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lundi 28 mars 2016

François Taillandier - Le cas Gentile

Sait-on à quoi tient l'équilibre intérieur des hommes ?

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Il est rare que je sente une telle paix après un roman. Paix qui me fait désigner ce roman comme une œuvre importante de notre modernité. (mais surtout pour moi avant tout...)
Nous suivons la crise existentielle d'un pompier italien. Il s'appelle Gentile, nous ne saurons jamais son prénom. Il vient de détruire à coup de barre de fer des panneaux publicitaires dans la gare de sa ville représentant des scènes de flirt entre un homme et une femme pour des habits ou du parfum. Il est mis à pied avec beaucoup de délicatesse par les pompiers qui souhaitent l'aider et craignent la contagion. Oui, même les pompiers vivent de plus en plus l'ultra moderne solitude.
Mais un an plus tôt, il fut connu pour un autre évènement. C'est lui qui sauva la Santissima Tela. Relique d'un tissu ayant pu couvrir le Christ mort et objet mystérieux (tout comme cet incendie qui faillit le détruire.)

Un désespoir moderne

Nous suivons ce pompier divorcé, dans sa solitude de mise à pied. Nous suivons aussi les trois personnes qui sont amenées à s'intéresser à son cas. Un prêtre, une journaliste et un syndicaliste.
Nous le suivons aussi par le regard de ces trois personnes qui s'intéressent vraiment à lui.
Nous suivons ces pensées ou son ruminement, son malaise, son tâtonnement. Il n'y arrive pas, à mettre des mots sur ce qu'il vit, sur ses fuites, sur son malheur, ses mauvaises rencontres féminines. Son désespoir.
Je désexiste. Je disparais, je suis rien. Je suis une boussole démagnétisé, je ne suis pas ce que les autres attendaient de moi. Les rivaux sont partout et me montrent ma défaite. Les femmes montrent que je ne suis pas ce que je devrais être. Je ne peux plus leur parler. Je ne suis plus présent. Je ne suis plus à la hauteur. Les photos m’agressent.
Afficher l'image d'origineNotre pompier vit une grave crise identitaire et de reconnaissance. Ses dernières expériences lui font entrevoir le vide de sa vie, la déprime, le manque absolue de lui dans toutes ses relations, ses idées et actions.
L'homme est une atlante, membre d'un ordre qu'il ne comprend plus et où il se sent d'autant plus inutile, qu'il conçoit cet ordre comme une comédie où il a tout à perdre. Sacrifice méprisé, personne ne l'attendait et il avait existé par hasard.

Que pensent les trois personnes le suivant avec attention ? La femme qui voit la crise de l'homme et qui se demande comment revivre en paix avec l'autre sexe, le syndicaliste qui voit la crise de la communauté et du travail et le prêtre, médiateur et homme de prière.
L'écrivain nous montre aussi un chemin de la contagion de la crise. Le couple, la communauté de travail et la communauté de prière. Tout est en crise. Et ceux là, non indifférents, sont au chevet de l'homme.


Une conversion moderne.
 Pourtant notre Gentile se réveillera de sa chambre d’hôpital, il ira sur les collines environnant la ville. Il pense à son malheur et change de regard sur lui. Son malheur était celui d'un monstre, sa tristesse un malentendu sur lui-même et ses désirs. Il voulait être tout. Tout son malheur résidait à l'incompatibilité de son désir d'absolu de lui-même et la réalité. 
Néro (personnage de méchant cruel d'une mauvaise bande dessinée) était son compagnon, le démoralisateur, l'accusateur, le complice de son désir de toute puissance, le modèle inatteignable. Modèle des désirs que l'on ne discute plus. Il habitue "les consciences à l'incertitude, à l'instabilité, à l'impermanence de tout, au caractère aléatoire des changements, à la dissociation de l'apparence et du sens, afin que vacille le moral de l'humanité."

Cette remise en cause est l'opportunité d'une reprise de liberté, de décision, d'éveil, d'admiration, de simplicité.

Parallèlement le prêtre qui suit Gentile a ses mots: La messe annonce une identité : vous êtes enfants de Dieu.

La conversion de Gentile (qui est probablement la conversion de l'auteur ou celle que vit l'auteur quand il écrit le livre :  voir cet interview : En effet, les préoccupations spirituelles traversent mes romans de différentes façons… Je pense d’ailleurs que Le cas Gentile est le roman d’une conversion, de ma (re)conversion – et je ne le savais pas quand je l’écrivais.), la conversion de Gentile, donc, est la conversion possible de l'homme moderne qui une fois qu'il est pris sur le chemin d'une modernité qui est destruction d'ordre malgré elle, ne peut plus attendre d'autre justification que celle du Seigneur. Justification non pas lourde et méchante comme le monde aime mais discrète et miséricordieuse comme l'est la représentation de la Santissima Tela.
Je suis une question comme l'est cette toile et comme Jésus se demande à ses disciples. "Et pour vous qui suis je ?"

