mardi 9 février 2016

Un peu de sexe avec Fabrice Hadjadj

Voici une nouvelle conférence de Fabrice Hadjadj, tentons de parler de différence de sexes d'un point de vue aussi bien de croyant que de profane. Cette conférence a été tenu lors d'une conférence de carême passée. Cela tombe bien, cette année il commence demain. Qu'il vous soit bon.

 



Mâle et femmes à son image



Il y a deux tentations. La tentation de la chair et la tentation du mépris de la chair. Chair sans esprit, esprit sans chair.


Introduction, Le charnel nous parait loin de l'esprit. 
Il ne faudrait pas en parler en temps de Carême ? Non, parlons-en ! Hadjadj voit deux raisons.

1 Nous acquiesçons au bavardage actuel. Le monde moderne se croit libérateur de la sexualité alors qu'il est anti-sexuel. Il appelle sexe ce qui est sa dégradation consumériste, non plus acte engageant toute la personne. Il peut séparer les sexes, le corps et l'âme, et être séparé de toute question d'engendrement.
Acte de jouissance consommateur avec sentiments publicitaires. Éclatement contre recueillement, divertissement mais non rencontre. Signe d'angoisse et de désorientation. Perte d'espérance. Pourquoi s'ouvrir à la vie ?...

2 Mauvaise conception du carême.
Carême est aussi pour développer la maîtrise de soi, mais cela peut seulement agrémenter son estime de soi ou pour son orgueil.
Il existe aussi une mortification moderne, régime, exercice, soirées, discipline de winner.
Mais au final pourquoi cette mortification ?
Dans la foi, c'est pour recevoir la vie en abondance. L'essentiel est dans le retour à la mort et à la résurrection. Pénitence dans la peine mais dans le repentir.
Si carême est retour à l'origine, il est convenable de parler de sexualité.



Être à l'image de Dieu se rapporte à l'union de l'homme et de la femme 

Il lit le texte de la genèse: humour et code génétique.

 Le second récit de la Genèse joue avec les singuliers et les pluriels du nom de Dieu et des hommes, signe de la Trinité.  L'homme trouve son unité seulement dans la communion. Ambivalence, parallèle grammatical, humain et image de Dieu, unité dans la pluralité, d'autant plus singulier qu'il rentre dans une communion.

Hadjadj signale le paradoxe suivant : Ce qui nous est invitation à dominer les bêtes est pourtant ce qui nous rattache à eux, c'est à dire être "mâle" et "femelle". Les chrétiens ne prêchent pas un dualisme mais incarnation et Paul ne cesse de nous inviter à nous méfier de la débauche et du puritanisme (corps, temple de l'Esprit), ne jamais séparer la chair et l'esprit. 

L'homme est à l'image de Dieu par sa sexuation. Pour défendre cette thèse, Hadjadj va partir des points ci dessus pour ensuite noter quelques préambules pour ensuite attaquer le vif du sujet.

1 La sexualité humaine est sexualité consciente de la mort.
Pas de réflexe. Il y a une sexualité humaine. Je ne suis pas une esprit qui pilote un corps humain. Ce n'est pas une sexualité animale à diriger vers la raison. Il y a une sexualité humaine contre la sexualité animales.
Engagement sexuel est engagement de personne et non déterminisme bestial dont devrait s'excuser notre âme.

2 Sexualité religieuse en elle même
Le rite remplace le rut
Dans toute société traditionnelle, la sexualité n'a rien de brutale, elle est ritualisé, on s'unit aux esprit, grand prêtre, grands rituels. Cela est vrai aussi pour notre époque.
Mais le seul rituel restant est la consommation. La sexualité est devenu acte consumériste.
Nous ne voulons pas la survie. 
La chair a besoin d'arche, besoin de l'espérance, pour s'épanouir. Pour quoi sinon? Aujourd'hui, nous ne voulons que la survie, que chaque être soit pour la félicité.
Pourtant ne plus voir l'arche d'alliance est aller vers la logique castratrice. C'est la  logique de la libération sexuelle qui est castratrice. Réduire la vie sexuelle à un acte de divertissement est le signe d'une fuite devant le désespoir.
Les parents, homme et femme, sont les témoins de l'espérance, de l'anticipation de la vie céleste.
Jésus est la pour accomplir cette arche. Pas en exemple mais en manière de finalité. Époux de toutes les âmes, dans l'arche de son corps, il permet la sexualité de s'accomplir. Malgré le déluge, on peut aller au delà du superficiel, joie et donner à la vie qui va vers la gloire de la résurrection.

3 Une relation non utilitaire
Comment penser la domination de l'homme sur la nature
Pas avec puissance. Faire sentir sa puissance est signe de la faiblesse.

