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mardi 7 août 2018

Quelle suite à "Achever Clausewitz" ? Penser à l'avenir de l'Europe avec René Girard et les papes.


Ci dessous, un petit texte écrit en 2016 (déjà, il lui manque des mises à jours). Il présente une réflexion personnelle sur le livre Achevez Clausewitz et une manière de concevoir l'Europe actuellement. Comment la penser aujourd'hui. Quel espoir pour celle-ci ? Il y aurait beaucoup de choses à dire encore…. Mais on fait ce que l'on peut...
Cette note peut être liée à celle-ci et celle-là aussi...
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Quelle suite pour "Achever Clausewitz" ?


Intro :

Une image et une impression me poursuivent. Je participais à la veillée puis à la messe du pape Benoit XVI sur l'esplanade des invalides en Septembre 2008, le lendemain de son arrivée où il eut le temps aussi d'inaugurer le centre des bernardins. Je voyais une foule immense avec le pape célébrer l'Eucharistie au centre de Paris. Quelques mois avant, je venais de lire le dernier livre de René Girard, "Achever Clausewitz". J'avais alors l'impression de vivre la suite du livre. Ce livre n'était il pas fait pour cette foule et pour moi ? Moi aussi, dont l'histoire familiale avait été construite par la haine franco-allemande et qui me demandait quelle était l'étape et le rôle de ma génération. Ce livre enfin poursuivait ma passion pour le travail de cet auteur, travaillait mon identité catholique en incarnant ses thèses dans l'histoire proche et faisait réfléchir sur l'Apocalypse, qui ne serait rien d'autre que "l'incarnation du Christianisme dans l'histoire.(P335)" Bref, ce livre était une initiation et une ouverture aux questions politiques modernes, aux signes des temps et à une unité personnelle.

Nous sommes presque dix ans après l'édition du livre. Les années 2007 et 2008 furent pour des gens de ma génération une date charnière dans la perception d'une crise européenne, d'une crise de sens global et en particulier d'une crise du sens des institutions européennes. J'aimerais profiter de ce texte pour relire mon intuition girardienne lors de ce voyage papal à Paris, voir en quoi l'élection du pape François continue l'histoire que René Girard me révélait entre la papauté et l'Europe. Ces questionnements conduiront vers des interrogations plus larges qui mériteraient de bien plus vastes investigations.

I Rappel sur "Achever Clausewitz"

A La montée aux extrêmes dans l'histoire.

Auparavant, il me semble bon de résumer très brièvement "Achever Clausewitz" et ce qu'il semble apporter à la question politique et historique.

Achevez Clausewitz arrive fin 2007, il arrive avec surprise, 46ans après le premier des livres de René Girard attaché à la découverte de la théorie mimétique dans les œuvres littéraires. Théorie mimétique qui va ensuite l'aider, par l'étude des tragédies, des mythes et de l'anthropologie, à découvrir la racine religieuse des sociétés humaines par la victime émissaire, du lien entre sacré et violence. Cette anthropologie s'intéressera ensuite au Christianisme comme science humaine globale. Le Christianisme par sa révélation révèle et sape les bases du sacré violent mais ne permet plus aux institutions humaines de légitimer leur statut. Que deviennent les sociétés humaines quand est corrompu ce qui pouvait les aider à tenir ? "Achever Clausewitz" intervient dans ce contexte. Il souhaite aller au devant de la question apocalyptique chrétienne.

 Selon Girard, Clausewitz est le prophète joyeux et tourmenté de notre époque de violence non limitée par les traditions et les règles rituelles. Clausewitz est un militaire et un théoricien de la guerre, mais ses questions le conduisent plus loin. Il fait face à la bascule de la révolution française et de Napoléon, la fin de la guerre en dentelles aristocratiques et des anciennes traditions. La guerre était réservée à l'aristocratie qui en prenait les risques et permettaient de contenir la violence de la guerre dans des limites liturgiques et rituelles très claires.

Dans son livre, "de la guerre", Girard y analyse la « montée aux extrêmes » qui est la voie naturelle du désir mimétique des communautés humaines et des hommes et de la violence si celle ci n’est plus ritualisée par les traditions et limitée par la religion. Le livre de Clausewitz permet d'adapter la théorie mimétique de l'intersubjectivité aux groupements humains.

1806, c'est la victoire de Iéna de Napoléon, et la victoire de la guerre totale. Clausewitz est le précurseur de la pensée totalitaire, il théorise l’utilisation de la force de la foule nationale dans la guerre. Chacun des adversaires fait la loi de l'autre d'où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes.

Le duel, la montée réciproque désigne une relation asymétrique réciproque qui s'est imposé comme tendance dominante de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique, désormais, court derrière la guerre.

Le primat fondamental de la défensive sur l'offensive où c'est celui qui se défend qui veut réellement la guerre vient alors soutenir le déchaînement de la violence guerrière. Alors la mobilisation totale est le symptôme de la dégradation du droit de la guerre, d'une possession de tous les sociétaires par un adversaire à la fois vénéré et haï, d'où le rôle fondamental selon Girard de Napoléon dans le traité de Clausewitz. L'unité de la Prusse, puis de l'Allemagne se fera contre la personne de l'empereur ainsi unifié dans la haine de la France.

Le moteur de la constitution démocratique est le ressentiment disait déjà Nietzsche, elle gouverne leurs relations. Elle contribuera aussi à les désintégrer dans la nouvelle étape de la montée extrême : les guerres idéologiques.

Girard analyse la réaction des intellectuels allemands. Ils vont être fasciné par la guerre, la révolution et Napoléon, Hölderlin semble être seul à être triste, il s'isolera d'un monde ayant perdu toute intuition chrétienne qui permettrait de comprendre au même moment l'instabilité et la stabilité du temps et des hommes à l'intérieur de celui-ci.




B Réconciliation européenne, franco-allemande / papes et politique

Face à la tristesse de Hölderlin confrontée à la montée aux extrêmes franco allemandes, son exil est une sortie de tout manichéisme. Germaine de Staël sera aussi l'autre (imparfaite) prophète de la sortie par le haut de la crise et de la réconciliation franco allemande, elle comprend l'importance du tissage de dialogue franco allemand. Girard y voit la modernité catholique : au cœur de ce dialogue c'est la différence enfin pensée entre le chrétien et l'archaïque dont le catholicisme détient la clé. Il devient résistance aux haines nationales, sérum contre toute idolâtrie nationale et recherche de paix à travers le dialogue de la Foi et de la raison. Après elle, Girard s'appuie sur des exemples artistiques, politiques et spirituels comme la relation entre Baudelaire et Wagner, la rencontre de Gaulle-Adenauer à Reims et enfin l'élection de Benoit XVI comme sommet du développement de la catholicité, symbole parfait de l'Europe attaquée en interne par l'esprit de la guerre qu'elle a développé mais qui n'est pas elle. Europe qui par ce processus s'adresse au monde entier par sa montée aux extrêmes et par ses tentatives d'en sortir.

En 1962, de Gaulle et Adenauer se retrouvent dans les ruines des deux pays qui s'étaient trop imités. L'Eglise organise l'office consacrant la volonté de pardon mutuel et marche vers la réconciliation. Cela ne se fait pas pourtant sans grosses appréhensions des deux cotés. Cela sera un exploit politique. Exploit répété par JPII en 1996. Revenir là où il y a le vrai débat, la vraie guerre comme entre Charlemagne et Léon III.

 La rencontre De Gaulle-Adenauer eut lieu à Reims, ce ne fut pas un hasard. Dans ses Mémoires, le général de Gaulle expliquera le choix de Reims, «symbole de nos anciennes traditions, mais aussi théâtre de maints affrontements des ennemis héréditaires depuis les anciennes invasions germaniques jusqu’aux batailles de la Marne. A la cathédrale, dont toutes les blessures ne sont pas encore guéries, le premier Français et le premier Allemand unissent leurs prières pour que, des deux côtés du Rhin, les œuvres de l’amitié remplacent pour toujours les malheurs de la guerre.»

Ce texte et le signe gaullien est une illustration de l'esprit européen défendu par René Girard.

Enfin Girard prend les dernières pages de son dernier chapitre pour explique combien le discours de Benoit XVI à Ratisbonne est un signe de temps dans sa défense de l'esprit européen, dans le refus de tout sacrifice et le chemin de réconciliation entre la foi et la raison.