Le chemin du Gentile est aussi le chemin du Christ, Un chemin de croix qui mène vers une résurrection. La rencontre du Christ par ce saint voile va produire ce chemin qui est celui de notre époque. Un chemin de croix qui appelle sa résurrection. Crise et résurrection.


Un livre et une prière pour notre temps  

Je suis marqué par cette affirmation de René Girard : Il existe un canon des chefs d’œuvre comme il existe un canon biblique.
J'aimerais expliquer pourquoi ce livre humble et court fait partie de ce canon. 

Le canon qu'évoquait Girard parle de ces romans qui révèle la dimension mimétique de l'homme et des sociétés. Ces livres témoignent aussi de l'époque en ceci où elle à maille à partir avec cette propre révélation. Nous sommes loin de Don Quichotte, nous sommes plus près de Dostoievski mais Taillandier tente de témoigner de l'époque suivante, de la crise interne de l'individu, du mouvement où la médiation interne rivalitaire s'inscrit désormais au tréfonds de l'homme. Elle est au niveau du tous contre tous, réfugié en nous même.
Le salut ne peut que se retrouver en celui qui a provoqué la remise en cause profonde de l'homme.

L'appel de la vérité se fait tragique en chaque homme et société. 
Le mal est comme un sucre qui se diffuse dans un verre d'eau.

Et au milieu partout dans le roman, l'image du saint suaire est présente. Ce livre en fait une méditation profonde, lieu de la rencontre entre Divin et humain. A rebrousse poil de toutes les représentations mensongères, idolâtriques et "neronienne" de l'homme.  
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Replongeons dans ce voile, dans cette question, et imitons le. Il est allé au bout de la crise et nous conduit vers la résurrection.
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Avant le récit de la conversion de Gentile, nous entendons le prêtre dire une prière devant l'image. Cette prière est la notre :
Seigneur, murmura-t-il, fais que ton serviteur Gentile, retrouve le chemin qu'il a perdu. Fais que cette femme sache l'aimer, car c'est, je crois, ce qu'elle désire. Donne leur la paix en ce monde, et conduis les vers ta lumière. Toi seul connais, derrière tes yeux clos, l'autre versant de cette existence. Mais un jour, viendra la résurrection de la chair, et tu nous rendras ton regard. Alors, comme l'a dit Jean, ton apôtre, le livre de la vie sera ouvert, nous saurons qui nous sommes et ce que nous vivons. Nous espérons ce jour, Seigneur, nous attendons qu'il vienne. Ainsi soit-il, au nom du Père, du Fils et du saint Esprit !"
 
Amen....


plus bas, un long recueil de citations....
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dimanche 6 décembre 2015

Alix et Charlotte entre déboussolement et recherche de la réalité

Olivier Rey - Après la Chute

Père Thierry-Dominique Humbrecht - Charlotte ou le pont des Arts.

J'ai dévoré deux romans, dernièrement, ils ont quelques points communs. L'un suit une femme, le second porte un prénom féminin comme titre et en fait un synonyme de la grâce. Malgré leurs grandes différences, ils approchent du thème de l'individu mais en le prenant par un sens opposé tout en se retrouvant à la conclusion, il me semble. Que cette note vous soit une invitation àles lire.