L'homme bâtit une arche pour la nature et cela se retrouve dans la relation homme femme. il domine car il s’élève à l'ordre de la grâce, contemplation et compassion.
Sanctification du shabbat? Si homme et femme ressemblent à Dieu c'est que leur relation n'est pas seulement utile. C'est du travail mais aussi du sabbat. Amour de l'autre pour lui-même. L'un contemple l'autre et rend grâce au créateur. (Tous les arts s'enracinent de l'émerveillement devant la femme.) Adam à l'image de Dieu par son intériorité de relation pour la donation et l'hospitalité (arche)




et donc  enfin

Mâle et femelle sont les différences exemplaires car elles sont d'abord des noms de relations.
Le masculin est féminin parce qu'il est tourné vers le féminin et inversement.
Toute tentative de refus pour lui de s'identifier par rapport à la relation à la femme conduit à l’efféminement ou au machisme. Inversement, le féminisme devient machisme intériorisé avec des êtres en concurrence au lieu de les voir en relation.
Virilité : pas la bière mais bâtir une arche pour une femme.
Féminité, pas les cosmétiques mais ménager demeure pour un homme.
Ces noms de relation convergent vers la parentalité (charnelle ou spirituelle)
Jeux entre les deux premiers récits de la Genèse. Contradiction qui n'en sont pas. La lettre ne tue pas.
L'homme cherche à s'accomplir dans les relations. Il voit les animaux, il les nomme avant tout (vocation poétique). Mais il cherche une aide.

L'altérité ?
Dieu fut potier pour l'homme, bâtisseur pour la femme. Il ne nomme pas la femme, il chante une louange. C'est ma propre chair... Le femme le conduit hors de lui-même. Rien ne vaut le corps féminin en terme de construction. Elle est un coup d’arrêt à sa volonté de puissance. C'est la différence radicale, création de la femme, n'est pas clonage, mais avènement de ce qui est plus proche et le plus loin.
Invitation à aventure inédite. (amour de Dieu, du prochain et de soi deviennent indissociable)

Rien d’idyllique, aventure qui est un drame. Itinéraire vers Dieu. (Quitter, s'attacher, devenir un)
Croix, arche divin.

Conclusion
La sexualité humaine ne veut pas que le plaisir sensuel isolé égoïste mais veut la joie de la communion et de la fécondité dans l'espérance. Pour ces deux êtres blessés par la mort et le péché, elle exige que nous communions par nos plaisirs mais aussi dans nos angoisses, nos faiblesses, notre nullité. Or une telle communion n'advient en plénitude qu'a travers la croix de l'amour avec orgueil mis à mort, accueil de l'autre en tant qu'autre, qui est de lui pardonner et de se laisser pardonner pour entrer dans une vie qui surpasse tous nos projets


La morale sexuelle chrétienne est mystique. Elle barre des impasses pour ouvrir un chemin inimaginable à travers les eaux.

C'est la prétendue libération sexuelle qui est répressive avec ses mots restrictifs et frileux. Sexe comme un programme ou chacun jouit à part.
La sexualité n'exige pas de préserver mais de se donner
Ne nous enfermons pas dans un planning mais ouvrons à l’événement de la vie
L’Église n'impose rien, elle ne fait que révéler l'ordre de la réalité et donc la nature profonde la sexualité humaine.

lundi 1 février 2016

Arthur Rosman - Girard sur l'euthanasie

J'ai trouvé sur ce blog cette citation de René Girard. En voici une traduction de l'anglais.

L'expérience de la mort sera de plus en plus douloureuse, contrairement à ce que beaucoup de personnes croient. L'euthanasie qui vient la rendra toujours plus douloureuse parce qu'elle mettra l'accent sur la décision personnelle d'une manière qui était bienheureusement étrangère à tous les problème de "l'acte de mourir" dans les anciens temps. Cela rendra la mort de plus en plus subjectivement intolérable pour des gens qui se sentiront responsable de leur propre mort et moralement obligé de débarrasser leur proches de leur présences indésirées. L'euthanasie continuera à intensifier tous les problèmes que ses plaideurs pensent résoudre.

Avec ambition, le blogueur américain, Artur Rosman propose un lien entre les avocats de l'euthanasie et les protestants.
Les deux proposent des solutions énergiques pleines de bonne volonté qui ont pour fin des conséquences inattendues. Or, les solutions créent plus de problèmes que les problèmes qu'ils souhaitaient résoudre.

Tout se base sur un système "technocratique", comme dirait Hadjadj : critique, résolution de problème. Cet état d'esprit ne peut être renier mais il nous communique l'idée d'une vie qui n'est plus don mais auto-critique
Pour sortir du cercle vicieux, Rosman nous invite à laisser la vie couler, y être ouvert de telle manière que nous rendons grâce à la source. 
Cela sonne niais à la première écoute... Non ?
Cette ouverture n'est-elle pas impossible ? Comment ne pas nous imaginer comme Luther face au désordre de l’Église de son temps ? Comment penser qu'on ne craquera pas face à la douleur d'un cancer incurable ?
Avec Milosz, Rosman, nous invite à voir combien nous dépendons de la grâce inattendue.

Celle-ci n'est elle pas sous forme de croix, signe du paradoxe d'un Dieu mort ? La solution est en elle-même ce qui n'a pas de solution, qui est pure paradoxe. 
C'est ce que je comprends et ce que je partage avec cette note. A l'intérieur même de la vie chrétienne, il y a cette intuition folle et dénigrée que nos problèmes ne sont pas appelés à être résolu, "achieved", "géré" avec esprit critique mais à être transfiguré.
Comme si le chemin retour du péché originel s'appelait simplicité mais qu'il ne nous serait donné de le connaitre qu'à travers notre complexité et donc nos blessures.

vendredi 15 janvier 2016

Le Diable probalement - Robert Bresson

Le film passait il y a peu au Champo. Ma curiosité pour cet auteur est né aussi d'une présentation de Jérôme Thélot sur l’œuvre de Bresson, et d'un ciné club organisé par L'ARM.
Dans son élocution, Thélot s'arrêtait particulièrement sur la voix blanche que demandait Bresson à ses acteurs. (et que nous retrouvons dans ce film) Bresson prenait comme acteurs des anonymes qui le demeuraient. Il leur demandait de ne pas être acteur mais d'être modèle.