Au cœur de cette histoire de guerre et de réconciliation, se trouve la question, la querelle entre l'empire et de la papauté. A la fin du livre, Girard introduit une pensée catholique politique. Le rapport entre la papauté et l’empire est simple et compliquée. C’est un rapport d’union et de conflit. Etre pour l’empire, c’est s'échapper du mimétisme originaire européen entre Charles le Chauve et Louis le germanique, la division franco-allemande. L’Eglise peut être du coté de l’empire pour éviter les guerres et toujours en conflit contre l’empire pour refuser sa main mise. Position simple mais très compliquée pratiquement. La division des fils de Charlemagne s’est faite au détriment de l’Europe. Refus de l’équilibre et de la continuité de l’empire romain.

A travers la revue en accéléré de l’histoire européenne, le catholicisme (par son conflit contre l'empire associé au pouvoir sacrificiel) est aussi le créateur du désordre et la stabilité possible dans ce désordre. Le seul lieu tenable dans un monde de la démystification qu’il crée. Tout le magistère, la tradition, la logique, l'infaillibilité papale, l’institution sont les symboles de ce petit repère de stabilité, c’est la stabilité dans un monde profondément déstabilisé par sa propre révélation. Il faut voir le Christianisme porteur de sa propre critique et voir qu’elle maintient ses affirmations. Etre catholique, c’est avoir un pape, un magistère qui ne dépend pas de soi. C’est aussi ce qui demeure de ce qui aurait pu être l’empire s’il ne s’était pas effondré. La catholicité se prend aussi dans sa romanité, dans son souci de stabilité. Le combat de la papauté contre l'empire s'est transformé en un combat de la violence contre sa propre vérité, qu'elle ne pourra refuser de reconnaître à moins de provoquer une apocalypse. Le pape nous conseille seulement de sortir de notre rationalisme étriqué, mais il ne peut faire plus nous dit Girard.

Girard dresse un portrait de la catholicité comme lieu essentiel anthropologiquement pour échapper à toutes les bipolarités, individuelles ou sociales.  Le pape incarne cette vérité en guerre contre la violence. Seul la tradition judéo chrétienne et la tradition prophétique peuvent seule rendre compte du monde dans lequel nous sommes entrés. Selon Girard, c'est parce que les signes des temps convergent aujourd'hui que nous ne pouvons plus persévérer dans la folie des rivalités mimétiques


II Benoit XVI à Paris, Post scriptum

"qui osera dire que le tombeau de Napoléon aux invalides ressemble au mausolée de Lénine?" P304 AC

Revenons en Septembre 2008 et au voyage de Benoit XVI à Paris. Venant originairement pour fêter les 150 ans des apparitions de Lourdes, il a voulu venir à Paris. Cette étape parisienne sera marquée par trois moments clés. Son inauguration et son discours au centre des Bernardins, les vêpres à Notre Dame et la messe sur l'esplanade des Invalides.

Accueilli avant par le président de la république, Nicolas Sarkozy, il a pu dire : "Je suis profondément convaincu qu'une nouvelle réflexion sur le vrai sens  et sur l'importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d’une part, d’insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l’État envers eux, et d’autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter, avec d’autres instances, à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société."

Il note donc l'importance de la séparation entre le pouvoir politique et temporel,  de la conscience du rôle de la religion dans un monde en "dépression" et la fragilité de la situation des jeunes. Pour l'union européenne,  il note que la France doit veiller au développement de son droit mais aussi aux différences nationales. De plus, "la France, historiquement sensible à la réconciliation des peuples, est appelée à aider l’Europe à construire la paix dans ses frontières et dans le monde entier."

Aux Bernardins, Benoit XVI tint un discours sous forme de conférence au monde culturel parisien. Il voulut par ce texte, profitant d'être dans un lieu symbolique du monachisme occidental du Moyen-âge, montrer qu'elles avaient été les bases chrétiennes de la culture européenne. Saint Benoit et ses disciples ne voulaient pas chercher à construire une civilisation sur un empire en perdition et bientôt en ruine. Ils voulaient chercher Dieu, chercher tout ce qui ne passe pas, puiser à la source des trésors antiques, travailler le chant et les arts et la parole de Dieu pour mieux le connaître, travailler la matière pour participer à la création, toujours trouver la voie médiane entre l'arbitraire subjectif et le fondamentalisme.

A Notre Dame, après les Vêpres, il tint un discours aux clergés et autres consacrés, il développa particulièrement dans son discours l'importance de l'attachement personnel à la parole de Dieu. Il parla aussi de la foi du Moyen-âge qui bâtissait des cathédrales et des papes liées à son histoire, Alexandre III, Pie VII et Jean Paul II.

Le lendemain eut lieu la messe devant les invalides. Le pape nota le lieu extraordinaire de la cérémonie. L'homélie se concentra sur la lecture de la lettre de saint Paul. (I Corinthiens 10) et la nécessité de fuir le culte des idoles et les fausses représentations de Dieu et les sacrifices sanglants. Le pape souhaita nous faire reconnaître les idoles du monde contemporain. Face aux idoles, le plus grand acte de résistance est la vénération de l'Eucharistie et la participation à la messe, elle nous aide à ce que nos paroles, nos actions et nos pensées soient en accord avec Dieu.

Il me semble encore important de citer le discours du pape devant l'assemblée des évêques français à Lourdes. Il cite le pape Jean Paul II pour qui la nation existe par la culture et pour la culture, qu'il ne faut pas la sacrifier à l'uniformisation terne. Il dit encore que la reconnaissance des racines chrétiennes de la France est une base pour les français pour savoir d'où ils viennent et où ils vont.

Il lance aussi ce programme étonnant :" Par conséquent, dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur, il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."

Face à ses extraits de discours comment ne pas voir la continuité entre la fin de "Achever Clausewitz" et ce voyage français du pape Benoit XVI ?

Comme pour les discours de Ratisbonne, Benoit XVI continue de frayer un chemin et tenter de convaincre le monde entier de concilier la foi et la raison. Cette conciliation est l'origine de l'idée européenne. Idée qui nait sur les ruines d'un premier empire.

Il est difficile de savoir si le pape lui même a choisi  les lieux de ses discours. Mais comment ne pas voir dans cette perspective, en connaissance de son sermon anti-idolâtrique un message qui serait : "Achever Napoléon". Hitler arrivant dans Paris occupé, visita les invalides et le tombeau de Napoléon et affirma que ce fut le plus beau et le plus grand moment de sa vie. Le pape allemand venant à Paris vient au lieu même du culte impérial et de "l'esprit du monde" dire qu'il faut arrêter de se tromper de divinité et vénérer l'Eucharistie. Après Reims, il n'y a pas eu d'images plus fortes pour représenter l'esprit européen. Esprit européen qu'il a pris soin de discerner aux bernardins, esprit plus fort que les empires, qui survit à toutes les guerres du moment que l'union de la foi et de la raison soient préservées. La messe des invalides peut être vues comme une sorte de guérison sur les plaies les plus sensibles comme avait pu l'être à Reims la rencontre de réconciliation entre de Gaulle et Adenauer. Cette intuition peut-être soutenue par le souvenir de Pie VII évoqué par le pape à Notre-Dame.

Le discours des Bernardins et celui face aux évêques résonnent entre eux. Le pape n'appelle pas à une révolution ("dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur) mais appelle à une conversion spirituelle et sociale pour retrouver plus amplement l'esprit européen (" il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."). Il est évident que le discours des bernardins en plus d'être une présentation de la naissance européenne était une présentation de la structure  de "toute culture véritable"  et un plan culturel pour la France et l'Europe au moment de la mort de la nation comme idole et des autres "idoles contemporaines" bien vivantes.

 

III Et désormais ?

L'année 2008 parait désormais lointaine. La crise des subprimes s'est développée, la crise grecque (entre autres) a remis en cause l'autorité morale et réconciliatrice de l'union européenne, en France, aux élections européennes de 2014, un parti dit "eurosceptique" est arrivé en tête du scrutin, le pape Benoit XVI est devenu pape émérite. Le pape François, pape sud américain a été élu. La crise syrienne s'est enracinée donnant lieu à l'installation de l'état islamique et facilitant la vague d'attentat en Europe. René Girard est décédé en Novembre 2015 et n'a pas écrit de nouveau livre. La dimension instable du monde a pris beaucoup plus d'évidence en Europe.