Le premier (Après la chute, d'Olivier Rey) suit une jeune femme prénommée Alix durant presque deux ans. Nous la voyons relire son journal intime de ses 16ans et la voyons vivre la vie d'une jeune femme, thésarde en histoire (les ducs d'Orléans au 15eme siècle...), membre de la classe moyenne bourgeoise, vivant en concubinage avec un beau et brillant centralien. Nous suivons à travers elle et son monologue, ses tristesses, ses lucidités. Olivier Rey témoigne d'une réalité qui se fissure devant nous, ou comment une jeune fille lutte avec les illusions et la fragilité du socle sur lequel est bâti sa perception du monde. Tout est fragile.
Elle tombe en dépression, sa thèse est inutile, son couple perd son sens, elle est possédée par le frère jumeau disparu de son compagnon, sa famille lui devient anodine, la sexualité idiote. Cela n'est pas crié, cela est montré calmement, elle ne s'en rend pas compte à proprement parlé...
Le livre devient une plongé dans un labyrinthe où il n'y aurait pas de centre... La quête d'Alix frôle une folie où nous sommes embarqués malgré nous, partagés que nous sommes entre le bien fondé de sa remise en cause que par la fragilité de sa méthode.
Le livre nous emmène au bord de la folie. Une folie douce qui rencontre consolation et empathie dans son entourage mais où ne voyons pas de sortie.
Si ce n'est le questionnement sur un monde moderne qui ne sait pas lui, non plus, où il nous conduit. L'auteur nous montre une voie en nous faisant suivre Alix. Elle va jusqu'au bout de son malheur, des contradictions qu'elle avoue et jusqu'au bout du mystère des frères ennemis, elle relit la chute de sa biographie pour comprendre les malheurs du monde, elle tâtonne, se trompe mais a raison... Il faut revenir par une compréhension intime du péché originel pour comprendre notre monde moderne, le supporter et l'aimer... ou pas...


Le second livre est très différent. Si après la chute est un roman moderne concentré sur une personne, le second est un roman chorale qui fait penser à une petite comédie humaine, tout est foisonnant, nous suivons des personnages divers représentant une société intellectuelle, artistique et médiatique parisienne.
Mais au cœur du livre se trouve la relation entre Julien Royaumont et Charlotte Andilly. Ils sont tous les deux étudiants en lettres - philosophie, brillants, biens de leur personne, catholiques mais non ostentatoire. Remplis d'ami brillants eux aussi, de parents prévenants, de sœurs adorables et piquantes ou artistes. Ils ont 22 ans et leur arrive l'age des décisions, des préférences.
Le livre commence par une très belle déclaration d'amour de Julien à Charlotte sur le pont des arts. Elle prend un peu de distance.  Tout le roman sera rythmé par les aventures des deux héros pour se reconnaître, affronter leur environnement, développer leurs talents et surtout être de bons élèves (blessés et humbles ) dans l'art d'aimer et d'être aimé.
Il faudrait parler de Fiacre Johanne, brillant journaliste qui réalisera une percée médiatique, d'un éditeur subtil, d'un académicien brillant, charmeur et vain, d'un ministre ridicule et cynique, des deux directeurs de la publication des deux plus grands journaux français. Nous rencontrerons un couple de vieux universitaires gauchistes français, un chef d'orchestre autrichien. Nous reprenons un grand plaisir à retrouver chacun des personnages à les voir échanger, discuter sur l'art du roman, celui la même qui se déroule sous nos yeux. De discuter de la philosophie contemporaine, de l'amour, des relations humaines, blaguer, badiner, se tromper, se frotter, s'émerveiller.
J'ai lu ce livre avec bonheur. Il se dévore, tous les personnages sont (presque) sauvable. Les discussions, même si elles ressemblent au dialogue que l'auteur peut avoir avec lui-même, sont superbes. Les situations parlent de la possibilité d'amitié véritable, de don, de travail d'amélioration, de pardon, d'amour possible. Qu'il est rare de voir une fiction où les personnages ont tous leur part positive, la travaillent, la questionnent, portent des fruits.
Le livre devient une grande et belle méditation sur l'art du roman (mise en abyme permanente...), l'art du verbe, de la musique, du théâtre, mais surtout de l'art d'aimer et d'être aimé. La sagesse du livre est étonnante, elle prend peut être une trop grande part dans les dialogues mais elle montre qu'elle est une quête, un combat, tous les personnages sont ambivalents. (sauf peut être Salomé et Absalom... figure symbolique de mal...). Ce livre propose aussi un cours philosophique incarné. 
Incarné ? oui, c'est le maître mot de la sagesse. Comme les personnages du roman cherchent leur incarnation de leur personnage qu'il créée, l'auteur du livre tente de créer des personnages incarnées tout comme il nous invite à trouver notre propre incarnation comme celui qui fut lui même le Verbe incarné. 
C'est aussi pour cela que les grands moments du livres se trouvent sur le pont des Arts où médite l'auteur. Notre société ne nous permet plus de reconnaître le reflet de la réalité... Retrouvons la réalité. N'avais je pas le cœur brulant après avoir dévoré ce livre ?


Comme Alix, comme Charlotte, retrouvons notre incarnation.

lundi 18 mai 2015

Girard, Kundera et Anatole France

Au cours d'une émission radiophonique dédiée à René Girard (émission intéressante qui fera certainement l'objet d'une future note.) la journaliste organise une rencontre entre René Girard et Milan Kundera, célèbre romancier franco-tchèque. La journaliste témoigne d'une complicité naturelle. 
C'est évident. Mais, ici-même, sur quoi se base leur entente ?

