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lundi 4 mai 2015

Bernard Maris et la fraternité anonyme

Interviewé par la télévision belge, peu avant sa mort tragique dans les locaux de Charlie Hebdo, on retrouve en condensé le peu que je connaissais de Bernard Maris. Ce portrait intellectuel qui jongle entre ses propres livres et sa production éditoriale ressemble à un testament. Ce testament fait curieusement beaucoup écho à ce propre blog. Cela me surprend peu car j'appréciais certaines de ses sorties médiatiques. 
Ne représente t-il pas pour moi l'homme de gauche qui doute et médite, rempli de générosité et du tragique de l'existence, tragique qu'il faut tenter d'embrasser comme la croix du Christ dont elle n'est peut-être que l'ombre sur nos vies et qu'il a, semble-t-il, voulu reprendre dans ses bras...
Laïcité, capitalisme, violence, la quête vibrante de communion de cet auteur a cessé brusquement par un fusil situé à la convergence de ces trois questions qu'il n'a cessé de creuser. Espérons qu'elle a trouvé sa résolution dans les bras du Père et non dans des bras anonymes....



Laïcité
Bernard Maris pose le portrait d'une laïcité douce, elle ne serait pas "de combat" elle est le rêve raisonnable d'une société qui ne croit plus à la folie de la non réciprocité violente du christianisme. Elle est la fraternité en acte, la décence commune. Elle est le rêve de "fraternité anonyme", la cristallisation de l'altruisme inhérent à l'homme et qui nous fait homme. Le religieux n'est pas vraiment l'ennemi de la laïcité mais c'est l'effondrement du social qui en brise les espoirs. 
Je crois que le diagnostic est juste mais il montre surtout le malentendu, souvent de gauche, que porte Bernard Maris. Le religieux est extérieur à l'homme et est une dimension ajoutée. Le rêve de pentecôte et de fraternité devient "anonyme", ironie de l'expression qui comprend le désir et le besoin de communion fraternelle humaine mais qui refuserait de porter le regard sur le Père ou le frère par excellence, Jésus.
Il ne reste qu'un malentendu entre personnes de bonne volonté et une laïcité trop légère pour porter sur ses épaules un besoin eschatologique....

Capitalisme
Celui-ci se donne comme vocation d'absorber toute métaphysique, foi et superstition. La relation marchande se substitue à toute relation véritablement humaine possible. L'argent est l'arme de destruction massive de toute relation humaine éprouvée, le capitalisme en est le stratège. Fausse égalité, hyper narcissisme, hyper individualisation, société confortable mais âpre et dure, sans plus aucune consolation, elle tue tout altruisme et coopération. Processus mortifère et suicidaire. Nous perdons tout...
Il a écrit un livre sur Houellebecq économiste. Il est selon lui l'auteur de la fin du capitalisme. La fin des relations humaines mangées par les relations marchandes, le malthusianisme, la réflexion sur l'utilité.
Maris nous invite aussi à connaitre Freud, Keynes et Marx, ils se sont bien trompés mais ils nous ont donné des indices merveilleux pour comprendre notre monde. Infantilisation du capitalisme en pleine hubris et sans limite sauf celles de la terre. Bidonvillisation du monde malthusien (la possibilité d'une île). Quête absurde d'une productivité qui lutterait contre la rareté. Contre productivité (Illich), promiscuité et catastrophisme que nous savons mais que nous ne croyons pas (Dupuy). Nous allons tous en mourir.
Les socialistes ont trop cru qu'il pouvait construire le paradis sur terre, ce sont des chrétiens qui ont perdu le paradis. (thèse proche de celle de Hadjadj)
Cela nous donne un capitalisme créateur d'irresponsables immatures, endettés croyant à la vie éternelle par la productivité... Mais, en fait, nous avons peur de la mort ! Trouvons le juste milieu et osons vivre ! Nous ne faisons que perdre notre vie à la gagner.


Violence
Bernard Maris a écrit un livre sur la perception de la première guerre mondiale par deux grands hommes qui en ont survécu et se sont probablement battu l'un contre l'autre. Maurice Genevoix (son propre beau-père) et Ernst Junger. (à ce propos, ne soyons pas dupes, "les artistes sont les sentinelles et les voyants de notre monde") A leur suite, il affirme avec force, ne nous faisons pas de film, nous aimons la guerre, les hommes peuvent aimer la cruauté, la guerre apporte une sensation de plus d'être à eux qui la font, c'est un moment exceptionnel et fraternel mais avant tout une maladie destructrice et abjecte....
Malgré tout, Hollande et Merkel, c'est mieux que tout cela, il faut éprouver et voir notre part noire ("Nous ne sommes pas bons !")qui nous est constitutive comme notre altruisme. Il donne comme image un tableau de Goya de deux hommes préférant continuer à se battre alors qu'ils sont tous les deux pris dans le sable mouvant. Mimétisme et montée aux extrêmes !