Que demeure t-il de l'Esprit européen et du combat du pape pour l'esprit européen ?

Relisons le discours du pape François au parlement européen à Strasbourg, du 25 Novembre 2014.

 Le pape reconnait les crises profondes. Crises du droit, du citoyen ou plutôt de l'individu démesuré ayant perdu le lien avec le bien commun et devient source de violence et de solitude. Il voit une crise économique douloureuse, la distance d'une institution qui ne pense que de manière technique et économique et plus généralement un mode de vie égoïste, une opulence qui n'est pas durable et tend à développer une vision humaine comme engrenage ou déchet,(expression de la culture du déchet,  avortement et euthanasie citées), drame de l'immigration de masse. François interroge les parlementaires européens sur la prise en compte des fragilités des personnes et des peuples européens.

Quelles solutions sont possibles? Le pape dit qu'il est là pour encourager et espérer.

Mais c'est une question spirituelle, l'Europe doit retrouver son âme.

Il en appelle au retour aux pères fondateurs concentrés sur le travail pour favoriser la paix et la communion. Au centre de ce projet, il y avait la confiance en l'homme non comme sujet économique ou citoyen mais comme un personne dotée d'une dignité transcendante. Or "il existe un lien entre dignité et transcendance".

Il appelle à prendre exemple sur Platon et Aristote représentés au Vatican, avoir un œil sur la terre et vers le ciel. Il insiste sur la nécessité de l'ouverture au transcendant  pour garder la dignité humaine. (ce n'est pas un danger pour la laïcité, dit il.)

Il demande de veiller à la diversité des peuples, élément obligatoire pour faire ressortir le meilleur de chaque personne et de chaque peuple. La conception uniformisante touche la démocratie elle-même par un nominalisme politique. Celle-ci est menacée par des structures de pouvoir multinationaux. "Maintenir vivante la démocratie en Europe demande d’éviter les « manières globalisantes » de diluer la réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes anhistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse. Maintenir vivante la réalité des démocraties est un défi de ce moment historique, en évitant que leur force réelle – force politique expressive des peuples – soit écartée face à la pression d’intérêts multinationaux non universels, qui les fragilisent et les transforment en systèmes uniformisés de pouvoir financier au service d’empires inconnus. C’est un défi qu’aujourd’hui l’histoire vous lance."

Dans l'ensemble et en particulier pour le drame des migrants, l'Europe sera en mesure d'y faire face si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle. Elle saura d'autant mieux qu'elle saura protéger le droits de ses citoyens.

Pour cela, l'Europe doit avoir conscience de sa propre identité et redécouvrir son âme qui est celle de la réconciliation. Les chrétiens sont appelés à être son âme. L'histoire de l'Europe et du Christianisme est encore notre présent et notre futur. C'est notre identité. Elle doit redécouvrir son propre visage et faire que l'Europe ne tourne pas autour de l'économie mais de la sacralité de la personne humaine.

"Le moment est venu d’abandonner l’idée d’une Europe effrayée et repliée sur elle-même, pour susciter et promouvoir l’Europe protagoniste, porteuse de science, d’art, de musique, de valeurs humaines et aussi de foi. L’Europe qui contemple le ciel et poursuit des idéaux ; l’Europe qui regarde, défend et protège l’homme ; l’Europe qui chemine sur la terre sûre et solide, précieux point de référence pour toute l’humanité !"

Il me semble important de noter que le style du pape François est très différent de celui du pape Benoit XVI. Mais la lecture de ce discours permet de voir une continuité exemplaire entre le voyage parisien et le voyage strasbourgeois. Ce n'est plus un pape allemand qui parle au peuple français mais le premier pape non européen (qui dit pourtant "nous" avec l'Europe) aux députés européens.

Il y a le même rappel à la sagesse antique, à l'identité chrétienne de l'Europe, à la nécessité urgente de rappeler la capacité de transcendance de l'homme. Cette identité n'est pas un luxe ou une option mais ce qui l'a construit, elle est présente dès l'origine chez les pères fondateurs des institutions. Plus que Benoit XVI, François parle de la crise que l'Europe vit, et est plus précis des "idolâtries" qui la menacent, ces confusions entre les moyens et les fins : le droit, l'économie, son opulence, son unité, sa globalisation.

Nous pourrions dire que le discours du pape François (et peut être plus encore son encyclique Laudato si) ouvre un nouveau chapitre de "Achever Clausewitz". le pape note les dangers avec plus de force. René Girard faisait comprendre que les papes doivent être mesurés dans l'annonce des temps apocalyptiques. Le pape François l'est encore, il montre ses espoirs et ses encouragements, mais son portrait de l 'union européenne est dramatique. Il n'en demeure pas moins la figure de l'appel à la réconciliation, aux modèles de la création européenne, il invite à voir les nouveaux empires qui ne disent pas leur nom. Sa dénonciation de la culture du déchet peut aussi faire référence à la culture du bouc-émissaire rejeté. Il souhaite que l'Europe et son histoire bimillénaire avec la foi Chrétienne soit le modèle pour le monde. Le discours du pape François est dans une continuité logique mais apporte aussi des éclairages et des inquiétudes encore plus forte. Il devient (malgré son origine directe) l'avocat de l'esprit européen.





Conclusion et prospection

"Achevez Clausewitz" n'est pas terminé. La guerre de l'empire contre le pape, de la violence contre la vérité, décrite avec passion par René Girard, n'est pas terminé. Benoit XVI nous a montré qu'il y avait des idolâtries à achever définitivement, un esprit à reprendre sans cesse et nous a donné une boussole. François continue le combat en s'approchant avec encore plus de courage vers le centre du combat et sa dimension apocalyptique. Il précise, ouvre des pistes, espère et provoque. Il n'est pas catastrophiste mais bien apocalyptique comme la confusion récurrente tente de nous méprendre.

Ces quelques lignes avaient pour objectif de reprendre le dernier livre de René Girard, essayer d'en montrer une partie de son originalité et de son acuité. Je découvre ici aussi qu'il est lié aux autres livres de l'auteur. Il participe à la cohérence de fond de l'œuvre de Girard. Il fut pour moi une base de départ pour regarder notre monde et son actualité, en particulier pour un européen. Sa démarche apocalyptique ne doit pas nous effrayer, mais seulement nous permettre de regarder avec responsabilité les conclusions de la révélation chrétienne en marche dans l'histoire. Cette démarche nous appelle radicalement. Elle est trop caricaturée et méprisée. Elle entre en contradiction avec nos analyses confortables.

Quelle est l'influence de ce livre ? Qui a t'il touché ? Quels européens travaillent sur ce livre et tentent de rendre toujours plus féconde, plus populaire sa lecture ?

Comment peut il être aussi un outil  pour les européens, les chrétiens des temps modernes conscients de l'instabilité apocalyptique de notre monde ?

Il me semble que la prochaine étape pour répondre à ces question, seraient de réaliser un tour d'Europe des lecteurs d'Achevez Clausewitz. Recueillir les interrogations locales, confronter les hypothèses, les pistes de réflexion, les idées pour faire face à cette "étrange guerre".

Comment fédérer autour d'elle, la préparer sérieusement et devenir agent de l'esprit européen ?

mercredi 25 mai 2016

A la recherche de l'identité harmonieuse avec Olivier Rey

Très belle conférence (encore) d'Olivier Rey dans le cadre ce que doit être une rencontre de rencontres d'idées et de formation du mouvement "Avant Garde" animé par Charles Millon et Jacques de Guillebon. Ce mouvement se classe à droite de l'échiquier politique française. Cette conférence me semble pourtant universelle mais touche des sujets plus difficilement touchés à gauche. On reconnaît dans le ton de la conférence que Rey est imbibé de René Girard. Il ne sera cité que dans les questions réponses (que je vous invite à écouter aussi.) 