-La justesse et le réalisme de la dimension mimétique du désir et de la recherche du bouc-émissaire
-On ne comprend bien la politique que quand nous en sommes vraiment extérieur... Les romanciers le sont suffisamment pour nous éclairer en fin sur l'au delà de la politique. 
-Car l'art du roman est anthropologie, science totale de l'homme. Honneur de l'occident qui tend à l'oublier. 
-Les romans sont les vrais sources historiques et non les archives... Faulkner dit bien plus sur l'apartheid du sud des USA que les archives journalistiques ou historiques de l'époque...
Kundera note, enfin, qu'il y a peu de livres sur la révolution française et que ceux ci sont peu plébiscité par les médias et les librairies en ces temps de bicentenaire. Il évoque alors son intérêt pour le livre d'Anatole France, les dieux ont soifs. Girard et Kundera se retrouvent alors sur ce livre et lui rendent un hommage. Non, les vrais romans ne sont jamais avec la révolution. Anatole France  est poussé par le génie littéraire contre sa propre pensée politique....

Les romans sont les pensées des auteurs bien plus que toutes leurs interviews ou lettres. La vie des écrivains n'est pas le dernier mot sur leurs livres, bien au contraire...

Dans ces passages, Girard avoue qu'il aurait rajouté Kundera dans Mensonge romantique et vérité romanesque (ainsi que Virginia Woolf) s'il l'avait connu plus tôt. Il pense alors particulièrement à la description par Kundera du réflexe romantique de l'homme moderne pensant l'homme bon et recherchant les autres le rendant mauvais...

Au final, c'est une interview émouvante entre deux génies, toute simple, la reconnaissance du roman comme ce qui nous guide sur le chemin de l'énigme humaine
Les choses importantes ne sont elle pas simples...

Pour ceux qui veulent aller plus loin, je conseille le merveilleux livre d'Anatole France Les dieux ont soif sur la  révolution français d'un point de vue incarné et anthropologique et enfin un livre que je n'ai pas lu, the book of imitation and desire de Trevor Merill, livre sur Kundera lu à partir des travaux de Girard.












Plus bas, petite retranscription sauvage.

mercredi 30 avril 2014

Le curé de village - Balzac

Le curé de village 1841 Balzac



Le limousin après la révolution française, nous suivrons la vie d'une femme de sa jeunesse en tant que fille de la petite bourgeoisie enrichie par la destruction des richesses du passé (la bande noire), à son mariage bourgeois avec un notable triste de Limoges jusqu'à sa mort en figure de sainteté dans la campagne limousine où elle rattrape les ravages du temps en transformant un désert local en oasis de prospérité par la confiance du prêtre local (qui l'édifie), d'un ingénieur polytechnicien légitimement idéaliste, d'une campagne appauvrie dont elle gagne la confiance.

C'est un curieux Balzac. Cela ressemble à un conte, à une légende, à un livre de sciences économiques. C'est le livre ambitieux d'un homme qui parle d'histoire, de son sens, des vertus humaines, du besoin d'être sauvé et de responsabilité sociale.
Cela commence comme Madame Bovary, l'histoire d'une femme qui a trop lu de mauvais livres et qui provoque des malheurs. Mais sa foi, son ouverture d'esprit, sa relation avec le Seigneur lui fait développer des miracles et pousser des fleurs dans le désert....

Curieux livre qui tente par symbolisme, grand discours à allier religion, économie, théorie de l'individu, histoire, science, sociologie, morale en une grande unité catholique. Mais tout en en faisant un roman, c'est à dire un livre d’ambiguïté, ambiguïté rattrapée par la sainteté du curé de campagne qui accompagne tout par la croix du Christ. Symbole d'une Eglise de ceux qui n'ont pas eu de père et qui réconcilie monarchisme et soucis sociaux. Il est l'inspiration.
Ensuite Véronique aime, la transfiguration du village limousin est la préfiguration du chemin  de conversion, du retour à la proximité du Père.

A noter
Farrabesche
La lettre du polytechnicien,
Le pingre assassiné
Le mari
La description de l'église
La famille sur le départ
Les querelles dans l'Eglise
Le cilice
Paul et Virginie


Extraits INA,
Introduction intéressante


Quelques citations

samedi 15 février 2014

Amour et amour propre dans roman contemporain par René Girard

Dans cet essai paru dans "Géométries du désir", René Girard reconduit sa théorie du roman en montrant comment elle comprend son mouvement historique vers un individualisme toujours plus vaniteux et toujours plus romantique quand bien même elle prend les attributs d'une sexualité exacerbée. Il faut le répéter avec Girard, l'individualisme se retourne contre lui, même quand il prend le masque de la libération sexuelle.... Mais n'y croyons rien...