 Quelques notes...

jeudi 17 octobre 2013

Pokłosie et discussion sur la mémoire, l'histoire et la violence

Wladyslaw Pasikowski 2012
Nous sommes autour des années 2000, un polonais revient des Etats Unis, il souhaite y passer quelque temps, son frère semble avoir quelques problèmes. Avion, train, bus, voyage à pied, il sent une ombre dans la forêt. Il se blesse et perdra son sac. L’accueil de son frère au fin fond de la campagne est rustre tout comme le portrait du monde rural polonais. Monde de la campagne au début des années 2000. La forêt, les champs, les petites maisons, une population vieillissante, des hommes qui boivent, une violence qui couve déjà. Notre héros perd ses bagages… Il passera les trois quart du film en costume chemise dans cet environnement.



Que se passe t il ? Son frère s’est passionné pour les tombes juives retrouvé dans les parages. Tombes, reliques de maison, il s’est mis à lire l’hébreu et est fasciné par ses recherches associés aux martyres juifs lors de la seconde guerre mondiale. Mais depuis le malaise rode autour de lui. Sa femme l’a quitté, son frère sent une forte agressivité contre lui dans tout le village. Son frère l’aide malgré tout dans les travaux des champs, à apporter sur leurs terrains les tombes juives découvertes. La violence rode autour d’eux, un prêtre catholique les protège des menaces populaires. Leur champ est brûlé, puis ils découvrent que leurs champs et ceux de leur voisin appartenaient dans le passé à des familles juives. En poussant leur recherche (ignorée et même vue d’un mauvais œil par la population locale), ils découvrent un charnier juif. Alertés par une vieille dame et confirmés par un vieux voisin, ils comprennent que ces tombes, ce charnier, ces expropriations sont dues à la population locale, à leur propres parents et grands parents et non aux allemands comme ils le pensaient. Cela les tourneboule. Alors que le jeune frère voudrait arrêter ses recherches et tout oublier. Le second veut faire éclater la vérité. Ils se battent et manquent même de se tuer. Le second veut partir, il exprime toute sa violence contre un tag antisémite et va repartir… Mais... Il est alerté en chemin….



Il y a foule autour de leur maison, tout le village est là (sauf le bon curé curieusement décédé…), son frère vient d’être assassiné dans un simulacre de crucifixion. Le temps pour lui de partager le deuil de quelques touristes juifs près des tombes redécouvertes par son frère, il s’en va.


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Ce film montre tout l’ambiguïté de notre époque mais il demeure un film important au moins pour caractériser celle-ci. Ce film pose tout simplement la question de la victime dans notre société. Car les deux frères dans leurs recherches de vérité, cherchent aussi la place des victimes dans leur société, ainsi que celle de la violence. Leur découverte est girardienne. La société est fondée sur le sacrifice (les cadavres sont retrouvées dans les sous-bassement de leur maison d'enfance). Ils découvrent les mythes de la constitution de la société. Cette recherche de vérité déstabilise la fondation de la société qui lui oppose la menace, la violence, l'exclusion puis la mort. La crucifixion ayant but de montrer que tout apôtre de la vérité peut connaitre la mort du Christ. La mort de celui qui dénonce la violence, les structures de mensonge et qui simultanément révèle et présente la violence telle qu'elle aurait voulu être cachée. En tant que chrétien, je crois que Jésus et son Évangile est le premier à montrer et à propager cette idée de la victime impossible à transformer en mythe.