Cette conférence me semble très forte. Elle est à discuter mais me semble un préalable à toute conversation sérieuse sur la politique. 
Le passage de la communauté à la société est le grand mouvement de notre temps. Au cœur de cette modification, se pose la question de la reconnaissance personnelle. Le confort des sociétés anciennes a été troqué par le confort de l'individu pour notre plus grand bienfait et notre plus grand risque. La perte de la communauté fait de nous des hommes en manque de reconnaissance. Cette chose toute simple transforme les sociétés humaines, leur propre perception, complique toute relation humaine et politique. Faisons le constat de la déliquescence de la politique qui découle du premier constat. N'ayons pas peur, toute lucidité, nous rapproche de la vie bonne à atteindre et de la bonne prière.
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La question de l'harmonie ne se poserait pas si elle était trouvée ou existante. Comprenons ce qui fait obstacle à cette identité harmonieuse et aux questions politiques qui y sont associées.

I Le désir de reconnaissance blessée
Hegel annonce en 1807 que le désir de reconnaissance est ce qu'il y a de plus nécessaire. Pourquoi, fallut il attendre cette date pour le reconnaître ? Car à cette date ce désir se révèle quand les moyens traditionnels de le satisfaire s'en vont. Ils se dérobent avec la société moderne, sociétés d'individus.
Afficher l'image d'origineIndividu ? C'est ce qu'on ne peut découper. C'est l'atome de la société. Mais au XVIIe siècle, le sens est retourné. On part d'un emploi de solidarité à une situation où il est le point de départ duquel toutes institutions humaines se constituent. Nous sommes passés d'une situation ou "je" était le singulier du "nous" à celle où "nous" est le pluriel du "je". D'une situation où l'affirmation du "je" était difficile à une situation où le "nous" est difficile. C'est un bouleversement dans la vision de la chose collective.
Exemple du mot société qui a pour origine le sens de ce qui naît d'un contrat et qui le demeurera jusqu'à l'époque moderne où nous concevons le monde humain comme une société.  Ce ne sont pas les humains qui reçoivent une société humaine. Celle ci naît que de décisions humaines. La société se pense qu'en terme contractuelle ou utilitaire. Nous avons extraits donc l'individu des communautés anciennes.
Ce passage est un événement essentiel de notre histoire nous pouvons voir deux étapes essentielles de ce passage. La révolution industrielle et révolution politique.
Ce sont des dynamiteurs des communautés, une fois défaites les communautés ont déversé dans le monde des millions d'hommes désaffiliés, individus appelés à composer les grandes sociétés modernes où la solidarité n'est plus entre personnes qui se connaissent et se reconnaissent mais où l'interdépendance est médiatisé par la division du travail et le mécanisme de marché.

L'ordre social est l'amalgame des comportements des individus confiés à eux-mêmes et poursuivant leurs intérêt. Dans l'optique républicaine, l'ordre social résulte d'un ordre politique exprimant une volonté commune. Mais même dans l'optique républicaine, le fondement n'en demeure pas moins individualiste à l’extrême. La volonté des nations est le résultat de volontés individuelles. La révolution française est le symbole de cette transformation. Il n'y a plus que l’intérêt particulier et l’intérêt national. L’État hypertrophié et l'individu isolé vont de pair. Besoins substantiels partagés.
Les individus gagnent en liberté de mouvement, d'initiative et de choix.
Ce qu'ils perdent est moins évident mais font sentir leurs effets à terme. C'est la perte du minimum garanti de reconnaissance qu'offrait à chacun la vie communautaire. La non-reconnaissance domine. Hegel a saisi la loi générale quand le mouvement en son origine historique s'initiait, ce qui ne l'a pas empêché de chasser la gloire dans la grande ville, Berlin, et profiter de la concentration capitalistique de la reconnaissance.


II Comment trouver cette reconnaissance dans la société moderne ?
Après ces bouleversements la question se pose, comment faire du un ? ce qui marche mieux est la désignation d'un petit groupe à la vindicte populaire. La France révolutionnaire par exemple avait des besoins urgents d'ennemis intérieurs et extérieurs. C'est la situation de toute nation moderne.
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Ce n'est pas l'idée nationale qui est en cause mais la place exorbitante que cette idée a trouvé dans le cerveau de masse d'individus déracinés. Le nationalisme agressif s'est développé en tant que palliatif a une vie profondément insatisfaisante, inharmonieuse et n'a eu que quelques compensation en interne par le report d’agressivité en externe avec guerres. Ces guerres ont signalé le vice de constitution de ces nations. On devrait comprendre que le vice en question ne tient pas à l'existence de pays, de frontières, de limites, mais à des limites posées au mauvais endroit et en trop petit nombre. Exemple d'Auguste Comte, qu'Oliver Rey promeut, rêvant d'une Europe de petits territoires. Ces pays permettaient une véritable médiation entre l'individu et l'humanité. Une patrie trop grande est obnubilé par son rang. On se trompe sur les conclusions des grandes guerres. Le mal seraient que les nations soient divisées. Non, il n'y avait pas assez de frontières. Certes, l'augmentation des nations peut multiplier les guerres mais seulement des petites guerres. Nous vivons l'inverse. Les grandes nations apportent des grandes guerres.
Pour l'économie aussi, la taille augmente la productivité, mais les économistes ne voient pas l'incapacité du système économique à répondre au besoin de reconnaissance. A part quelques individus, il n'y a plus qu'une masse indistincte.

Succès des "identités"
Auparavant, l'identité est ce qui ne change pas dans la ligne du temps, cela s'est transformé en sentiment d'appartenance puis est apparu le phénomène identitaire. On peut ainsi se reconnaître dans un monde où le commun des mortels a si peu le sentiment d'exister.
Une autre solution est de se battre avec les "minorités". Ainsi en cachant sa prétention et sa haine de soi nécessaire à cet occasion, on peut prétendre se différencier.
Ce désespoir face à soi-même se développe quand les diverses frontières se dissolvent pour verser toujours plus de populations dans un magma indistinct.

III Dissolution politique
La dissolution politique accompagne la dissolution des peuples celle ci se montre par un magma indifférencié.
Après avoir vu une différence de taille entre l'origine de la démocratie américaine et française par Arendt (La révolution française a conduit le peuple a remplacé le roi, la démocratie fût décrétée du haut, injonction paradoxale. La révolution américaine proposait de tout commencer par la base de la commune) Olivier Rey note ce qui a fait dévier les démocraties actuelles.
La perte de maîtrise des outils de production nécessitant des investissement grandissant. Une communauté perd de ce qu'elle est quand elle ne les maitrise plus. Passé un stade de développement, la technique délocalise et sape les conditions d'une vie locale dans laquelle s'ancre toute véritable démocratie.

Ensuite, il faut voir comment le manque de reconnaissance est le carburant du moteur économique. La reconnaissance par les anciens modes de sociabilité ont été changé par la reconnaissance par la consommation. Veblen verra rapidement le rôle de la consommation dans les catégories riches de l’Amérique industrielle. La consommation ostentatoire prend son envol. La baisse des couts de production permets au plus grand nombre d'entrer dans cette catégorie. Le grand moteur de l'économie tient en une phrase : Keeping up with Joneses ! (Ne pas se laisser distancer par les Dupont). Mais avec le dynamitage des liens sociaux et la télévision, le Jones qui était notre voisin devient le beautifull people des médias.
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La souffrance des personnes n'est pas un "à coté" malheureux, elle est le principal carburant.

Face à ces deux situations, un dirigeant de bonne volonté est placé dans une injonction contradictoire :
Rompre avec dynamique nocive conduisant à la catastrophe ou composer avec cette dynamique car s'en extraire est impossible et y réussir est dangereux car on se met à la merci de ses voisins qui resteraient dans la dynamique actuelle.
Conclusion
Nous vivons un paradoxe, la nation est la seule structure politique qui nous reste pour faire de la politique alors qu'elle a été l'acteur de la dégénérescence de la politique.
Acceptons le réel malgré tout. Il nous voue à la disharmonie. Faisons face à l'adversité. N'ayons pas peur des paradoxes et sachons tenir des idées opposées sans les casser. 
Par exemple, voyons que les choses sont sans espoir mais avec la résolution de les changer....
Nous entrons dans une époque de turbulence. Tout sera possible.
Ne cultivons pas la tristesse ni la passivité mais plutôt les vertus et les capacités qui grâce aux ciel trouveront à s'employer.
Continuons d'adhérer de toute notre force à ce que nous croyons bon et qui avec l'aide du ciel trouvera une solution !