C'est le premier étonnement quand nous découvrons le film. Les acteurs parlent d'une manière qui expriment peu d'émotion. Souci d'authenticité et souci de refuser d'inspirer des émotions. C'est un refus de faire sonner au spectateur les cloches du mimétisme sentimental. Le spectateur éminemment respecté peut être décontenancé. Il reste avec les faits et des acteurs, notes d'une symphonie.

Quels faits ? Formellement il faut signaler deux autres choses.
Une narration pas commode. Il y a des trous, des parties non clarifiés, des détails trop observés. Ce n'est pas linéaire et pourtant très claire. Il y a ici un rapport avec l'art moderne abstrait et paradoxalement avec le travail d’icône. le montage est relativement rapide.
Le plan. Comme la voix est respectueuse du spectateur et de l'acteur, le plan est subtil, construit, il accueille des réalités, les acteurs voyagent dans le plan, nous voyons les jambes, les silhouettes, ils arrivent, ils partent. Des morceaux d'acteur. Non, des acteurs qui participent à l'élaboration d'un travail cinématographique.
Oui, tout surprend.

Mais quel est le sujet ?
Un jeune homme, Charles, est mort. Il s'est suicidé par deux balles de revolver au cimetière du Père Lachaise.
Nous repartons 6 mois en arrière et suivons son chemin vers la mort que nous connaissons déjà. 
Nous suivons son regard sur le monde, ses histoires d'amour, ses amitiés et son cheminement...

Son cheminement est un refus de l'anarchisme par refus d'une violence débridée, son observation du monde de l'industrie et de la pollution destructrice. Son départ de l'Eglise pour cause de débat stérile, son observation du monde du travail et du livre où tout est pornographie objective et morale. Il trouve un peu de refuge chez des chanteurs des rues au bord de la Seine où il trouve du réconfort et des méditations sur la mort. Il observe les tièdes et un monde où tout est pollution et sacrilège. 

Au départ nous le voyons s'engager avec Alberte, jeune et jolie fille avec qui il mène une passion. Alberte est poursuivie par un rival, homme tiède pour notre héros. Cette histoire d'amour ira à vau-l'eau malgré les bonnes volontés de Charles et le sens de la passion et du sacrifice d'Alberte.
Mimétisme et gâchis, tel est ce qui me fut proposé pour la vie sentimentale.
Parallèlement, Charles mène une vie de plus en plus en marge et commence à penser au suicide (balles dans Seine, fausse noyade dans la baignoire.). Ses amis se rendant compte, il l'invite à voir un psychologue. Il y voit l’âpreté aux gains, méconnaissance et conformité sociale. C'est même ce psy qui lui soufflera la manière de son suicide. L'esclave... comme dans l'empire romain.
Il se fera tuer par un camarade, Judas, drogué et pilleur d’église à qui il confie la tache de le tuer pour quelques billets. Le film se termine abruptement dans la nuit du cimetière où le tueur part comme une ombre.



Tout est noir. 
Le constat de Charles est terrible, la beauté est perdue, tout est bruit, destruction de la nature, des relations humaines des relations entre les sexes, tout est aspiration à la violence, à une domination qui n'est plus ordre bon mais exploitation. Charles, même, est prisonnier, ses amours ne peuvent vivre dans le mimétisme ou le gâchis d'une beauté qui ne sait plus à qui se donner, la responsabilité n'est pas atteinte,  la beauté est sacrifié, son suicide se révélera être de la logique même de ce pourquoi il se suicide, argent, esclavagisme moderne. Sa mort devient celle de sa génération. Un suicide assisté, un meurtre par suicide. 

A qui la faute ?
Voici la discussion qui donne le titre au film.
-Ce sont les masses qui régissent les évènements ; des forces obscures dont il est parfaitement impossible de connaître les lois. 
-Qui est-ce donc qui s'amuse à tourner l'humanité en dérision ? Oui, qui est-ce qui nous manœuvre en douce ?
 -Le diable probablement.


Ce film donne un drôle de sensation, un émerveillement face aux beautés de la création, à la beauté des personnes et des plans sur la brutalité de la destruction présente dans le monde. Le Christ semble absent ou pris par un pouvoir de destruction plus fort que lui, la croix ne semble plus sauver. Cela donne un ton désespérant à ce film. N'est ce pas proclamer une victoire indue ?
On peut aussi se moquer du film ou en être indifférent, je ne crois pas que ce soit malin.
Ne faut il pas nommer l'ennemi ?


