vendredi 27 décembre 2013

Racine par Girard dans Géométries du désir

Dans "géométries du désir", l'éditeur, l'herne, a rassemblé plusieurs articles de René Girard
Girard discerne derrière toutes les pièces de Racine et derrière toutes ses métaphores poétiques (Ravissement, empire, feux etc) une réflexion sur la gloire. Girard pendant tout l'article tentera de suivre tout l'itinéraire dramatique et biographique de Racine. Article montrant une nouvelle fois la pertinence de la théorie du  désir mimétique. 





La problématique de la gloire

La gloire ? Oui, ou plutôt encore le prestige, la relation maitre/esclave. La problème d'être glorieux ou non et de dégager la lumière éblouissante. A coté de cette problématique se trouve le manque de gloire : c'est à dire le désir. Racine ne cesse de faire des parallèles entre le charme et l'autorité souveraine, autre nom de la gloire. 
Que faire de Junie dont Néron, empereur veut se faire aimer ? Elle montre que l'indifférence est le signe de la gloire. Ne rien désirer est naturellement le signe que la gloire est autonomie souveraine. La gloire indifférente est l'obstacle suprême, le seul objet réel de la passion. A l'opposé de Junie ou de Andromaque, nous voyons aussi Bérénice et narcisse, subjugué par la gloire, la prennent au sérieux, la gloire prend le corps et l'âme. Mais qui crée la gloire sinon les "avides regards", le reflet d'un désir unanime ? Il suffit d'un regard en moins et le problème naît.
"Tout désir est faiblesse, c'est pourquoi seul le désir qu'on inspire peut racheter la honte de celui qu'on ressent" P112
Les relations réciproques ne sont qu'un échange de gloire et leur maniement est aussi délicat que "l'alliance entre deux nations souveraines et d'un orgueil égal."
Or l'art racinien définit  d'abord les différents rapports non-réciproques. Il met en scène l'intersubjectivité de la gloire, son esprit de violence et en quoi elle peut dépasser la simple dialectique du maître et de l'esclave. On peut être libre mais être esclave par l'esprit et inversement. il y a confusion et disparité possible entre la dialectique de la gloire et le rapport de force. Racine montre que les rivaux triomphant des rapports de désir peuvent triompher  des rapports de force.
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Racine après Corneille, l'individualisme naissant et ses conséquences

Girard se demande si malgré sa lucidité, Racine ne serait pas un puritain de la gloire (Titus), c'est à dire créant des structures pour ses héros qui ne font que rendre attrayant ce qu'ils parent de barrières. Ils aboutissent à leur contraire.
Girard prend du temps pour expliquer sa vision de Corneille et du Cid qu'il comprend chronologiquement avec Racine. Le temps de Corneille, c'est le temps de la noblesse active et des duels, une gloire assise donc sur des éléments tangibles. il n'y a plus de duel sous Racine et qu'une noblesse domestiquée.

"L'ambition privée d'objet digne d'elle se transforme en concurrence abstraite et cette concurrence, privée de sanctions véritables s'éternise et devient obsédante. L'esprit de rivalité envahit, d'autre part, tous les domaines encore ouverts aux classes privilégiées, le domaine sexuel en particulier. Tandis que l'ambition se sexualise, la sexualité devient une forme d'ambition. Tout converge, semble-t-il, vers cette féminisation que nous venons de signaler. L'honneur, concept masculin perd du terrain devant l'idée féminine de gloire."



Racine est le signe de l'échec de la gloire cornélienne. Chez Racine, l'atmosphère de violence nait du fait que la violence n'es pas perçue comme un élément positif, la violence finale est le dénouement des tensions sado-masochistes  de la société. Le monde qu'engendre la gloire va vers son auto destruction. C'est l'intuition apocalyptique chrétienne de Racine d'une société qui s'est cru sans violence.


"Descartes est aveugle à la problématique de l'autre ouverte par l'individualisme. Mettre le moi au pluriel, comme font toutes les philosophies classiques, c'est masquer en l'accomplissant, la négation radicale d'autrui qui doit définir ces philosophies. L'individualisme ne signifie rien s'il ne signifie, en dernier ressort, le choix de soi-même contre autrui. Descartes et ses successeurs  ne révèlent pas cette conséquence car ils ne la reçoivent pas et ils ne la perçoivent pas à cause du caractère fondamental de leur choix individualiste."


Il y a un  lien à faire entre Descartes et Corneille. Début de la gloire et aveuglement sur le chemin de l'autodestruction. Racine décrit les retombées de l'individualisme naissant. il est le prophète de Proust et Dostoïevski. Racine ne fait que placer l'affirmation de soi dans le cadre intersubjectif... L'affirmation de soi est un défi à l'autre.

Mais la vérité de l'ouvre arrive seulement à Phèdre qui est une confirmation des anciennes tragédies. Phèdre est descendante du soleil. Elle se veut lumière. le culte pour elle est incompatible avec son désir pour Hippolyte. Elle se condamne et l’orgueil métaphysique conduit vers les extrêmes. Dieu ou monstre. Le mythe exprime ici la vérité du choix individualiste et de l'ambivalence de ses relation. Se choisir Dieu, c'est aussi choisir de voir un monstre en autrui et diviniser autrui, c'est se choisir soi même monstre. La dualité mythique monstre demi dieu de Phèdre exprime le lien entre orgueil et honte.
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Phèdre, vérité de Racine et de sa quête d'authenticité




Pour Girard, le conflit du théâtre racinien, c'est le refus tragique du monde et sa possibilité de l'énoncer authentiquement.