N'est ce pas aussi ma prière ! En tout cas, je la fais mienne.

lundi 7 septembre 2015

Le paradoxe orthodoxe - traduction d'une interview de John Milbank

Veuillez trouver ci dessous une traduction d'une interview de John Milbank que je trouve très intéressante. Il présente ici une part de sa compréhension de la modernité, de la politique et de théologie.

Avec dans le désordre :
 Saint-PaulCharles Taylor (philosopher).jpg

(NB : Je ne suis pas si doué que cela en langue anglaise, il y a surement des passages à améliorer..., work in progress)

Milbank est un théologien anglican dont les idées se distinguent par un profond scepticisme sur la raison séculière. Ayant donné forme à la théologie de la Radical Othodoxy et fourni les fondements des mouvements des Tory rouge et des labour bleus  dans la politique britannique.
Son livre le plus récent, la monstruosité du Christ, est une collaboration avec le philosophe slovène Slavoj Zizek édité par Creston Davis et publié en 2009 par le MIT press. Il est aussi un contributeur à Varieties of secularism in a secular age, une série d'engagements critiques avec Charles Taylor A secular age récemment publié par  Harvard University press.

Nathan Schneider : Vous écrivez de Slavoj Zizek, "en un sens important, il porte un témoignage théologique" Comment un athée auto-proclamé peut il porter un témoignage théologique ?
John Milbank : Dans le roman de Dostoïevski, les démons, un personnage, Kirilov, parle à la fois de la nécessité de croire en Dieu comme la réalité de la bonté infinie et de l'impossibilité de le faire. Sa résolution de ce dilemme est un suicide délibéré et sans aucune autre raison que dans une monde athée, il est lui-même désormais un dieu, comme possesseur de la volonté souveraine et que le suicide est la plus haute démonstration de cette volonté. Zizek essaie d'échapper à ce dilemme par un autre chemin en montrant la figure du Christ, dont la tradition considère qu'il est l'incarnation de Dieu dans une vie humaine particulière. Bien que, pour Zizek, Dieu ne peut pas être présent dans une apparence incarnée, sinon il n'existerait pas, il insiste pourtant qu'en dehors de l'héritage chrétien, nous n'aurions pas eu le sens de l'exigence d'absolue excédant toutes les lois et les habitudes humaines. En effet, la notion d'incarnation soutient, pour Zizek, l'idée de cette exigence d'absolue, qui oriente notre humanité, est plus qu'humaine même si elle vient, dit il, de "nulle part".

NS : Contre Zizek, vous insistez sur la notion de théisme. Quelles sont pour vous les perspectives pour une rencontre philosophique avec la théologie qui ne consent pas à une divinité transcendante ?

JM : Je crois que, à la fin,  ces perspectives sont inexistantes. Dostoïevski a vu plus loin que Zizek parce qu'il a dramatisé les positions existentielles alternatives face au nihilisme, même un nihilisme christologique. Kirillov essaie l'affirmation de soi, mais conclue logiquement que le seul et irréfutable acte d'affirmation de soi divin est le suicide (self-slaughter). Stavroguine, dans le même roman, adopte au contraire une malicieuse indifférence qu'il déploie avec séduction pour déranger la vie des autres. Mais à la fin, cela conduit à un suicide de pur désespoir. Le Christ de Zizek est simplement un clown, le tout un chacun rejeté, la scorie du monde. "Le bien" est réduit à l'instance de ce qui excède la réalité, qui ne trouve aucune maison. Cela place l'amour sous l'être, même si en un sens, c'est au delà de l'être pour Zizek comme l'impossibilité du désir réalisé. Mais à la fin des Démons, Dostoïevski suggère dans la bouche de Verkhovenski mourant que l'amour excède l'être dans le sens que le réel est orienté par le bon. Ici, la foi aimante seule ferme le cercle de la controverse ontologique. Le plus élevé, ce qui inclurait l'existence, doit en effet exister. Sans l'idée de bonheur parfait pour toute la réalité, que la plus extrême misère ne peut perturber, Dostoïevski affirme que l'être humain perd son orientation définie. Les derniers épisodes du roman essaient de décrire des scènes de reconnaissances révélatrices et de pardon entre les personnes, qui montrent comment nous pouvons authentiquement participer en cette perfection infinie et ainsi transfigurer le monde.
La philosophie athée se trouve encore elle-même prise dans une version théorique de l'aporie nihiliste décrite par le romancier russe du XIXème. Aussi, comme Kirilov, elle peut affirmer  la raison ou la liberté humaine contre le pouvoir du vide - mais ensuite elle ressemble à un vœux pieux fanfaronnant ; ou encore comme Stavroguine, elle peut dénier toute la réalité finale de toutes suppositions humaines sur la base d'une nature indifférente. Mais dans ce cas, la réalité de la raison elle-même est menacée. Le logos athée manquera toujours soit d’Être ou de raison, sans lequel il n'y a pas de philosophie, ni d'exercice de l'amour de la raison.

NS : Vous avez maintenant un livre à paraître, encore avec Creston Davis et Zizek, sur saint Paul, qui a été un sujet populaire pour la philosophie continentale dans ces récentes années. Pensez vous qu'il est légitime pour les théoriciens séculaires de prendre Paul comme modèle d'action politique.

JM : Certainement dans le sens où Paul a provoqué les premières "Lumières" occidentales, les premières idées pour une humanité universelle, pas seulement pour les élites. Il a aussi suggéré que les normes pour une vie humaines reposent au delà de tout code de droit coutumier. C'est à mettre au crédit de ces penseurs séculiers s'ils voient Paul comme le constructeur du paradigme pour tous les gestes révolutionnaires à venir. En même temps, ils sous-estiment souvent ses paradoxes et la manière dont il est aussi une figure conservatrice : ce qui ne veut pas dire de retourner la vérité de l'élection juive par Dieu ou la loi juive mais la rappeler à ses fondation profondes. Il y a quelques dangers dans la lecture marcionite de Paul, déniant le Dieu de l'ancien testament comme dans les évocations de Ernst Bloch et d'Alain Badiou, par exemple. Paul, par contre, appelle en même temps à la tradition et aussi aux bases cachées de la tradition, ce qui permet qu'on les dépasse respectueusement. Pour être juste, Zizek et Agamben admettent plus cela. Mais ensuite, ils sont aussi gnostiques dans leurs suggestions que Paul est pris entre l'aspiration à échapper du domaine quelque peu sinistre de la loi et d'un autre coté de l'impossibilité de le faire. Alors parce que il a foi dans la possibilité de la médiation, Paul ne fait pas seulement le geste radical ; il ne fait pas non plus comme Marx qui propose la nécessité de la destruction de l'ordre présent. Au lieu de cela, il établit systématiquement une nouvelle sorte de communauté internationale à l'intérieure, à coté -et alors au delà- de l'état. Cette communauté est en même temps démocratique et hiérarchique, en même temps nouvelle et cosmopolite et pourtant aussi archaïque parce qu'elle retourne à la base pré légale  d'un ordre de l'échange de don.(gift-exchanging order)

NS : Cet intérêt renouvelé pour Paul, pourquoi pensez vous qu'il survient maintenant ?

JM : Cela coïncide avec un sens nouveau de la futilité tragique. Si j'étais athée, je pense que je devrais en fin de compte condamner cet intérêt comme un désespoir annonciateur. Pourtant Paul, lui-même, était éminemment pratique. C'est, ironiquement, son mode de pratique que les athées ne peuvent saisir ou embrasser, parce qu'elle est fondée sur la possibilité d'imaginer la foi et la confiance
en l'infini bonté sur terre. Paul ne l'attribue pas à une dialectique de la loi et du désire ou bien à celle de la mort et de la vie. Il croit plutôt, en insistant sur la résurrection, que la vie est infinie et éternelle.
Sa science politique de la résurrection est la seule possible pour un espoir illimité en la venue de la coexistence harmonieuse par l'incarnation de l'amour et de la justice.

NS : Voyez vous votre participation à ce dialogue comme de l’évangélisation ? Qu'est ce que vous espérer accomplir ?

JM: Oui, la victoire.