A noter
Oui, je l'avais vu adolescent, sans le savoir...
le bébé phoque
Edwige et Alberte, beautés menacées.
Les bouteilles de coca
Le dialogue avec le psy
Monteverdi dans l’Eglise. Les disciples dorment...
Le bruit des voitures qui empêchent d'écouter certaines conversations.
Le baiser d'Alberte et de Michel, ombre idyllique sur fond d'embouteillage
La scène d'espoir au bord du fleuve
La discussion sur le nucléaire
L'enfer des rencontres anarchiques
Les papiers pornographiques dans les églises.
Michel qui achète de la drogue pour son futur tueur
Le cours de mathématiques rapide sur les quais du vert galant.
Deux liens qui m'ont inspirés. Ici , là et encore là
Cette citation de Xavier Tillette.
Xavier Tilliette : "Robert Bresson, le plus original peut-être de cette liste, fait appel à des non-professionnels inexpérimentés. Dessinant leur jeu avec une rigueur presque abstraite, il encourt le risque de les traiter en objets, afin de les modeler et de les disposer dans une construction dont ils sont les éléments principaux. Ils sont des figurants, au même titre que la lumière, le décor, les sons et les choses. Leurs physionomies s'inscrivent comme des valeurs dans la succession des plans, dans la synthèse constituée par le montage. Ce n'est pas leur talent, leur brio qui compte, c'est l'expression du visage, celle-ci, d'ailleurs, procédant de la liaison des images. Le réalisateur oblige ses portraits d'inconnus à avouer. Mais ce que l'on gagne ainsi en dépaysement en en mystère a pour limite le degré d'intensité des révélateurs."
(Cadrages sur Antonioni, Etudes n°7-8, juillet 1961)

vendredi 1 janvier 2016

René Girard sur le malentendu anti-religieux moderne

Belle année 2016 à vous.
J'ai retrouvé cette citation en re-parcourant "Achever Clausewitz" de René Girard. Elle me semble parfaite pour illustrer certains débats sur le religieux et surtout l'esprit du temps : 

La religion chrétienne montre le caractère central du religieux dans la genèse de la culture. C'est le christianisme qui est la vraie démystification du religieux, parce qu'il dénonce l'erreur sur laquelle le religieux archaïque est fondé : l'efficacité du bouc-émissaire divinisé. La Révélation prive les hommes du religieux, et c'est cette privation qui se manifeste autour de nous de plus en plus, dans l'illusion naïve d'en avoir fini avec lui. Ceux qui croient en cette défaite du religieux le voient aujourd'hui réapparaître en tant que produit de leur démystification même : mais un produit souillé, démonétisé, affolé par la révélation dont il a été l'objet. C'est cette perte du sacrificiel, seul système à même de contenir la violence, qui ramène cette violence parmi nous. L'anti-religion actuelle cumule une telle masse d'erreur et de non-sens au sujet du religieux, qu'on peut à peine en faire la satire. Elle sert la cause qu'elle croit desservir, et défend secrètement l'erreur qu'elle croit détruire, affolant le religieux sans parvenir à le maîtriser. En cherchant à démystifier le sacrificiel, la démystification actuelle fait donc beaucoup moins bien le travail du christianisme qu'elle croit attaquer, car elle le confond toujours plus avec le religieux archaïque.
Achever Clausewitz p334


Comme le dit René, il n'y a plus de quoi rire. Nous nous trompons grotesquement. Nous sommes plus chrétien que nous le croyons et pas autant qu'il le faudrait. Cet entre-deux crée notre malheur et notre folie.
Que faire ?


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dimanche 6 décembre 2015

Alix et Charlotte entre déboussolement et recherche de la réalité

Olivier Rey - Après la Chute

Père Thierry-Dominique Humbrecht - Charlotte ou le pont des Arts.

J'ai dévoré deux romans, dernièrement, ils ont quelques points communs. L'un suit une femme, le second porte un prénom féminin comme titre et en fait un synonyme de la grâce. Malgré leurs grandes différences, ils approchent du thème de l'individu mais en le prenant par un sens opposé tout en se retrouvant à la conclusion, il me semble. Que cette note vous soit une invitation àles lire.


Le premier (Après la chute, d'Olivier Rey) suit une jeune femme prénommée Alix durant presque deux ans. Nous la voyons relire son journal intime de ses 16ans et la voyons vivre la vie d'une jeune femme, thésarde en histoire (les ducs d'Orléans au 15eme siècle...), membre de la classe moyenne bourgeoise, vivant en concubinage avec un beau et brillant centralien. Nous suivons à travers elle et son monologue, ses tristesses, ses lucidités. Olivier Rey témoigne d'une réalité qui se fissure devant nous, ou comment une jeune fille lutte avec les illusions et la fragilité du socle sur lequel est bâti sa perception du monde. Tout est fragile.
Elle tombe en dépression, sa thèse est inutile, son couple perd son sens, elle est possédée par le frère jumeau disparu de son compagnon, sa famille lui devient anodine, la sexualité idiote. Cela n'est pas crié, cela est montré calmement, elle ne s'en rend pas compte à proprement parlé...
Le livre devient une plongé dans un labyrinthe où il n'y aurait pas de centre... La quête d'Alix frôle une folie où nous sommes embarqués malgré nous, partagés que nous sommes entre le bien fondé de sa remise en cause que par la fragilité de sa méthode.
Le livre nous emmène au bord de la folie. Une folie douce qui rencontre consolation et empathie dans son entourage mais où ne voyons pas de sortie.
Si ce n'est le questionnement sur un monde moderne qui ne sait pas lui, non plus, où il nous conduit. L'auteur nous montre une voie en nous faisant suivre Alix. Elle va jusqu'au bout de son malheur, des contradictions qu'elle avoue et jusqu'au bout du mystère des frères ennemis, elle relit la chute de sa biographie pour comprendre les malheurs du monde, elle tâtonne, se trompe mais a raison... Il faut revenir par une compréhension intime du péché originel pour comprendre notre monde moderne, le supporter et l'aimer... ou pas...