Girard commence par affirmer que la phénoménologie  ne voit pas le refus tragique. Elle reste dans le point de vue de Narcisse, le refus tragique est associé à de la coquetterie. Piège au second degré de l'intersubjectivité de la gloire.


Le refus du monde ou de son ambiguïté dans la vie de l'auteur (il arrêtera pratiquement d'écrire après Phèdre.) Est ce une victoire contre le monde ou une revanche abstraite ? Refus authentique ou simulacre ? Mais le silence après Phèdre ne peut être anecdotique, dans une lettre en 1677, il parle d'une conversion auprès d'une religieuse du Palais Royal, Dieu l'a tire de l'égarement et des misères où "j'ai été engagé pendant 15ans."
Le développement de son oeuvre tragique par l'esthétique va le conduire vers une éthique. Il quitte (presque) le théâtre va devenir bon courtisan et père responsable. Il rejettera la sagesse antique et embrassera l'ancien testament comme on le voit dans ses dernières œuvres. 

Même s'il faut faire preuve de volonté pour sortie de l'esclavage (échapper au désir, seul moyen de le satisfaire), il n'y a jamais entre la volonté de renoncement et l'abandon au désir la distance que l'on croit. La volonté de renoncement appartient à la dialectique du désir. Le renoncement est souvent égal en force à l'attraction du désir. C'est la création d'un mouvement circulaire. Cette volonté est souvent l'autre moitié du désir de gloire. S’entraîner au renoncement, c'est multiplier les tentations. Or la théorie de la mauvaise foi est imprégnée de la théorie solipsiste, c'est un outil pour ne pas reconnaître la duplicité propre au point de vue dynamique. L'unité quand on est un personnage du monde, c'est la folie, le meurtre et le suicide.



Or les personnages du premier refus (ex: Andromaque) sont déjà hors du désir.

Phèdre est un troisième type de personnage. Elle est victime du désir et prisonnière du monde. Elle pourra retrouver son unité en renonçant au désir, à elle-même, à la gloire et à la fausse lumière. La lumière est ici toujours liée à à l'orgueil blasphématoire. L'expérience du désir est descente aux enfers. Destin grec et rédemption chrétienne s'unissent. Phèdre est proche des pécheurs pardonnés ou une victime de l'hubris punie et réconcilié. Elle incarne le dépassement de l'esthétique.
On peut comprendre l'oeuvre et la vie de Racine à la lumière de la destinée de Phèdre. L'oeuvre spirituelle épouse la forme de la forme spirituelle jouée en elle. L'oeuvre suprême épouse la forme de l'aventure spirituelle jouée en elle. Son refus du premier acte (Andromaque, Brittanicus, Bérénice) proche de l'idéalisme. Puis chute de Phèdre proche des drames intermédiaires du désir triomphant. la mort de l’héroïne signifie la mort au monde du théâtre reconnu au monde grec de l'hubris ou de l'orgueil moderne.


Racine voyait la mondanité au départ comme un bénéfice puis en est coupable. Mais la préface de Phèdre indique une différence. On peut retourner contre le monde cet art mondain. Phèdre a servi à racine d'exemple et de leçon. Les oeuvres avant Phèdre sont mondaines, dédoublés mais aussi relève du silence auquel aspire les héros du refus. Mais n'est ce pas contradictoire de donner au silence sa part ? Non, si on comprend tout dans la notion de dynamisme et d'achèvement. En Titus, il y a un Adolphe (Constant) qui s'ignore mais aussi une Phèdre en devenir.



Il y a aussi dans Phèdre une magnifique démonstration du thème du double. Le désir et la honte se double toujours chez Racine. Phèdre par exemple, est l'expression mythique du demi dieu et a une passion incestueuse (inceste : expression de la plus haute volonté orgueilleuse d'unité et source de dédoublement le plus extrême). Le demi Dieu est un être hybride, enfant spirituel de l'hubris.

C'est la violence ensuite qui engendre les monstres, et toujours ce chemin de l'orgueil à la honte..
Le langage du mythe  dissimule la dialectique de la gloire. Le désir de gloire rejoint Prométhée volant le feu. mais Phèdre finit comme Oedipe, s'aveugler afin de mieux voir .Elle embrasse la synthèse johannique. La gloire échoue d'être à elle-même sa propre lumière, il faut assumer cet échec pour rejoindre la vérité de Jean Baptiste et celle de l'individu chrétien (et anecdotiquement la raison d'être du nom de ce blog) : Il n'était pas la Lumière mais il vint rendre témoignage à la Lumière.



Dans le monde du tragique tout devient implacable et l'expression d'une fatalité. 

On peut retrouver cette idée dans la psychologie que le mythologique éclaire la vie contemporaine, cela s'accompagne par un refus et une révolte. (la sexualité de l'homme occidental est conforme au schéma œdipien parce qu'elle déroule dans un climat de mystification sociale et de mensonge familial). Chez Marx, elle montre la non réciprocité des rapports humains et chez Barthes, cette métaphore désigne l'imprégnation de la magie dans la vie quotidienne. Dans Racine, l'existence mythique se définit par l'incapacité à différencier le relatif de l'absolu, ou bien dit comme l'ancien testament, l’idolâtrie. Le travail formel dévoile le monde comme figure théologique du mal, le jeu poétique révèle la signification du mythe. On ne saurait le choisir contre la rédemption chrétienne. Le dénouement de Phèdre est aussi le dénouement de la vie esthétique de Racine.

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