Au-delà de l'antisémitisme polonais, ce film est très ambitieux sur toute ces questions, le climat de violence perpétuelle et consubstantielle à l'homme, la menace est très bien rendue dans ce film. La notion de communauté, de sacrifice est développé. 
Ce film fut bien sur difficilement accueilli en Pologne (mais ce ne fut pas non plus un drame national...) mais il pose encore beaucoup plus de questions. Pour les français ayant vécu en Pologne, il est toujours surprenant de voir la passion de l'histoire des Polonais.  De voir leur fierté de nation martyr surtout lors de la seconde guerre mondiale. Tout ceci est bien représenté par la passion remémorative de l'insurrection de Varsovie. Le martyr des juifs n'est pas oublié mais il est souligné comme allemand (Je fus étonné du scandale que provoqua en Pologne la phrase d'Obama sur "les camps de la mort polonais".). Il y a évidemment une guerre de la victimisation entre les juifs et les polonais dont l'article du monde du célèbre héros de solidarnosc et actuel directeur de presse de centre gauche Adam Michnik est révélatrice. Il dit, non, les polonais ne tentent pas de voler aux juifs les habits de la victime de la seconde guerre mondiale. Ce sont les leurs aussi.

Intervient ici la question de la mémoire historique. Dans le passé, j'eus un réflexe critique contre ce concept qui me semblait seulement une arme de domination empêchant de penser l'histoire.
Je crois pourtant maintenant qu'elle est essentielle mais que c'est un outil dangereux. La mémoire historique dans son concept n'est rien d'autre que la relecture de l'histoire officielle à la lumière de la victime. C'est la recherche de l'histoire sous le point de vue du Christ et de la victime émissaire. Elle est cette recherche de vérité contre la violence fondatrice. Pourquoi est elle dangereuse ? On peut le voir dans cette citation en dessous de René Girard dans cette interview :





Par ailleurs, la question de la victime, aujourd'hui, fait l'objet de déviations redoutables, nous sommes confrontés à deux formes de totalitarisme qui sont deux prises de position par rapport au christianisme.

Nous sommes confrontés au totalitarisme de type nazi, qui doit, à mon avis, pour être pensé pleinement, être pensé à partir de Nietzsche. Nietzsche a dit : "le christianisme c'est le mensonge dangereux d'un univers sans victime" et les nazis ont repris ça, au fond. Ils ont voulu montrer qu'on pouvait toujours faire des victimes, enterrer en quelque sorte le rêve judéo-chrétien sous des monceaux de victimes. Ce premier totalitarisme va peut-être réapparaître sous d'autres formes mais il me semble bien fini.

Quant à l'autre totalitarisme il est beaucoup plus vivant aujourd'hui, c'est celui qui consiste à faire de la victime une force de pression...



La mémoire historique non maîtrisée peut devenir une arme elle-même. Un bon exemple me parait celui de l'Espagne et l'utilisation de la mémoire historique pour raviver les souffrances de la guerre civile et mettre le camp anti-franquiste comme les héros de l'histoire. Cela ne nous fait pas un admirateur du franquisme que de mettre en doute certaine utilisation du concept de mémoire historique. 




C'est aussi par cet aspect que le film Poklosie est ambigu. En voulant retourner les polonais de leur sécurité victimaire, ne veut il pas les mettre dans une situation de domination ? Pour le chrétien, la victime innocente sera toujours le Christ et tout déchiffrage de l'histoire entre violence et vérité se fera au pas de loup car inspiré par cette phrase de Pascal (que je ne cesse de répéter ces derniers temps, mais elle me semble capitale...)


C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand l'on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis ; parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même.



Pascal expose en quoi la violence est le double mimétique de la vérité, la vérité risque de se transformer en violence dès qu'elle accepte le conflit... C'est pour cela qu'elle "ne peut rien pour arrêter la violence". 



A noter sur le film

 Les outils
Les vieux polonais
Le sac et les cigarettes
La police, les prêtres, les pompiers
La pierre tombale familiale
L’hôpital, les archives du cadastre.
Les paysages polonais, l’intérieur de maisons polonaises. Tous peuvent s’y reconnaître.





jeudi 5 septembre 2013

Edito de Ragemag sur la violence

Je ne lis pas assez la presse mais il me semble rare d’y lire des éditoriaux aussi importants.

Arthur Scheuer reproche à la gauche et à la politique social démocrate, son absence de réflexion sur la violence. Pourquoi n’y réfléchissons nous plus ? 

Selon lui, nous sommes bourgeois, nous l’externalisons pour nous croire sans reproche et bons puis nous créons des systèmes qui promettent un monde sans violence. Or ce monde de violence cachée est un monde nécessairement violent. L'article cite Schmitt : dès qu’on veut supprimer la violence de l’homme, on la déchaîne, comme Pascal avait dit auparavant, qui veut faire l’ange, fait la bête.

Parallèlement, pour Scheuer, tout mouvement de non violence est lâcheté ou victorieux par hasard ou par calcul de l’opposant. 