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Le romantisme est une réaction pour justifier le "soi", lui même menacé par l'anonymat et de désintégration des sociétés démocratiques.
Les premiers romantiques s'affirment par l'intensité de l'amour pour une femme qui tient, au final, un rôle mineur. Le romantique est un Dieu et son amour, communion avec lui-même. Le mythe de l'amour romantique a survécu mais en se caricaturant.
Nous aboutissons alors à la littérature du début XXème, Lawrence, Breton, Gide, Montherlant... La sexualité remplace l'amour comme instrument de la justification de "soi".
P201 : Les moyens sont différents, mais la fin reste la même. Les premiers romantiques se targuaient de l'éternité de leur attachement à une femme irremplaçable ; leurs successeurs exultent dans la vigueur toujours renouvelée de leur désir pour un nombre indéterminé d'objets sexuels. L'importance toute relative des partenaires sexuels ne fait désormais plus de doute. La nature interchangeable des objets exhausse l'unité et la supériorité du sujet désirant.








 


Avec Freud, ces auteurs seront considérés comme des libérateurs de l'humanité pour une meilleure vérité sexuelle. Pour Girard la dimension mythique des œuvres du XXème siècle a augmenté mais sont restées inaperçues. Par exemple, Don Juan est banalisé. Il est partout, surtout dans Mr Jean de Roger Vailland.
Ce sont des grands malentendus. Au XVII, Don Juan prend l'allure d'un homme vertueux, il prend des risques et accepte les échecs. Au contraire, Mr Jean montre sa lubricité, Mr Jean voulait être comme Don Juan mais Don Juan non... Les deux dissimulent leur identité mais Mr Jean souffre de l'indifférence. C'est le signe de la vanité. L'égotiste se croit Dieu, il croise une femme indifférente, la divinité lui revient automatiquement. La femme émancipé a les mêmes ambitions métaphysiques. Elle veut être Dieu et est fascinée par les apparences  d'invulnérabilité.

Mais la filiation de l'homme moderne n'est pas avec Don Juan mais avec le dandy, professeur d'indifférence. Selon Stendhal, c'est l'enfant de la démocratie. Il affiche son indifférence pour attirer les désirs oisifs. C'est le capitaliste des désirs. Du dandysme naît l'érotisme qui est un contrat entre "moi" égaux cherchant à se vaincre de surenchère et de désinvolture. Le premier qui avoue son désir sera rejeté. C'est un monde de réciprocité impossible. Les héros d'aujourd'hui sont voués à être déçus malgré l'aspiration à la communion sentimentale. Si les amoureux ne peuvent s'entendre, c'est que chacun tend à entretenir l'illusion de la divinité.
L'érotisme est le signe de la fascination pour l'identique vu comme altérité radicale. Ce sont deux miroirs face à face.. Cela peut être une raison de la confusion des sexes. L'obsession homosexuelle ne serait elle pas une forme paroxystique de ce malaise ?

Or la contagion prend la petite bourgeoisie. Camus en sera peut être le Dostoievski... Dans "la chute", le héros, après une blessure d'amour narcissique, cet avocat de grandes causes écarte les bouc émissaires naturels et condamne son propre égotisme. Non, l'individualisme n'est pas le facteur unificateur. tout ce qu'il embrasse se désintègre. L'exaltation de la sexualité ou avant de l'amour ne sont que les symptômes de la crise spirituelle.

Ensuite Girard note la dimension voyeur de la littérature et de l'individualisme moderne. Le refus stratégique et impuissance sentimentale se rejoignent. L'invulnérabilité équivaut l'impuissance. Le roman moderne se sépare en deux frères jumeaux, les séducteurs arrogants et les pauvres misérables.
Citation p213 : Ces héros antithétiques constituent les deux moitiés de notre vérité. Mais une demi vérité n'est pas toute la vérité, c'est même l'arme la plus redoutable contre la vérité. Les romanciers de la demi-vérité (quelle qu'en soit ici la moitié) sont tous des romantiques masqués.
Mais il y a un problème. Plus la femme désirée le regarde, plus notre séducteur réprime son désir. Il en devient paralysé, c'est le début de la dialectique de voir sans être vu. Exemple nombreux de voyeurisme dans les romans modernes.
Le roman devient lui même voyeur et invite le lecteur à sa suite. Ainsi apparaît le nouveau roman. L'objet est écrit non comme il apparaît mais comme spectacle. La sexualité s'envahit dans toute la description.
Voyeur, n'est ce pas le rôle de l'homme contemporain que la société moderne lui a assigné ?