Le second livre est très différent. Si après la chute est un roman moderne concentré sur une personne, le second est un roman chorale qui fait penser à une petite comédie humaine, tout est foisonnant, nous suivons des personnages divers représentant une société intellectuelle, artistique et médiatique parisienne.
Mais au cœur du livre se trouve la relation entre Julien Royaumont et Charlotte Andilly. Ils sont tous les deux étudiants en lettres - philosophie, brillants, biens de leur personne, catholiques mais non ostentatoire. Remplis d'ami brillants eux aussi, de parents prévenants, de sœurs adorables et piquantes ou artistes. Ils ont 22 ans et leur arrive l'age des décisions, des préférences.
Le livre commence par une très belle déclaration d'amour de Julien à Charlotte sur le pont des arts. Elle prend un peu de distance.  Tout le roman sera rythmé par les aventures des deux héros pour se reconnaître, affronter leur environnement, développer leurs talents et surtout être de bons élèves (blessés et humbles ) dans l'art d'aimer et d'être aimé.
Il faudrait parler de Fiacre Johanne, brillant journaliste qui réalisera une percée médiatique, d'un éditeur subtil, d'un académicien brillant, charmeur et vain, d'un ministre ridicule et cynique, des deux directeurs de la publication des deux plus grands journaux français. Nous rencontrerons un couple de vieux universitaires gauchistes français, un chef d'orchestre autrichien. Nous reprenons un grand plaisir à retrouver chacun des personnages à les voir échanger, discuter sur l'art du roman, celui la même qui se déroule sous nos yeux. De discuter de la philosophie contemporaine, de l'amour, des relations humaines, blaguer, badiner, se tromper, se frotter, s'émerveiller.
J'ai lu ce livre avec bonheur. Il se dévore, tous les personnages sont (presque) sauvable. Les discussions, même si elles ressemblent au dialogue que l'auteur peut avoir avec lui-même, sont superbes. Les situations parlent de la possibilité d'amitié véritable, de don, de travail d'amélioration, de pardon, d'amour possible. Qu'il est rare de voir une fiction où les personnages ont tous leur part positive, la travaillent, la questionnent, portent des fruits.
Le livre devient une grande et belle méditation sur l'art du roman (mise en abyme permanente...), l'art du verbe, de la musique, du théâtre, mais surtout de l'art d'aimer et d'être aimé. La sagesse du livre est étonnante, elle prend peut être une trop grande part dans les dialogues mais elle montre qu'elle est une quête, un combat, tous les personnages sont ambivalents. (sauf peut être Salomé et Absalom... figure symbolique de mal...). Ce livre propose aussi un cours philosophique incarné. 
Incarné ? oui, c'est le maître mot de la sagesse. Comme les personnages du roman cherchent leur incarnation de leur personnage qu'il créée, l'auteur du livre tente de créer des personnages incarnées tout comme il nous invite à trouver notre propre incarnation comme celui qui fut lui même le Verbe incarné. 
C'est aussi pour cela que les grands moments du livres se trouvent sur le pont des Arts où médite l'auteur. Notre société ne nous permet plus de reconnaître le reflet de la réalité... Retrouvons la réalité. N'avais je pas le cœur brulant après avoir dévoré ce livre ?


Comme Alix, comme Charlotte, retrouvons notre incarnation.

jeudi 5 novembre 2015

Décès de René Girard 25 Décembre 1923 - 4 Novembre 2015

Que faire ? Que dire ? 
Il y a ce très bel article de Cynthia Heaven.
Je serais plus subjectif, un blog sert aussi à cela.
Vous savez probablement combien cet homme m'a marqué, combien sa pensée m'accompagne tous les jours et combien il m'a permis de rencontrer le Christ de manière plus forte, plus radicale.

Sa pensée a été pour moi comme la pilule de Matrix, celle qui nous fait découvrir la réalité. Une réalité plus rugueuse, plus violente, terrifiante par bien des cotés, tranchante comme le sabre dont parle le Christ.
Mais aussi exaltante, plus profonde, plus joyeuse. D'une instabilité folle où le Christ serait le point de Salut. 

Je crois que sa pensée nous oriente vers l'adoration, l'eucharistie et une perception charnelle de la résurrection qui ne devient plus une théorie fumeuse mais une expérience bouleversante, belle à en pleurer de gratitude tout le reste de notre vie.

Oui, penseur mais surtout il tenta de partager son expérience mystique et de la partager au plus grand nombre.

J'ai lu "les frères Karamazov" de Dostoievski avant de découvrir René Girard. Je me souviens à quel point le livre me brulait à la dernière page. C'est ce feu que je retrouvais régulièrement à la lecture de René Girard. Ce feu auquel je souhaite rester fidèle.