NS : Adam Kostko, in "Zizek et théologie", soutient que les chrétiens ont à apprendre quelque chose des gens comme Zizek. Pensez vous que la conversation pourrait aller dans les deux sens ?

JM : Bien sur, il y a des choses à apprendre de Zizek - il nous rappelle que la logique du Dieu-Homme est plus universellement humaine que la logique de Dieu seul. En ce sens, il refuse, comme athée, le relativisme paresseux de tellement de théologie chrétienne contemporaine, qui trahit l'incarnation en voyant le Dieu-Homme seulement comme une sorte d'ajout optionnel à l'idée de Dieu. Cet ajout pourrait bien être également pour eux la Torah ou le Qoran. Mais penser cela est aussi trahir la spécificité de l'héritage occidental. Zizek est ici un rectificateur crucial. Cependant la posture de quelqu'un comme Kostko peut seulement produire un sourire ironique chez quelqu'un de ma génération. C'est exactement la sorte de théologie pusillanime de celles de 60's dont nous avons longtemps cherché à sortir. Pourquoi ? Parce que c'est de la mauvaise foi. Si vous tendez à devenir un athée et un nihiliste, alors soyez le. (If you are going to be an atheist and nihilist, then be one.) Seul les médiocres répètent les panacées séculaires sous une apparence pieuse. Une telle théologie ne peut jamais possiblement améliorer les choses, par définition. C'est un triste et saisonnier écho de ce qui a pu être puisant dans le passé. Toute véritable théologie chrétienne, par contraste, émerge de l’Église qui seul est la médiatrice de la présence du Dieu Homme qui est la présupposition de toute pensée chrétienne. Kostko craint que l'Eglise soit une institution, mais bien sur elle ne l'est pas -ou pas premièrement- comme Graham Ward l'a bien indiqué, c'est plutôt, l'évènement continu de l'ingestion du Corps du Christ. Ce fait fournit une auto correction critique bien au delà de toute remontrance, faites par les gens extérieurs à elle, de toutes les insuffisances et abus de l’Église et dont j'espère être parmi les premiers à reconnaitre et dénoncer.

NS : Vous avez noté le virage de la théologie dans la direction de la sécularisation, via son adoption des méthodes des sciences sociales laïques. Comment assume-t-on une véritable théologie dans un temps séculaire ?

JM : Je suis critique d'une théologie utilisant les sciences sociales quand cela veut dire adopter des positions théologique ou athées sans critique et déguisé. la théologie dans un age séculier doit rendre compte de la laïcité et pourquoi la sécularisation a-t elle eu lieu. Cela doit inclure la reconnaissance de la manière comment le christianisme sécularise (dans un bon sens) en désacralisant la politique, la loi et la nature à un certain degré - mais sans désenchantement total. Au même moment, nous avons besoin de nous rendre compte des raisons pourquoi le sécularisme (dans un mauvais sens) a laissé l'occident en royaumes autonomes indifférents au sacré. Les personnes, les pays, et l'argent sans référence à Dieu deviennent, comme Karl Polanyi l'a annoncé, soit des idoles soit de simples instruments à exploiter -ou les deux à la fois. Charles Taylor, je pense, a une partie de la réponse sur les raisons de cet évènement ; l'occident est devenu sur discipliné et l'éthique a remplacé la religion. l'autre partie de la réponse est la manière par laquelle la mauvais théologie a inventé paradoxalement une "pure nature" de sorte que une notion plutôt simpliste de Dieu comme quelque chose de surnaturel et interférant pourrait d'autant mieux se démarquer. Défendre la médiation, par contraste, est de nouveau crucial ici.

NS : Pensez vous qu'un athée n'a rien à faire dans un département de théologie ?

JM : Je recommande des départements mixtes de théologie et d'études religieuses dans les université laïques et le recrutement de personnes de toutes les croyances religieuses, rien de plus. Mais, bien sur, si on respecte les connaissances liées aux traditions, ensuite l'adhérence à ces traditions peut parfois être pertinentes pour déclencher un recrutement, c'est une question de tact, pas de scandale.

NS : De plus en plus, des personnes en viennent à se décrire eux-même comme "spirituel mais non religieux". Pensez vous, cependant, qu'il y a une utilité -peut-être même un potentiel pour les mouvements politiques- dans le détachement croissant de la vie religieuse des gens des autorités traditionnelles, et dans cette autonomie retrouvée ?

JM : Il est bon que les gens ne puissent être plus si facilement contraint à la religion. La foi, elle-même, doit accueillir cela sur des raisons basées sur la foi. En un sens, nous sommes retourné à la situation des siècles des premières communautés chrétiennes. En même temps, cependant, l'autonomie et la liberté de la tradition ne peut jamais être réelles. On doit se réconcilier avec son propre héritage et les enfants doivent bien apprendre quelque chose. L'idée qu'il leur pourrait être seulement offert le "choix" est bien sur folle. Avant de choisir, nous sommes établis dans une mode de vie et d'habitude.

NS : Un autre aspect du libéralisme moderne -et de la religion libérale- dont vous avez été très critique est sa soi disant révolution sexuelle. Pourquoi l'appelez vous fascisme alors que beaucoup de personnes la considère comme une avance de la liberté.

JM : En un sens, la libération du sexe de la loi a toujours été laissé supposé par le christianisme ; la libération des années 60 reste un évènement à l'intérieur de l'histoire chrétienne. En même temps, ce que nous avons vu là était une sorte de démocratisation et commercialisation des morales "bohémiennes" qui a été elles-mêmes légitimé et normalisé pour une élite, comme Phillip Blond l'a souligné. Le problème ici est que l'auto plaisir peut aussi devenir explicitement ou tacitement un but en lui-même. Quand les romantiques parlaient avant de l'importance du mariage à devenir "libre" comme un objectif, cela me semble le signe le plus proche.

L'épanouissement humain repose plus dans la direction de l'amour fidèle et dans sa propre insertion dans la continuité des générations. Le mariage et la famille, malgré toutes leurs corruptions et leur usage impropres sont à la base des institutions démocratiques. Le fascisme arrive dans le cadre car je pense (suivant Adorno, parmi d'autres) que la séparation graduelle du sexe et de la procréation est regardé naïvement si nous ne réalisons pas que c'est ce que l'état veut. Discrètement, elle veut sécuriser le contrôle "malthusien" sur la reproduction et traiter avec l'individu directement, plutôt que par la médiation des couples. Beaucoup du féminisme libéral est, en fait, en pratique, du coté du néolibéralisme politique et économique. Il est trop rarement noté que la permissivité sexuelle est devenu aujourd'hui une sorte d'opium qui secrètement concilie le peuple à la perte de ses autres libertés -en lien avec l'état et le marché.

NS : Est ce que cela signifie que le progrès du féminisme, comme celle des minorités sexuelles, doit être renvoyé ?

JM : Ce dont nous avons besoin n'est pas un retour à une forme légiste de coercition et d'ostracisme social sur le champ sexuel, mais un changement d'esprit, qui promouvrait la fidélité de la relation et l'encouragement de la créativité humaine et à la participation dans les lieux de travail et dans la vie civile. Dans ce contexte, je pense qu'il est important de soutenir l'engagement civil gay mais de s'opposer à l'idée de "mariage gay". De plus en plus de personnes gay en Europe  ou aux USA approuvent cette combinaison.

NS : Et enfin : capital. Qu'est ce que la crise économique actuelle signifie pour vous, théologiquement ? Jusqu'à où un penseur athée, comme Zizek, peut il aller vers une analyse significative de celle-ci ?

JM : Pas très loin, car il tend à combiner refusism et nostalgie staliniste. La crise actuelle n'est pas finale mais nous rappelle ce qui arrive quand on arrache la signification des choses hors de ces choses elles-mêmes, qui est une conséquence aussi bien de la sur abstraction que de l'individualisme tournant à l'émeute. Je pense que nous avons besoin d'un sens nouveau de la sacralité des pays, des peuples et même de l'argent comme des biens réels quoique non comme des choses à être adorées pour elles-mêmes. Nous avons aussi besoin de réaliser que les humains sont des donateurs (gift-exchanged) cherchant la reconnaissance mutuelle plutôt que des opportunistes cherchant leur propre intérêt. Non seulement, les procédures d'un marché éthique sont plus viables mais ils permettraient aussi un marché plus libre et conduit plus par la confiance et la compréhension tacite. C'est en fait le marché néolibéral qui a besoin du titanic, l'état interventionniste.