Il présente la violence non comme un besoin et refuse toute fascination mais il lui semble nécessaire pour les progrès sociaux ou pour résister et répondre à la promesse de la défense de ses idéaux, d’où une ambitieuse et étonnante revalorisation de l’honneur. Valeur exprimant le combat et le risque de donner la mort pour se défendre ou bien le sacrifice de soi même pour ses propres valeurs absolues.
Je partage son point de vue sur « l’hypocrisie bourgeoise », sur le mensonge des théories promettant un monde sans conflit, allant pour cela jusqu’à torturer les mots (politiquement correct). Je partage sa volonté de resaisir la notion d'ennemi. J’apprécie son invitation à repenser la violence inscrite dans l’homme et ses sociétés.

Je ne sais pas s’il a lu Girard mais il cite « la montée aux extrêmes ». Terme éminemment girardien lors de son analyse de l’oeuvre de Clausewitz. Mais celle ci exprime le chemin naturel d’un conflit et l’impossibilité (sauf évangélique) de briser l’élan qui le conduit. Or la montée aux extrêmes comme le mimétisme est souvent invisible à celui qui est à l’intérieur du processus.

Or Mr Scheuer est dedans. Car dans cette violence proposée, il y a
toujours un objet (plus ou moins réel et plus ou moins oublié) mais il y a toujours un rival. Que serait le drapeau sans rival honni. L’honneur, n’est-il pas une valeur mimétique ? C’est la justification morale de la continuation de la montée aux extrêmes. Le drapeau est ici l’objet, symbole à idolâtrer qui cache la rivalité mimétique. 

Alors, il faut être victime innocente comme le Christ et regarder laisser passer la caravane de l’histoire sociale, politique et migratoire comme des martyrs ?

Il me semble que c’est la proposition du Christ. « Notre drapeau » est celui du royaume de Dieu. Mais ce drapeau en lui-même est la croix du Christ. Le drapeau de la renonciation à tout combat mimétique et violent. Le refus de jouer le jeu de la destruction. Mais la responsabilité d'être un instrument de la justice, ce qui n'est pas sans combat.

Est ce de la lâcheté, de la fausse espérance, est-ce le chemin de l’injustice sociale, de l’impérialisme et l’échec de tout progrès ou encore du masochisme ? L'exemple de Ibn Ziaten pose la question douloureuse de l'auto-défense. 

Qui est l’ennemi pour Jésus ? Mathieu rapporte (10, 28) cette phrase de Jésus :

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps.

L’ennemi, ce n’est pas l’offensant c’est celui qui nous éloigne de l’amour de Dieu, non pas celui qui nous vole notre dignité, notre argent, notre vie. L’offensant est celui avec qui il faut construire le monde de justice et conduire vers Jésus. (plus facile à dire.... certes...). Tout ceci n'est pas dénué de courage ni "d'honneur", c'est un combat.

En parlant d’Illic, Dupuy disait qu’il pouvait être violent comme Jésus, d’une violence sans ressentiment, d’une violence hors de toute idolâtrie. Il y a certes une dimension de force et de "virilité" dans la vérité, elle est comparable au déchirement du rideau du temple ou au tremblement de terre au moment de la mort du Christ, à ce glaive que Jésus promet d'apporte. 

Cela me fait penser à la remarque de Girard dans une interview. La violence est mimétique de l’amour de Dieu. (Je retrouverai la référence)

Et à cette citation de Pascal :

C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis ; parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même. 


Les Provinciales (1656-57), Blaise Pascal, éd. Firmin Didot, 1853, Lettre XII, p. 227\

L’histoire n’est il pas ce temps de confrontation surprenante entre la violence et la vérité. 
Et sachons diagnostiquer la terreur cachée derrière le discours de monsieur Scheuer. ( A moins que ce soit du dégout pour tous ceux pour qui la vie ne serait jamais résistance et lutte ???)
Je ne sais pas ce qui est mieux, le bourreau qui s’ignore (bourgeois et pharisien) ou le bourreau heureux car justifié (Pilate, Hérode, les révolutionnaires et tous les hommes aux ennemis trop bien identifiés et imités) ?

La vraie révolution n'est elle pas celles de la conversion ? D'elle viendra toutes les justices sociales et historiques. (mais bon, gardons un canif dans la poche au cas où...)
Je recommande cet article de Cormary qui complète ma note sur le sujet de la violence et continue aussi ma transcription de Fumaroli sur l'image...