Ex: Robbe-Grillet, la jalousie, le héros semble absent. L'être humain est décrit comme un objet.
"La jalousie" demeure le triangle classique du drame bourgeois. L'histoire décrit malgré tout l'angoisse et le symbolisme de la haine. La jalousie résume les sentiments du héros et aux passions et aux persiennes par lesquelles il épie. Nous sommes aussi loin de la véritable communion que de la solitude. La conscience omnipotente de la philosophie s'avère être une prison. L'individualisme se retourne contre lui-même. Nous sommes fatalement ramenés à cette vérité.

Citation P218 La sexualité n'est pas, comme le croyait Freud, le principal ressort de notre existence, mais un miroir qui la reflète en totalité. C'est ce miroir que nous tend le roman contemporain. Et nous y voyons apparaître, de plus en plus nettement, l'échec de l'entreprise prométhéenne.

lundi 10 décembre 2012

La théorie du roman de René Girard par Jean Cohen

Je vous propose de lire avec vous un compte rendu  de Jean Cohen de "mensonges romantiques et vérités romanesques". Je trouve que ce document résume très bien ce livre essentiel. Je vous le recommande grandement.

Ce que découvre et montre René Girard dans ce livre?
En vérité, ce n’est jamais moi qui désire mais l’autre qui désire en moi. Toute œuvre qui épouse et démontre cette vérité est romanesque, toute œuvre où l’auteur, le héros se croit authentique et dissimule cette vérité est romantique.
Le premier exemple est le Don Quichotte de Cervantès qui ne cesse de vouloir être Amadis de Gaule, chevalier vertueux. Cervantès démontre le mimétisme de Don Quichotte envers son hérons. Celui-ci est fou mais c’est la folie de tous les hommes et c'est ce que Girard et les grands romanciers montrent.

Seul le bon romancier nous montre donc la faiblesse de notre être et comment rien ne pourrait véritablement combler notre désir, le désir sitôt atteint nous montrant sa nullité… (l'autre ne sachant pas mieux désirer et être..) La sagesse humaine se confronte d'abord à l'autre, médiateur, modèle.

Longtemps la psychologie a protégé le romantisme, nous nous imitons, mais on peut malgré tout trouver son moi profond derrière la couche artificielle. « Deviens toi-même » est la morale psychologique et romantique par excellence. Le désir humain a pourtant besoin de médiation et est triangulaire.

Le désir serait bêtement snob ? Oui, nous aimons faire partie du monde comme l’avare aime l’argent. Le désir ne serait que le signe de notre idolâtrie « des gens biens » ? Ainsi Proust va au sujet de son œuvre quand il parle du snobisme, il fait plus que compléter les sujets de la mémoire ou encore de l’amour….

La médiation s’adapte au monde mais elle reste éternelle. D’où l’histoire du roman selon Girard

Une des différences essentielles est la distance avec le médiateur selon l'histoire du monde. De Amadis, lointain personnage de roman à notre prochain, notre semblable comme dans Dostoïevski. Nous sommes passés de la médiation externe à la médiation interne. C'est à dire d'un personnage qui nous est éloigné (par exemple, un personnage de roman, un roi, un membre d'une caste supérieur) à un personnage qui nous est proche par tous les détails de notre vie et de notre situation sociale. Plus le médiation devient interne, plus elle est dangereuse, le modèle devient rival, un rien peu provoquer « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». On est toujours frustré par ses égaux. L’ancien régime est le monde de la médiation externe, le bourgeois gentilhomme en est le meilleur exemple. Désormais le snobisme n’est plus que honteux. Le mondain devient même anti-mondain.
« Dans une société où les individus sont libres et égaux en droit, il ne devrait pas y avoir de snobs. Mais il ne peut y avoir de snobs que dans cette société. Le snobisme, en effet, exige l'égalité concrète.»
Il ne nous est plus possible de ne pas désirer ce que nous savons ne pas pouvoir posséder. Pour ce qui est des objets, l’industrie fait des merveilles (mais a des limites…) mais pour les biens immatériels ? Par exemple le prestige ne peut être pour tout le monde, même il ne peut se partager sans disparaître…

La valeur de l’objet ? C’est toujours le regard des autres qui le construit. Pour qu’un objet apparaisse comme un bien, il faut qu’il soit refusé ou à soi même ou aux autres. L’homme ne peut jouir que du privilège.