C'est aussi à la fin de Mensonge romantique et vérité romanesque que nous retrouvons ces dernières lignes des Frères Karamazov.

-Karamazov, s'écria Kolia, est ce vrai ce que dit la religion, que nous ressusciterons d'entre les morts, que nous nous reverrons les uns les autres, et tous, et Ilioucha ?
-Oui, c'est vrai, nous ressusciterons, nous nous reverrons, nous nous raconterons joyeusement ce qui s'est passé.

Prions pour René Girard et Prions avec lui. 
n'est il pas un Saint ?


jeudi 22 octobre 2015

Pierre Yves Gomez présente la théorie des conventions

La première vidéo plus bas a été prise lors de l'université d'été de l'association des recherches mimétiques dédiés à la pensée de René Girard.
Intervenant lors de cette université, Pierre-Yves Gomez est interviewé.
Il raconte d'abord sa rencontre intellectuelle et personnelle avec René Girard par la médiation de Georges-Hubert de Radkowski.

En fin de vidéo il donne un résumé intéressant et original de son livre le travail invisible :
Le travail réel, véritable producteur de richesses a été plongé dans l'abstrait par les croyances développées de la "performance", "l'innovation" etc... l'ensemble de ces croyances construisent la financiarisation. Pourtant tout cela est basé sur quelques croyances jamais remises en cause d'autant plus qu'elle sont souvent autoréalisatrice du fait du pouvoir mimétique de celles-ci.

Oui, Gomez parlait de croyances, dans le cœur de la vidéo il nous expliquait ce qu'était la théorie des conventions en économie et en quoi la source était la pensée de René Girard.

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 Cette théorie des conventions part sur l'étude des sociétés à partir de l'individu en relation et non de l'individu autonome. Cela part de l'axiome que toute décision économique part de l'autre.
Il nous initie à la notion de trou noir de rationalité. Une convention sert à ne pas voir ces trous noirs, lieu où on commence à interroger que chacun pense que l'autre pense que chacun pense que chacun pense..... pour pouvoir décider. Cela donnerait la possibilité aux autres agents d'agir d'une manière que je n'attends pas. Les conventions existant pour mieux nous cacher que je ne peux décider de manière autonome sans tenir en compte les décisions des autres au même moment.
Ce trou noir de rationalité fait penser à celui que nous trouvons dans la théorie de la victime émissaire. C'est parce que je ne dévoile pas le mécanisme du bouc émissaire que le bouc émissaire fonctionne.(on peut penser au conte des habits du roi aussi...) La convention comme le processus victimaire est ce qui me permet d'oublier ma méconnaissance fondatrice.
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La convention élabore un système de rationalisation partagée. Si je remets en cause la convention, l'espace social peut redevenir un lieu de tension et de violence.

Comme chez René Girard où le fait de s'interroger sur la victime et de ne pas accepter le mécanisme victimaire renvoie à la violence sociale. le sujet n'est plus alors le désir mais la raison.
La modernité dans ce cadre peut être vue comme illusion de sa propre autonomie de rationalité et sa foi que les sociétés sont fondées dessus. Or plus il y a autonomie apparente de l'acteur, plus il se réfère à des systèmes de croyances communes. L'époque moderne a aboli les grands systèmes partagés. Nous démultiplions les lieux de croyances. (Les marchés, les qualités, les forces, les stratégies.)


 Je souhaite aller plus loin en lisant ce document qui regroupe des articles de P-Y Gomez sur ces théories.






encore une vidéo pour continuer...






jeudi 1 octobre 2015

Olivier Rey contre l'extended order - exemple urbanistique

Vous trouverez plus bas une conférence d'Olivier Rey. Deux choses y ont retenues mon attention.
Si le départ ressemble beaucoup à ce que j'ai pu présenté de lui sur une note différente (là), en particulier sur la question de la proportion de notre époque moderne boursoufflée, je retiens sa remarque sur Hayek et l'illustration de sa thèse sur le domaine de l'architecture et de l'urbanisme. Il n'en est nullement spécialiste mais il tente le lien dans le cadre d'une conférence dans une école d'architecture.
Avant de filer la métaphore avec l'architecture, il développe l'idée d'un libéralisme coupant l'homme en deux et lui demandant d'en sacrifier une partie pour le bien de  la seconde et de la communauté globale. Voyons les conséquences de ce sacrifice. Aussi bien direct qu'indirect.


La remarque sur Hayek (entre 42 et 50 environ)
Rey rappelle qu'Hayek oppose les sociétés traditionnelles aux grandes sociétés modernes ouvertes (qu'il appelle "extended order" ). Il les oppose en liant la première aux émotions humaines et la seconde à la raison. L'extended order demande des manières de vivre et de penser totalement différente, d'aller contre les émotions, cela est difficile. Ce passage de la société organique à cet ordre est le moteur de l'histoire tragique de l'occident. La recherche de l'unité vécue au niveau de l'individu et de la société ne se fait pas sans blessures profondes. L'extended order favorise un processus d'individualisation qui lui même entre en conflits avec les formes de vie communautaires.