Ici, un article pour découvrir Schmitt

Ci dessous un résumé de l'édito :


samedi 3 novembre 2012

Céline et Girard, un rapprochement ou Céline comme poison et remêde

Belle interview, ci dessous de Louis Ferdinand Céline deux ans avant sa mort dans son pavillon de Meudon.
Veuillez trouver ci dessous une retranscription personnelle et subjective qui ne remplace pas l'écoute du document mais qui me permettra ensuite de développer deux, trois idées.
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(Ecouter l'interview sur ce lien)

Une admiratrice, Francine Bloch, souhaite en savoir plus sur Céline, sa vocation, son chemin, son pessimisme. Avec beaucoup de courtoisie, elle l'amène à s'exprimer sur sa vie, son oeuvre et sa pensée. Une perruche chantera gaiement pendant tout l'entretien, l'inimitable accent parigot de Céline transformera l'atmosphère de la pièce où vous écouterez cette vidéo.

Double vocation ? Médecin et écrivain ?
Non, la première vocation, c'est la médecine, l'écriture, c'est un gagne pain qu'il voulait anonyme. Cela l'a rattrapé,  nui en tant que médecin généraliste, alors il a continué d'écrire. C'est un don que il ne pressentait pas. Mais il a envie de travailler les phrases. Un docteur après sa thèse sur Semmelweiss lui a dit que il était fait pour écrire mais il n'y tenais pas tellement.
Comment avez vous vécu la rencontre avec le public, la critique?
Avant, c'était les autorités qui guidait le public, le roi, au moment du voyage au bout de la nuit, c'était quelques salons maintenant c'est tout le monde donc la publicité et la démagogie.
Ensuite, tout cela, c'est de la comédie, personne ne le comprend, il dit vouloir transmettre l'émotion du langage parlé dans l'écrit. Mais tout le monde s'en fout et de toute manière, le critique et le lecteur ne sont que des passagers sur un paquebot où l'écrivain est le capitaine et le machiniste, ces deux mondes ne doivent pas tellement se rencontrer et ne se comprennent pas de toute façon.
Et de toute façon, notre monde occidental judéo chrétien est complètement abruti par la publicité ou la propagande politique.
Et de toute façon, l'homme ne marche que par clique, tribu, intérêt, il n'est pas propice à la vérité. La littérature ne vit que par les nouvelles générations manipulés sur la lecture par quelques anciens. Mais après tout le monde s'en fout. Il a compté en 39, il devait y avoir 6000 personnes s'intéressant vraiment à la littérature. On ne le lit pas pour le plaisir, Tout le monde pense que"je suis une saloperie qu'on aurait du pendre".
Il se professe styliste, il ne peut laisser une phrase tranquille, la lecture du journal quotidien le rend triste par son traditionnalisme ennuyeux.
Un peu plus tard, Céline affirme que nous sommes bloqués entre deux conformismes, le catholicisme (d'où nous descendons tous plus ou moins) et les idéologies capitalistes et communistes.
les capitalistes adorent, s'agenouillent devant le coffre fort et le protège des démons tandis que le communisme forcent pour y rentrer et enfermer le bonheur humain à l'intérieur..... Ils sont prêt à tuer pour cela...
Et donc les écrivains doivent rester dans les cordes et écrire ce qu'il faut, on ne peut pas tout écrire, chacun a ses martyrs à protéger, chacun a son signe de croix, les conformismes sont de toujours. Il faut bien appartenir à quelqu'un. Lui, il n'appartient à personne.


Pourtant vous vous êtes engagé avant la guerre ?
oh la la oui... Il disait au français de se tenir au calme si il n' voulait pas revenir avec la gueule cassée et la honte au coeur. Mais après on a fait fort, on a transformé la débacle en victoire...

C'est la médecine qui vous a donné le plus de satisfaction ?
Oui, c'est sa vocation, il a bossé dur, bac, université de Rennes, puis travail à la société des nations pour être épidémiologiste et où Rockefeller l'a envoyé partout, Afrique etc... Mais il fallait être riche pour voyager, et donc il en est parti pour devenir médecin de quartier et désormais retraité, il garde toujours un oeil sur les questions de la médecine, par contre la littérature, rien de bien, rien ne change et de toute façon, les français veulent de l'exotisme. Le cosmopolitisme gagne et règne la désaffection de l'autochtone....