NS : Que pensez vous des perspectives pour un mouvement politique informé théologiquement dans le monde moderne d'aujourd'hui ?

JM : Le Conservatisme rouge (The red Toryism) est un vieux courant dans la politique canadienne qui a été transplanté et relancé en Grande Bretagne par mon ancien élève Phillip Blond. A travers lui et d'autres, incluant les travaillistes bleus (blue labourites) avec Maurice Glasman à leur tête, une politique des paradoxes émerge et fait son bonhomme de chemin en Grande Bretagne. (En Grande Bretagne comme en Europe, le "rouge" désigne la gauche et le "bleu" désigne les conservateurs). Donc, les conservateurs rouges montrent le paradoxe d'un conservatisme mélangé avec un associationnisme non étatique et un distributisme - avec du "socialisme" en un certain sens- et les travaillistes bleus indiquent le paradoxe d'un socialisme non étatique.avec une nuance conservatrice. Basiquement, nous avons ici une tentative d'élaborer en pratique une politique comunautarienne (communitarian politics) mais une politique qui intégrerait intégralement une dimension économique. Une polarité libertarienne et comunautarienne commence à détourner la domination de la polarité gauche contre droite au cœur de la politique britannique. Cette nouvelle pensée se concentre du think tank de Phillip Respublica, et -ne faites pas d'erreur- c'est quelque chose de gros. Déjà, les principaux partis ont adopté des aspects des idées de Phillip pour un "état propriété"(ownership state) qui impliquerait un contrôle professionnel plus décentralisé dans le domaine public-mais avec des fins sociales et sans bénéfices. En complément avec ce nouveau mode d'état, la nouvelle position "paradoxale"plaide aussi pour un "marché moral" dans lequel le contrat doit avoir lui-même un objectif social. et où le business sera souvent un partenariat entre propriétaires, travailleurs et consommateurs. Ces idées sont influencés par Luigino Bruni et Stefano Zamagni qui ont aidé au brouillon de Caritas in veritate, l'encyclique récente du pape Benoit XVI. On peut aussi lier cela à un mélange d'éléments de Polanyi et de Marx. L'argument est qu'un marché encore plus libre (encore plus que ce que veulent les néolibéraux) est aussi un marché moral (comme ils ne prétendent même pas d'y penser). Pourtant de nombreux arguments sur le rôle exact du gouvernement dans tout cela n'ont pas encore été épuisé. En aucun cas, il n'en est sorti que la seule chose qui puisse casser avec le Thatcherisme et le blairisme soit une nouvelle fusion ou encore une recréation soit du old labour ou du vieux Taylorism.

NS : En quoi consiste, politiquement parlant, ce paradoxe ?

JM : Il y a trois temps.
D'abord, en Grande Bretagne aujourd'hui, comme aux USA nous voyons qu'un marché libéré a en fait augmenté le rôle de l'état-qui-sauve et maintenant des grandes banques, en tant qu'aide sociale réparatrice, en polissant l'anarchie individualiste. La confiance morale est exigée par le marché, mais le neolibéralisme ne théorise jamais l'entreprise comme impliquant une telle confiance et a n'a pas réussi à éviter de le remplacer par plus de mesures d'incitations et de surveillance.
Ensuite : C'est un cliché de dire que la droite a gagné économiquement et la gauche culturellement. Mais c'est, en fait la victoire d'une seule force- le libéralisme. A cela nous opposons un communautarisme associationniste qui joint un égalitarisme de gauche avec un conservatisme concernant valeur culturel et éthique. Elle est pour la haute culture et pour l'excellence scolaire en éducation mais veut que ces choses soit disponible démocratiquement. Éthiquement, cela est pro famille mais ne désire pas revenir sur les gains de l'égalité des femmes et sur la tolérance sur l'homosexualité-le point important est plutôt le fait que le mariage stable est le meilleur chemin pour la plupart. Il est aussi critique sur la technologisation de la médecine et l'approche, en croissance, calculatrice des vies et des vieux. Elle prend pour sures que toutes les personnes décentes sont opposées à l'euthanasie volontaire.
Le troisième paradoxe est qu'une démocratie égalitaire exige une hiérarchie des valeurs et des personnes d'excellence.
Autrement, l'argent et la sophistique conspirent ensemble pour le détruire comme ils l'ont fait dans les dernières années. La démocratie peut seulement être soutenue que quand il y a en parallèle, une préoccupation non démocratique avec la Paideia - la formation de bon caractères qui relie le talent et la vertu et les met en position pour des influences sociales appropriées. Sans l'inculcation extra démocratique de caractère, la démocratie ne peut pas entrer en débat avec le bon qui est le seul débat légitime et non corrompu qui peut être tenu.

NS : Quelles sont les sources de ce caractère ? Est ce que ce sont nécessairement des chrétiens ?

JM : Les conservateur rouge ou les travaillistes bleus refusent ensemble la déontologie de la droite et l'utilitarisme de la gauche en faveur d'une vue que l'état, la société et l'économie doivent tous voir leur rôle comme la construction d'un fleurissement individuel d'honneur et de vertu. Le rôle de médiateur des corps religieux dans tout cela est clairement crucial. Nous espérons que beaucoup de musulmans, de juifs, comme des chrétiens embrasseront une politique du Bien, enraciné dans la Bible et les antiquités classiques. C'est l'héritage repensé et démocratisé (conformément à l'élan biblique) qui seul peut sauver l’Amérique et le monde.

mercredi 30 avril 2014

Le curé de village - Balzac

Le curé de village 1841 Balzac



Le limousin après la révolution française, nous suivrons la vie d'une femme de sa jeunesse en tant que fille de la petite bourgeoisie enrichie par la destruction des richesses du passé (la bande noire), à son mariage bourgeois avec un notable triste de Limoges jusqu'à sa mort en figure de sainteté dans la campagne limousine où elle rattrape les ravages du temps en transformant un désert local en oasis de prospérité par la confiance du prêtre local (qui l'édifie), d'un ingénieur polytechnicien légitimement idéaliste, d'une campagne appauvrie dont elle gagne la confiance.

C'est un curieux Balzac. Cela ressemble à un conte, à une légende, à un livre de sciences économiques. C'est le livre ambitieux d'un homme qui parle d'histoire, de son sens, des vertus humaines, du besoin d'être sauvé et de responsabilité sociale.
Cela commence comme Madame Bovary, l'histoire d'une femme qui a trop lu de mauvais livres et qui provoque des malheurs. Mais sa foi, son ouverture d'esprit, sa relation avec le Seigneur lui fait développer des miracles et pousser des fleurs dans le désert....

Curieux livre qui tente par symbolisme, grand discours à allier religion, économie, théorie de l'individu, histoire, science, sociologie, morale en une grande unité catholique. Mais tout en en faisant un roman, c'est à dire un livre d’ambiguïté, ambiguïté rattrapée par la sainteté du curé de campagne qui accompagne tout par la croix du Christ. Symbole d'une Eglise de ceux qui n'ont pas eu de père et qui réconcilie monarchisme et soucis sociaux. Il est l'inspiration.
Ensuite Véronique aime, la transfiguration du village limousin est la préfiguration du chemin  de conversion, du retour à la proximité du Père.

A noter
Farrabesche
La lettre du polytechnicien,
Le pingre assassiné
Le mari
La description de l'église
La famille sur le départ
Les querelles dans l'Eglise
Le cilice
Paul et Virginie


Extraits INA,
Introduction intéressante


Quelques citations

mercredi 4 décembre 2013

Stiegler et le FN


J'ai apprécié la lecture de cet interview de l'Express de Bernard Stiegler que je trouve presque toujours intéressant.

Que dit il de la situation actuelle ? 
La montée des partis orientant vers un bouc émissaire est le signe que ce qui était avant notre médicament (la société industrielle des désirs) est devenu notre poison. Le peuple en souffre et n'arrive pas à se diagnostiquer. Prenons ce symptôme au sérieux et faisons en un outil de transformation bénéfique de notre industrie et de sortie heureuse de l'ère de la consommation. 
c'est grâve docteur ?
Oui, c'est une maladie du désir...