"le conflit entre ce que les hommes aiment instinctivement et les règles de conduite apprises qui leur ont permis de de développer est peut être le thème majeur de l'histoire de la civilisation"

Nous sommes habités par des conflits très profonds, reconnait Hayek. Que faire de ce qui dans nos vies exige la communauté dans un ordre incapable de réponde à ses aspirations ? Hayek répond en restreignant les aspirations, en les faisant taire. Sinon, on grippe le mécanisme libéral. Adaptons nous au système libéral et ce à grande échelle.
Rey conclue qu'un ordre demandant de tel sacrifice n'est pas souhaitable...

Et vous ?

Effet de l'extended order sur l'urbanisme.
On peut lire cette problématique de l'ordre étendu dans l'urbanisme par le duo gratte ciel-extension pavillonnaire. Les tours sont le symbole de l'ordre étendu et les extensions pavillonnaires en sont le signe de la frustration. Mais ces extensions deviennent elle-même hubris par leur gigantisme (et leur laideur).
Les programmes de logement furent une tentative de répondre à la catastrophe pavillonnaire.
L'emblème dans cette idée et de sa fin est le programme Pruit-Igoe de Saint Louis dans le Missouri.

Ce quartier était la fine fleur des règles modernes, son  penseur Yamasaki a reçu une grande notoriété ce qui lui a valu d'être appelé pour construire le World Trade Center à New York.
(Ses deux plus célèbres constructions sont désormais détruites.)
Ce fut un échec, délabrement rapide jusqu'à sa destruction en 72 moins de 20 ans après sa construction. (L'habitation est autant protection qu'ouverture...)
Gigantisme, artificialité et image de la mort du modernisme. Vient alors le postmodernisme, qui est en même temps radicalisation du modernisme et le doute de son propre mouvement.


Nos contemporains sont souvent face à un désarroi idéologique quand nos sociétés font face  aux conséquences négatives du développement. Que faire ?
Être fidèle aux principes, se sentir démuni face aux malheurs...et consentir aux sacrifices...
Ou au nom de ces maux, rejeter les principes, et se sentir orphelin des progrès ...
Pour échapper à cette alternative paralysante, il faut s'interroger sur l'échelle d'application des principes. Le principe de proportionnalité ne bride pas l'ingéniosité humaine. Intégrons la question de la proportion afin de nous éviter toutes les prises d'otages idéologiques. C'est un des grands messages d'Olivier Rey.
Évitons tous les sacrificateurs de communion libéraux et acceptons les paradoxes, soyons assez subtils pour intégrer la proportionnalité dans tous les domaines de nos vies.



plus bas, petite prise de note....

lundi 21 septembre 2015

un peu de guerre

Une fois n'est pas coutume, j'ai regardé il y a peu cette vidéo produite par le ministère de la défense sur la mission Serval au Mali en 2013. Elle s'est révélée passionnante. 

Certes, le producteur du film n'est pas neutre. Il possède des images étonnantes du Mali, des attaques, de la préparation, de la population, de l'organisation, de la préparation et une voix off avec une voix de baroudeur...
Il présente au mieux la situation française et le bien fondé de l'opération. Le but de cette note n'est pas d'en discuter (tâche bien compliquée....) mais de découvrir la vie de soldats. L'armée nous semble une entité bien éloignée dont l'utilité ne nous sautes plus aux yeux. Qui sont ces hommes qui glandent dans les casernes françaises ? Et oui, voila maintenant les questions que se posent les générations qui n'ont pas fait leur service militaire dont je fais partie.
Ce reportage m'aide à remettre les pieds sur terre.



 Ensuite, ce reportage montre une guerre. Les ennemis sont suivis mais on ne les voit pas vraiment, les morts sont cachés mais nous suivons les tensions, les dangers, les prises de risques. L'ennemi est mille fois moins équipé, mais il est présent, malin et il faut le respecter pour ne pas le subir.
Mais au delà de cela, ce reportage montre des hommes vivants. La logistique, la piétaille, les généraux, les organisateurs, les démineurs, nous sentons chez eux tous une passion de l'action, une passion de la mission, du corps de métier. Il me revenait cette phrase entendu il y a peu dans une dernière note de la part de Bernard Maris : l'homme aime la guerre. Ce film nous aide à le comprendre pourquoi. 
La victoire, la discipline, la communauté, l'honneur dans son sens de la cristallisation des vertus humaines, la représentation de la guerre de chaque homme et de chaque communauté contre le péché et la mort. Tout homme est un guerrier. Et n'est ce pas parce que c'est une vérité que sa perversion est un drame, une catastrophe qui embrase l'histoire et les civilisations...
Misère de l'ambivalence humaine.
N'est ce pas ce que l'on voit dans cette série des photos de Lalage Snow : l'homme avant, pendant et après la guerre.
Cet assemblage ne montre t-il pas cette ambivalence, la vertu du combat et sa perversion 









lundi 14 septembre 2015

Jesus de Montreal - Denys arcand






Un homme, dont on ne sait rien du passé, si ce n'est sa formation  d'acteur "cum lauda", prend la direction du spectacle de la passion du Christ organisé tous les ans par un sanctuaire catholique à Montréal. Il invite quatre personnes à se joindre à l'aventure. Il base sa pièce sur une lecture incisive de l’Évangile et de recherches archéologiques sur le Christ. Le spectacle aura du succès et marquera les esprits mais blessera l’Église institutionnelle qui lui demandera d'annuler le spectacle qu'ils vont vouloir pourtant jouer. L'auteur, au moment de jouer Jésus en croix sera blessé lors d'un échauffourée pendant le spectacle. Il mourra et lèguera des parties de son corps et laissera dans le cœur de ses collègues un souvenir impérissable qui iront jusqu'au point de créer une institution à sa mémoire.