Dans votre oeuvre, on peut y lire de la rancoeur mais aussi beaucoup de tendresse. Mais pourquoi votre sentiment de l'absurdité de votre naissance et de pessimisme ?
Céline affirme que tout est physiologique, que la plupart des gens jouissent de la vie sans trop de problème mais que lui est un taré congénital. taré dans le sens hanté de questionnement, d’inquiétudes et de propension au malheur. La volonté l'a aidé à sortir du bafouillage sans fin, ce fut un gros travail.

Ensuite, je me méfie de l'homme. il ne lui manque que le cirque. il nous faut de la mise à mort douloureuse, du Colisée  de la vivisection sanglante. C'est général et au plus profond de nous. Epuration, 1789, Saint Barthélémy, camp de concentration. Actuellement, le peuple s'ennuie, il veut de l'épuration et l'homme ne change pas.
La préhistoire ? l’archéologie nous dit que toutes ces pierres sont des pierres à tortures. Hiroshima, cela ne satisfait pas assez, ce n'est qu'une mise à mort.
Pourquoi les romains ont duré ? Grâce aux siècles du cirques, quand les chrétiens sont arrivés et ont refusé, tout a fini par se casser la gueule. "Non, je ne regretterais pas l'homme. "

Je suis l'ennemi de la violence et donc un monstre car l'homme est l'ami de la violence." L'Inde ? Pas mieux !
Les animaux ? Tous des sadiques entre eux !
Le sadisme et la violence de l'homme m'écoeure.
L'instinct de violence est tout puissant
Les idéologies? des mensonges qu'on fourgue aux hommes pour leur cacher leurs instincts. Le fait est qu'il nous faut du pain et des gladiateurs. Oui des gladiateurs, c'est notre désir.
Demain on mettrait Céline place de la concorde, on le découpe en morceau, ce serait de la bonne distraction.


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Cette interview est merveilleuse, entendre la voix de cet homme, parler avec confiance de sa vie et de son travail. Je me souviens de mes heures d'adolescents lisant le voyage au bout de la nuit et mort à crédit. Il est de bon ton de ne pas aimer le bonhomme et de préférer son oeuvre...

Si madame Bloch voudrait le lancer sur des sujets biographiques (et elle y arrive un petit peu) fondamentalement Louis Ferdinand développe ses sujets préférés. Le conformisme humain, l'esprit de caste, un monde moderne et ses idéologies qu'il trouve absurde (splendide définition mimétique du capitalisme et du communisme) et enfin la violence humaine. Les cinq dernières minutes de l'interview m'ont été particulièrement éclairantes sur le bonhomme. On dirait du Girard. Ou plutôt d'un homme qui aurait compris l'importance de la violence dans la culture et les sociétés. En pensant à cela, je suis tombé sur ce texte de Jean Christophe Goddard. (incroyable, je venais de regarder "soudain l'été dernier", une note viendra...). Nous pouvons lire ceci  :

Impossible, en réalité, de distinguer chez Céline l’acte d’écrire et l’attraction sur soi de la Violence unanime. Séparer l’homme de l’écrivain, le salaud du romancier, reviendrait à séparer le bénéfique du maléfique qui agissent pourtant de concert dans le processus réel du bouc émissaire. Comprendre le caractère opératoire du bouc émissaire, c’est aussi comprendre cette inséparabilité : dans le dernier chapitre de la  Violence et le sacré, Girard félicite ainsi Derrida d’avoir, en refusant de séparer les deux sens opposés de pharmakon (poison et remède) exhumé, révélé le jeu de la violence qui habite le discours philosophique. 