Le monde moderne est donc un monde ou le totalitarisme frappe sans cesse à la porte, il n’est que la forme visible de la médiation interne et selon la lecture girardienne de Cohen le terme fatal du progrès social.

Le triangle est cependant la figure la plus simple. La géométrie du désir peut se compliquer….
Exemple dans le misanthrope de Molière :
Alceste aime Célimène et Célimène aime Alceste. Mais Alceste a montré le premier son amour — erreur impardonnable, qui a scellé son destin. Désormais Célimène, par la médiation ďAlceste, sera indéfiniment renvoyée à elle-même. Elle se dédouble et son corps devient aussi l'objet de son propre désir. « Imiter le désir de son amant, c'est se désirer soi- même grâce au désir de cet amant. Cette modalité particulière de la médiation double s'appelle la coquetterie ». La coquette s'aime elle-même et devient indifférente au désir de son amant dans la mesure même où elle y est sensible. Et dans cette indifférence de l'aimée, l'amant croit reconnaître cette autonomie divine qui lui est refusée. Dès lors, le cercle diabolique est fermé. Lui désirera toujours celle qui se refuse et elle refusera toujours celui qui la désire.

L’indifférent est le médiateur de lui-même et vit en circuit fermé alors que les autres peuvent croire qu’il détient l’autonomie divine… Plus encore masochisme devient le comportement banal de notre époque moderne marquée par la médiation double (double triangle mimétique où le rôle du désirant et du médiateur s’alterne sur les deux mêmes personnages).

Alors tout serait affaire de triangle de vaudeville ? Presque, sauf que le vaudeville prend au sérieux le triangle, il continue souvent de penser que c’est l’amour qui engendrerait la jalousie. Il rate de peu le romanesque. Le véritable triangle romanesque se trouve dans l’éternel mari de Dostoïevski.

« L'amour et la vie sociale obéissent aux mêmes lois. Proust disait que « le monde est le reflet de ce qui se passe en amour ». L'aspect fantomatique de la médiation circulaire n'est jamais aussi flagrant que dans le phénomène de la mode. Qui lance la mode, personne ; qui la suit, tous. Chacun admire ce qu'il croit admiré par l'autre. L'homme de la mode n'a qu'un but : être vu. Mais il n'y parviendra jamais. Car celui dont il sollicite le regard ne veut lui-même qu'être regardé. Tous sont visibles et personne n'est voyant. Les miroirs qui se reflètent eux-mêmes ne se renvoient que leur propre néant. »
L’auteur souligne bien ensuite le caractère anti-progressiste de Girard, Le salut ne viendra pas de nous, notre vanité semble nous coller à la peau.

Pourquoi ? Girard diagnostique une maladie ontologique. L’homme se sait vide et ne cesse de le cacher. Seul l’Être le comblerait… Toute vanité n’est que le symbole de ce désir d’être. Dans un monde où Dieu est considéré comme mort, tout le monde lui recherche un substitut.

L’histoire du roman est l’histoire de l’idolâtrie des hommes sans Dieu et de son remplacement vers l’adoration de l’homme et de ses conséquences malheureuses. De Don Quichotte de Cervantès aux Démons de Dostoïevski, c’est une dégradation étourdissante, du demi-dieu vertueux de l’idéal chevaleresque à l’idéal révolutionnaire où des hommes se pensant libres démontrent sans cesse plus leur esprit d’esclavage et leurs vices. La médiation devient de plus en plus rapprochée.

La porte du salut, néanmoins, pour le héros romanesque est sa mort où il peut se déshabiller de ses illusions, le néant qui se sait néant découvre l’être.
« L'ouvrage de René Girard débute par la critique littéraire et s'achève en théologie. Tous les romans de la littérature occidentale s'éclairent les uns par les autres parce que tous disent la même chose. C'est là le point de vue du critique. Mais ce qu'ils décrivent est la face négative d'un processus unique dont la face positive n'est révélée que par le premier d'entre eux : l'Imitation de Jésus-Christ. La critique débouche sur l'apologétique. Avec la découverte du Médiateur, le jeu des miroirs a cessé. La transcendance s'est redressée. Le roman trouve sa vérité en même temps que l'homme son salut. »
En conclusion, Jean Cohen redit son émerveillement face au travail de René Girard, mais n’est il pas une question de foi ? De confiance envers lui et même envers Dieu. Il note que la fin du livre reprend la fin des frères Karamazov et la tirade de l’espérance d’Aliocha. Il note encore que René Girard a omis dans la toute dernière phrase la nuance « répondit aliocha mi-rieur, mi-enthousiaste ». Cette omission montrerait le refus de Girard de transporter l’hypothèse d’ironie d’Aliocha que Dostoïevski nous avait, semble-t-il, laissé….