Voici pour le bref résumé, mais il faut en dire plus pour rendre un hommage (paradoxal) à ce film. 

Un relecture permanente 
Le film utilise de manière permanente, à chaque scène, un clin d'œil à l’Évangile. Il existe une seconde lecture permanente de l’Évangile dans la vie de ce Daniel Coulombe. C'est quelque fois criant, c'est parfois subtil. A chaque fois, une invitation à lire l’Évangile dans la vie ou de faire la visualisation (jésuite?) de l’Évangile à la vie quotidienne. Nous retrouvons Marie en mère solitaire, Marie Madeleine en ancienne mannequin de pub heureuse de rencontrer un homme qui la regarde avec amour et chasteté, un Jean Baptiste, précurseur et annonçant la venue de "Jésus", Un Pilate, un tentateur dans le désert, les marchands du temple, un grand prêtre, les pharisiens, Judas. Eli, Eli, lama sabactani, le bon romain. L'incarnation est maline, vivante, incarnée. Nous y croyons. D'autant plus que nous avons accès en partie au spectacle joué qui tente justement de rendre Jésus incarné, provocateur et éveilleur. Il y a une idée par plan et le dialogue ont souvent plusieurs sens passionnants. Il y a des scènes fantastiques jouant avec la représentation de la passion et la réalité de ce que les personnes vivent. On sent que Denys Arcand est marqué par Jésus, il veut partager la subtilité de ce qu'il comprend de la personnalité du Christ.

Une rencontre réussie et ratée (ou une expérience moderne)
Il nous vient alors le paradoxe de ce film moderne. Il nous invite à retrouver l'incarnation de Jésus, à éprouver sa sagesse, à l'admirer, à comprendre les raisons de sa mort. Mais les extraits de l’Évangile ne sont pas complets. Ses miracles deviennent de la magie, sa relation avec le Père est passé à l'as. L’Église est une institution, œuvre du diable et ne fait que répéter les erreurs des pharisiens. Il ne reste qu'un humaniste impeccable, simple, sombre, condamnant le monde et ses pompes, à la recherche de la relation juste et de communion. Mais Jésus est aussi un désespéré qui meurt du malheur du monde, fils d'un légionnaire romain. (oui, Arcand diffuse des vieilles thèses archéologiques qui ne valent pas grand chose.) La résurrection est le souvenir d'un homme cher, les disciples et le christianisme qui suivent sont des traitres idiots. Arcand fait facilement confiance aux thèses les plus légères qui le confortent dans ses théories d'un Jésus plus humaniste qu'humaniste. Où est le questionnement du sacrifice, du judaisme, de l'Eucharistie? Ce qu'Arcand oublie des Evangiles parlent plus de lui et de sa propre perception du Christ. La recherche de vérité a ses limites... Quel malheur.
Ou comment l'honnêteté d'une rencontre désirée passe à coté de son but. En ce sens, Arcand est un magnifique spécimen de l'hérésie moderne. L'humanité du Christ est respecté, sa divinité méprisé, l'institution de l'Eglise est ridicule et pourtant Jésus comme homme est apprécié, il semble une magnifique antidote à la modernité commerciale, vulgaire, égoïste et vaine.
C'est en cela que ce film a un gout curieux pour moi. Il fait sentir la douceur et l’âpreté du Christ, mais il nous fait rater le bon, le divin, le fils, le berger, l'anthropologue, la pain de vie, le sauveur. Quelle dommage....
Il semble être ce que l'honnêteté puisse apporter de mieux au moderne sur un point de vue sur le Christ, un petit peu comme "la vie de Brian" des Monthy Python dans un autre genre....
Dans tous les cas, à la question, "Et vous qui, pensez vous que je suis ?", les malentendus durent toujours et la réponse d'Arcand ressemble peu ou prou à celles rapportées avant celle de Pierre. Rien ne change, finalement....

Qui nous fera voir le sauveur ? 
Le paradoxe continue car le film semble résonner d'appels forts ! Qui nous fera voir le bonheur ?
Qui nous fera voir le Salut ?  Qu'est ce que l'homme ? Qu'est ce que la création ?
Arcand reste au point d'un gauchisme qui ne voit plus que la révolte car il rate parallèlement le Salut de la croix et la gratitude de l'homme...
Mais n'est il pas aussi le témoin d'un Église canadienne en pleine chute et en pleine crise de foi ?
Il nous reste le désagréable impression qu'Arcand croit comprendre l'Eglise et le Christ et qu'il les dépasse. Il y a au final beaucoup d'orgueil....
Deux citations situé au début et à la fin du film sont importantes encore.
Le film commence par une représentation théatrale du suicide de Smerdiakov après sa conversation avec Ivan.
Ensuite le film reprend et finira par les deux derniers morceaux du Stabat Mater de Pergolesi.
Dostoïevski est arrêté au désespoir humaniste et Pergolesi est utilisé pour les espoirs déçus de toute métaphysique.
Noir, c'est noir.









quelques notes au cours du film :