Ce petit extrait est lumineux, l'interview ci dessus ne cesse d'aller dans cette direction. En tant que personne habituée à l'oeuvre de René Girard, je fus surpris de la sensibilité à la violence, à sa reconnaissance par Céline dans son interview et (bien sur) dans ses livres. La violence éternelle et universelle. Le sacrifice, les pierres à torture et le Colisée comme moteur humain. Telle est la vérité de Céline. La fin de l'interview est implacable et confirme le trait de lumière de Mr Goddard, le monde est violence universelle et moi je suis leur bouc-émissaire, hier, aujourd'hui, demain, toujours. La vie de Céline fut une éternelle croisière sur "l'Amiral Bragueton". Exagération ? Non, si l'on comprend la sensibilité exacerbée à la violence et au phénomène du Bouc-émissaire de Céline, Bouc-émissaire dont il endosse la peau pour, d'un coté, proclamer la vérité sur la violence humaine et, de l'autre, celui qui use la violence des mots contre, selon lui, les responsables du monde. Extra lucidité et aveuglement ; le bénéfique et le maléfique, le poison et le remède, le pharmakon, le bouc-émissaire. Le destin de Céline est extraordinaire et il est un romancier unique pour sa position inextricable dans les noeuds de l’anthropologie humaine. Il dit dans l'interview que la volonté l'a aidé à sortir du bafaouillement sans fin. Cela ne veut il pas dire qu'il a réussi seul à ne pas devenir fou ? Comme dit Pierre Cormary, on décrit seulement les enfers dont nous nous sommes sortis. Et Céline est celui qui est revenu de l'enfer humain et dont les cicatrices (voyage au bout de la nuit, mort à crédit) sont celles qui peuvent guérir les esprits adolescents sur la violence et le conformisme humain et, en même temps, par les pamphlets qui peut les y conduire. il est difficile de ne pas ressentir une immense pitié pour Céline. Lui qui a pris les pas du Christ les yeux fermés, qui ne l'a donc pas reconnu mais a compris ce que Jésus révélait sur la violence sans voir la croix du sauveur alors que nous sommes sur le Golgotha. Il est le psalmiste des persécutions qui ne concluerait pas ou se mettrait à tenir un langage de persécution en retour...


Qui consolera Louis Ferdinand ?
Monstre ? comme il le dit se disant étranger à la violence.
Peut être un saint contrarié.

Peu après, j'ai lu un article formidable de Pierre Cormary, qui lui aussi a probablement lu Goddard, voici ici quelques extraits, il développe un peu ce que je viens de dire.


Ecrire, c’est donc raconter la vie sans trouver de coupable. C’est témoigner du Calvaire sans en rendre responsables ni Juifs ni Romains.

----- Evidemment, fort de sa syntaxe unique et de sa puissante verve, Céline peut faire semblant d’écrire mais cette écriture n’est plus qu’un procédé destiné à exprimer non plus le « silence de la tombe », mais le bruit de l’opinion mêlé à la fureur du tribunal. Le Calvaire apparaît dès lors moins important que ceux dont on présume qu’ils en sont la cause. Les revenants deviennent des bouc émissaires qu’il faut lyncher. Au lieu de prier l’homme-dieu crucifié, on se met à chercher les crucifieurs pour les crucifier à leur tour.

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On sait grâce à Jacques Derrida combien le pharmacon est un palliatif autant qu’un bouc émissaire. Ce qui soigne, c’est ce(lui) dont on se débarrasse. Ainsi la mauvaise littérature est celle qui nous drogue au sacrifice des autres. C’est pourquoi, loin de venir la soigner, le grand écrivain, qui est le contraire d’un anesthésiant providentiel ou d’un embaumeur officiel, n’est là que pour rendre malade l’humanité. De Dante à Dostoïevski, la littérature n’eut cure que de charcuter les âmes, de ne jamais laisser se refermer les plaies, au contraire, de les élargir au maximum et de mettre du sel dedans - c’est-à-dire de ne jamais laisser en paix quiconque ose être satisfait de sa petite vie et qui se faisant oublie la tragédie du monde, soit la douleur de l’autre. L’ennemi de l’écrivain n’est jamais le Juif ou le pédé, ni même le criminel, mais bien « l’homme sain » qui ne veut surtout pas être mêlé à la douloureuse complexité du monde, qui se borne à veiller sur ses intérêts et qui refuse de toute sa ruse d’homme rustre, d’instinct canin, la conscience blessée de l’homme universel. « L’homme sain est l’homme le plus terre-à-terre, et par conséquent il doit vivre de la vie d’ici-bas, pour sa satisfaction et le bon ordre », dit Dostoïevski par la bouche de Svidrigailov dans Crime et châtiment. Le raciste est cet homme sain au carré. Non seulement la souffrance de l’autre n’entre pas dans ses catégories mentales mais encore il considère que c’est l’autre qui est coupable de sa souffrance à lui. Drogue suprême, l’antisémitisme « dialectise » et inverse la relation de la victime et du bourreau. Ecrire contre le juif, c’est se soulager de toute sa peine et croire que l’on va retrouver l’âge d’or de l’humanité.