mardi 21 août 2012

les hommes du tsar - Volkoff

Ma vie a beau s’éloigner de la Russie, un évènement, un livre, une musique me rapproche sans cesse vers elle. C’est curieux. Après mes recensions de Boulgakov, je croyais donc m’éloigner de Moscou. Un livre trouvé au hasard de mes vacances m’y fait replonger avec encore plus de force et de rage….
Les hommes du tsar de Vladimir Volkoff est un livre marquant.
Nous, français, ignorons beaucoup de l’histoire de la Russie, elle commence pour nous quelque part en 1917. Nous ignorons beaucoup par exemple d'Ivan IV dit le terrible. Et surtout de la période suivant la mort de celui-ci. Appelée le temps de troubles, cette époque de chaos, de guerre, guerre civiles, troubles dynastiques, cette époque faillit détruire la Russie. Dans ce livre (premier livre d’une trilogie…. quand lire la suite?), l’auteur, par l’outil du roman dresse le décor de ce temps des troubles. Il s’amuse à démonter les rouages du mécanisme bientôt destructeur…
Ce n’est pas un roman historique comme les autres, l’auteur par l’intermédiaire et la source des historiens russes, de la tradition romanesque russe, souhaite initier le lecteur à la pensée russe. Il plonge dans la tête des principaux personnages historiques de cette période. Ivan le terrible, son fils Feodor, Boris Godounov, Irina Godounova, les Chouïski, les Miloslavski d’autres boyards. Il imagine encore un personnage, sorti par le tsar Ivan d’une situation misérable, celui-ci découvrira le pouvoir, la fidélité et l’amour dans ce temps de fauves.


Répétons, mise en scène historique prévenant le déluge. Vérité historique recherché par l’intermédiaire du roman, ellipse, vérité psychologique, anecdotes révélatrices, vie quotidienne et enfin discours politique et philosophique.
Malgré tout, les deux principaux personnages du livre sont Ivan le terrible et Boris Godounov.
Ivan, pieux, mystique, méditant l'évangile, se prosternant devant les icônes, présent aux messes quotidiennes, rusé, âpre, suant, protégeant le pouvoir, demi dieu pour son peuple, pensant stratégie, sexe, Salut, guerre, Salut, limiter le pouvoir des gêneurs, Salut, envoyer sa garde protégé (opritchnina), détruire les trop libres Novgorod et Pskov, Salut, divorce, humilier les boyard, les soumettre, torturer les infidèles, Salut, recevoir les honneurs, penser avenir de la Russie, penser la passé de la Russie, tuer son fils sans le vouloir, rencontrer le diable, recevoir des ambassadeurs catholiques, se méfier des polonais....

Oui, nous sommes dans la tête du monstre.
Monstre, c'est plus compliqué que cela quand Volkoff nous remet un contexte en place, une situation douloureuse et une sorte de compromis impossible entre le pouvoir et la foi du Christ. Or ces hommes sont avides de pouvoir et croient au salut par le Christ... 
Godounov est l'argument supplémentaire à cette thèse, jeune idéaliste, grimpant dans la hiérarchie par son courage et son intelligence, sa soeur se mariant avec celui qui deviendra par accident le nouveau tsar, Feodor, il profitera de sa place pour avoir petit à petit un maximum de pouvoir, limiter celui des boyards concurrent, faire assassiner le bâtard pouvant devenir tsar si est confirmée l'infertilité de Feodor. L'idéaliste est devenu Hérode, il a allumé toutes les mèches préparées par Ivan, Le temps des troubles va commencer.

En plus de nous faire découvrir la Russie de l'intérieur et de l'intime, Volkoff avec une plume incroyable nous parle de ce temps où la christianisation intense de la Russie apportant la douceur aux femmes, l'idéalisme aux jeunes hommes, crée un court circuit qui aurait pu être fatale à une Russie trop humaine : rivalité, pouvoir, violence, obsession de la descendance charnelle...




Creusons, si possible, l'oeuvre de Volkoff...

Souvenons nous de l'auteur, de l'epoque et de ce personnage...

A écouter plus tard : Boris Godounov de Moussorgski

A Voir plus tard : Tsar (2009) Pavel Lounguine