Que comprendre de l'importance du votre FN ? C'est le signe du cinquième sens des français de la fin du modèle du XXeme siècle, et qu'il n'y a pas de paroles claires de la part des politiques officielles pour faire accoucher, exprimer ce sens.
Le mépris de la classe politicienne pour les électeurs du FN n'es pas approprié et c'est faire ce que l'on reproche au FN, créer des boucs émissaires et expulser les vrais sujets. Les gens souffrent.

Ne pas expliquer les causes de la douleur, c'est chercher des boucs-émissaires, cela marche autant pour les souffrances personnelles que les souffrances collectives.
Dire qu'il faut prendre soin des électeurs du FN, c'est dire qu'il faut prendre soin de tous les français qui souvent ne savent pas expliquer les causes de leurs souffrances. La puissance des marchés déstabilise toute la culture.
Le soin consiste ici à rompre avec le consumérisme, qui a produit une insolvabilité généralisée et dégradé les consommateurs sur les plans physique et psychique.

Sarkozy a représenté cette course vers le consumérisme et non la réponse aux vrais problèmes. Le modèle du XXème siècle qui avait fondé la prospérité est devenu toxique. Ce qui était bénéfique est devenu maléfique. Le remède est devenu poison.

Cette crise du modèle consumériste vient de loin, émergence des anciens pays colonisés (1970) puis financiarisation du capitalisme et décision de produire hors des frontières. Au début le FN suivait cette vague en disant que l'Etat était le problème. Il y a malgré tout une ligne directrice du FN selon Stiegler, la ligne ultralibérale ou antimondialisation du FN servirait à faire diversion sur le processus de désignation du bouc émissaire. Mais au final, elle ne remet pas en cause le consumérisme.


Pour lutter contre ces mauvais signaux que sont les voix données au Front National, il faut instaurer une économie de contribution lié à un nouveau modèle industriel. Le modèle d'un internet collaboratif est un bon signe. Il faut rompre avec la prolétarisation du travail (perte des savoir-faire par la machine) et de la prolétarisation du consommateur (destruction du savoir vivre par le marketing).

Cela implique une refondation de la politique et de la recherche, conception contributive du web, industrie numérique alternative dont Snowden doit être le saint patron. Conception démocratique des nouveaux instruments de savoir. 
Objectif : transition entre le consumérisme et le nouveau modèle industriel.

On redistribue du savoir et on maintient les capacités diverses des habitants
Cela signifie que le modèle fordiste et keynésien, qui consistait à redistribuer les gains de productivité pour distribuer du pouvoir d'achat et "faire tourner" la machine consumériste, est définitivement mort. Tel est l'enjeu pour la France en 2025.

Remise en cause de l'incarcération. Que peut il en sortir de bon désormais ?
La vie est intenable mais il y a du temps, comment faire pour en faire du temps profitable pour le pays.
temps de capacitation...

jeudi 5 septembre 2013

Edito de Ragemag sur la violence

Je ne lis pas assez la presse mais il me semble rare d’y lire des éditoriaux aussi importants.

Arthur Scheuer reproche à la gauche et à la politique social démocrate, son absence de réflexion sur la violence. Pourquoi n’y réfléchissons nous plus ? 

Selon lui, nous sommes bourgeois, nous l’externalisons pour nous croire sans reproche et bons puis nous créons des systèmes qui promettent un monde sans violence. Or ce monde de violence cachée est un monde nécessairement violent. L'article cite Schmitt : dès qu’on veut supprimer la violence de l’homme, on la déchaîne, comme Pascal avait dit auparavant, qui veut faire l’ange, fait la bête.

Parallèlement, pour Scheuer, tout mouvement de non violence est lâcheté ou victorieux par hasard ou par calcul de l’opposant. 

Il présente la violence non comme un besoin et refuse toute fascination mais il lui semble nécessaire pour les progrès sociaux ou pour résister et répondre à la promesse de la défense de ses idéaux, d’où une ambitieuse et étonnante revalorisation de l’honneur. Valeur exprimant le combat et le risque de donner la mort pour se défendre ou bien le sacrifice de soi même pour ses propres valeurs absolues.
Je partage son point de vue sur « l’hypocrisie bourgeoise », sur le mensonge des théories promettant un monde sans conflit, allant pour cela jusqu’à torturer les mots (politiquement correct). Je partage sa volonté de resaisir la notion d'ennemi. J’apprécie son invitation à repenser la violence inscrite dans l’homme et ses sociétés.

Je ne sais pas s’il a lu Girard mais il cite « la montée aux extrêmes ». Terme éminemment girardien lors de son analyse de l’oeuvre de Clausewitz. Mais celle ci exprime le chemin naturel d’un conflit et l’impossibilité (sauf évangélique) de briser l’élan qui le conduit. Or la montée aux extrêmes comme le mimétisme est souvent invisible à celui qui est à l’intérieur du processus.

Or Mr Scheuer est dedans. Car dans cette violence proposée, il y a
toujours un objet (plus ou moins réel et plus ou moins oublié) mais il y a toujours un rival. Que serait le drapeau sans rival honni. L’honneur, n’est-il pas une valeur mimétique ? C’est la justification morale de la continuation de la montée aux extrêmes. Le drapeau est ici l’objet, symbole à idolâtrer qui cache la rivalité mimétique. 

Alors, il faut être victime innocente comme le Christ et regarder laisser passer la caravane de l’histoire sociale, politique et migratoire comme des martyrs ?

Il me semble que c’est la proposition du Christ. « Notre drapeau » est celui du royaume de Dieu. Mais ce drapeau en lui-même est la croix du Christ. Le drapeau de la renonciation à tout combat mimétique et violent. Le refus de jouer le jeu de la destruction. Mais la responsabilité d'être un instrument de la justice, ce qui n'est pas sans combat.

Est ce de la lâcheté, de la fausse espérance, est-ce le chemin de l’injustice sociale, de l’impérialisme et l’échec de tout progrès ou encore du masochisme ? L'exemple de Ibn Ziaten pose la question douloureuse de l'auto-défense. 

Qui est l’ennemi pour Jésus ? Mathieu rapporte (10, 28) cette phrase de Jésus :

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps.

L’ennemi, ce n’est pas l’offensant c’est celui qui nous éloigne de l’amour de Dieu, non pas celui qui nous vole notre dignité, notre argent, notre vie. L’offensant est celui avec qui il faut construire le monde de justice et conduire vers Jésus. (plus facile à dire.... certes...). Tout ceci n'est pas dénué de courage ni "d'honneur", c'est un combat.

En parlant d’Illic, Dupuy disait qu’il pouvait être violent comme Jésus, d’une violence sans ressentiment, d’une violence hors de toute idolâtrie. Il y a certes une dimension de force et de "virilité" dans la vérité, elle est comparable au déchirement du rideau du temple ou au tremblement de terre au moment de la mort du Christ, à ce glaive que Jésus promet d'apporte. 

Cela me fait penser à la remarque de Girard dans une interview. La violence est mimétique de l’amour de Dieu. (Je retrouverai la référence)

Et à cette citation de Pascal :

C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis ; parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même. 


Les Provinciales (1656-57), Blaise Pascal, éd. Firmin Didot, 1853, Lettre XII, p. 227\

L’histoire n’est il pas ce temps de confrontation surprenante entre la violence et la vérité. 
Et sachons diagnostiquer la terreur cachée derrière le discours de monsieur Scheuer. ( A moins que ce soit du dégout pour tous ceux pour qui la vie ne serait jamais résistance et lutte ???)
Je ne sais pas ce qui est mieux, le bourreau qui s’ignore (bourgeois et pharisien) ou le bourreau heureux car justifié (Pilate, Hérode, les révolutionnaires et tous les hommes aux ennemis trop bien identifiés et imités) ?

La vraie révolution n'est elle pas celles de la conversion ? D'elle viendra toutes les justices sociales et historiques. (mais bon, gardons un canif dans la poche au cas où...)
Je recommande cet article de Cormary qui complète ma note sur le sujet de la violence et continue aussi ma transcription de Fumaroli sur l'image...

Ici, un article pour découvrir Schmitt

Ci dessous un résumé de l'édito :