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L’enfant, justement – l’être créatif et/ou mimétique par excellence. L’enfant qui invente une langue, un monde, un style, c’est l’enfant romanesque, imaginatif, sensible. Mais l’enfant qui répète ce qu’il a entendu beugler chez lui, qui commence à « penser » comme papa-maman, qui se fait le politicien de la cour de récré comme son père est le politicien du bar d’à côté, qui se plaint aussi, comme sa mère, de l’injustice, de la vie chère, de la salissure, c’est l’enfant manipulé, aliéné, idéologue, c’est l’enfant des pamphlets.



mardi 21 août 2012

les hommes du tsar - Volkoff

Ma vie a beau s’éloigner de la Russie, un évènement, un livre, une musique me rapproche sans cesse vers elle. C’est curieux. Après mes recensions de Boulgakov, je croyais donc m’éloigner de Moscou. Un livre trouvé au hasard de mes vacances m’y fait replonger avec encore plus de force et de rage….
Les hommes du tsar de Vladimir Volkoff est un livre marquant.
Nous, français, ignorons beaucoup de l’histoire de la Russie, elle commence pour nous quelque part en 1917. Nous ignorons beaucoup par exemple d'Ivan IV dit le terrible. Et surtout de la période suivant la mort de celui-ci. Appelée le temps de troubles, cette époque de chaos, de guerre, guerre civiles, troubles dynastiques, cette époque faillit détruire la Russie. Dans ce livre (premier livre d’une trilogie…. quand lire la suite?), l’auteur, par l’outil du roman dresse le décor de ce temps des troubles. Il s’amuse à démonter les rouages du mécanisme bientôt destructeur…
Ce n’est pas un roman historique comme les autres, l’auteur par l’intermédiaire et la source des historiens russes, de la tradition romanesque russe, souhaite initier le lecteur à la pensée russe. Il plonge dans la tête des principaux personnages historiques de cette période. Ivan le terrible, son fils Feodor, Boris Godounov, Irina Godounova, les Chouïski, les Miloslavski d’autres boyards. Il imagine encore un personnage, sorti par le tsar Ivan d’une situation misérable, celui-ci découvrira le pouvoir, la fidélité et l’amour dans ce temps de fauves.


Répétons, mise en scène historique prévenant le déluge. Vérité historique recherché par l’intermédiaire du roman, ellipse, vérité psychologique, anecdotes révélatrices, vie quotidienne et enfin discours politique et philosophique.
Malgré tout, les deux principaux personnages du livre sont Ivan le terrible et Boris Godounov.
Ivan, pieux, mystique, méditant l'évangile, se prosternant devant les icônes, présent aux messes quotidiennes, rusé, âpre, suant, protégeant le pouvoir, demi dieu pour son peuple, pensant stratégie, sexe, Salut, guerre, Salut, limiter le pouvoir des gêneurs, Salut, envoyer sa garde protégé (opritchnina), détruire les trop libres Novgorod et Pskov, Salut, divorce, humilier les boyard, les soumettre, torturer les infidèles, Salut, recevoir les honneurs, penser avenir de la Russie, penser la passé de la Russie, tuer son fils sans le vouloir, rencontrer le diable, recevoir des ambassadeurs catholiques, se méfier des polonais....

Oui, nous sommes dans la tête du monstre.
Monstre, c'est plus compliqué que cela quand Volkoff nous remet un contexte en place, une situation douloureuse et une sorte de compromis impossible entre le pouvoir et la foi du Christ. Or ces hommes sont avides de pouvoir et croient au salut par le Christ... 
Godounov est l'argument supplémentaire à cette thèse, jeune idéaliste, grimpant dans la hiérarchie par son courage et son intelligence, sa soeur se mariant avec celui qui deviendra par accident le nouveau tsar, Feodor, il profitera de sa place pour avoir petit à petit un maximum de pouvoir, limiter celui des boyards concurrent, faire assassiner le bâtard pouvant devenir tsar si est confirmée l'infertilité de Feodor. L'idéaliste est devenu Hérode, il a allumé toutes les mèches préparées par Ivan, Le temps des troubles va commencer.

En plus de nous faire découvrir la Russie de l'intérieur et de l'intime, Volkoff avec une plume incroyable nous parle de ce temps où la christianisation intense de la Russie apportant la douceur aux femmes, l'idéalisme aux jeunes hommes, crée un court circuit qui aurait pu être fatale à une Russie trop humaine : rivalité, pouvoir, violence, obsession de la descendance charnelle...




Creusons, si possible, l'oeuvre de Volkoff...

Souvenons nous de l'auteur, de l'epoque et de ce personnage...

A écouter plus tard : Boris Godounov de Moussorgski

A Voir plus tard : Tsar (2009) Pavel Lounguine