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lundi 28 mars 2016

François Taillandier - Le cas Gentile

Sait-on à quoi tient l'équilibre intérieur des hommes ?

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Il est rare que je sente une telle paix après un roman. Paix qui me fait désigner ce roman comme une œuvre importante de notre modernité. (mais surtout pour moi avant tout...)
Nous suivons la crise existentielle d'un pompier italien. Il s'appelle Gentile, nous ne saurons jamais son prénom. Il vient de détruire à coup de barre de fer des panneaux publicitaires dans la gare de sa ville représentant des scènes de flirt entre un homme et une femme pour des habits ou du parfum. Il est mis à pied avec beaucoup de délicatesse par les pompiers qui souhaitent l'aider et craignent la contagion. Oui, même les pompiers vivent de plus en plus l'ultra moderne solitude.
Mais un an plus tôt, il fut connu pour un autre évènement. C'est lui qui sauva la Santissima Tela. Relique d'un tissu ayant pu couvrir le Christ mort et objet mystérieux (tout comme cet incendie qui faillit le détruire.)

Un désespoir moderne

Nous suivons ce pompier divorcé, dans sa solitude de mise à pied. Nous suivons aussi les trois personnes qui sont amenées à s'intéresser à son cas. Un prêtre, une journaliste et un syndicaliste.
Nous le suivons aussi par le regard de ces trois personnes qui s'intéressent vraiment à lui.
Nous suivons ces pensées ou son ruminement, son malaise, son tâtonnement. Il n'y arrive pas, à mettre des mots sur ce qu'il vit, sur ses fuites, sur son malheur, ses mauvaises rencontres féminines. Son désespoir.
Je désexiste. Je disparais, je suis rien. Je suis une boussole démagnétisé, je ne suis pas ce que les autres attendaient de moi. Les rivaux sont partout et me montrent ma défaite. Les femmes montrent que je ne suis pas ce que je devrais être. Je ne peux plus leur parler. Je ne suis plus présent. Je ne suis plus à la hauteur. Les photos m’agressent.
Afficher l'image d'origineNotre pompier vit une grave crise identitaire et de reconnaissance. Ses dernières expériences lui font entrevoir le vide de sa vie, la déprime, le manque absolue de lui dans toutes ses relations, ses idées et actions.
L'homme est une atlante, membre d'un ordre qu'il ne comprend plus et où il se sent d'autant plus inutile, qu'il conçoit cet ordre comme une comédie où il a tout à perdre. Sacrifice méprisé, personne ne l'attendait et il avait existé par hasard.

Que pensent les trois personnes le suivant avec attention ? La femme qui voit la crise de l'homme et qui se demande comment revivre en paix avec l'autre sexe, le syndicaliste qui voit la crise de la communauté et du travail et le prêtre, médiateur et homme de prière.
L'écrivain nous montre aussi un chemin de la contagion de la crise. Le couple, la communauté de travail et la communauté de prière. Tout est en crise. Et ceux là, non indifférents, sont au chevet de l'homme.


Une conversion moderne.
 Pourtant notre Gentile se réveillera de sa chambre d’hôpital, il ira sur les collines environnant la ville. Il pense à son malheur et change de regard sur lui. Son malheur était celui d'un monstre, sa tristesse un malentendu sur lui-même et ses désirs. Il voulait être tout. Tout son malheur résidait à l'incompatibilité de son désir d'absolu de lui-même et la réalité. 
Néro (personnage de méchant cruel d'une mauvaise bande dessinée) était son compagnon, le démoralisateur, l'accusateur, le complice de son désir de toute puissance, le modèle inatteignable. Modèle des désirs que l'on ne discute plus. Il habitue "les consciences à l'incertitude, à l'instabilité, à l'impermanence de tout, au caractère aléatoire des changements, à la dissociation de l'apparence et du sens, afin que vacille le moral de l'humanité."

Cette remise en cause est l'opportunité d'une reprise de liberté, de décision, d'éveil, d'admiration, de simplicité.

Parallèlement le prêtre qui suit Gentile a ses mots: La messe annonce une identité : vous êtes enfants de Dieu.

La conversion de Gentile (qui est probablement la conversion de l'auteur ou celle que vit l'auteur quand il écrit le livre :  voir cet interview : En effet, les préoccupations spirituelles traversent mes romans de différentes façons… Je pense d’ailleurs que Le cas Gentile est le roman d’une conversion, de ma (re)conversion – et je ne le savais pas quand je l’écrivais.), la conversion de Gentile, donc, est la conversion possible de l'homme moderne qui une fois qu'il est pris sur le chemin d'une modernité qui est destruction d'ordre malgré elle, ne peut plus attendre d'autre justification que celle du Seigneur. Justification non pas lourde et méchante comme le monde aime mais discrète et miséricordieuse comme l'est la représentation de la Santissima Tela.
Je suis une question comme l'est cette toile et comme Jésus se demande à ses disciples. "Et pour vous qui suis je ?"

Le chemin du Gentile est aussi le chemin du Christ, Un chemin de croix qui mène vers une résurrection. La rencontre du Christ par ce saint voile va produire ce chemin qui est celui de notre époque. Un chemin de croix qui appelle sa résurrection. Crise et résurrection.


Un livre et une prière pour notre temps  

Je suis marqué par cette affirmation de René Girard : Il existe un canon des chefs d’œuvre comme il existe un canon biblique.
J'aimerais expliquer pourquoi ce livre humble et court fait partie de ce canon. 

Le canon qu'évoquait Girard parle de ces romans qui révèle la dimension mimétique de l'homme et des sociétés. Ces livres témoignent aussi de l'époque en ceci où elle à maille à partir avec cette propre révélation. Nous sommes loin de Don Quichotte, nous sommes plus près de Dostoievski mais Taillandier tente de témoigner de l'époque suivante, de la crise interne de l'individu, du mouvement où la médiation interne rivalitaire s'inscrit désormais au tréfonds de l'homme. Elle est au niveau du tous contre tous, réfugié en nous même.
Le salut ne peut que se retrouver en celui qui a provoqué la remise en cause profonde de l'homme.

L'appel de la vérité se fait tragique en chaque homme et société. 
Le mal est comme un sucre qui se diffuse dans un verre d'eau.

Et au milieu partout dans le roman, l'image du saint suaire est présente. Ce livre en fait une méditation profonde, lieu de la rencontre entre Divin et humain. A rebrousse poil de toutes les représentations mensongères, idolâtriques et "neronienne" de l'homme.  
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Replongeons dans ce voile, dans cette question, et imitons le. Il est allé au bout de la crise et nous conduit vers la résurrection.
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Avant le récit de la conversion de Gentile, nous entendons le prêtre dire une prière devant l'image. Cette prière est la notre :
Seigneur, murmura-t-il, fais que ton serviteur Gentile, retrouve le chemin qu'il a perdu. Fais que cette femme sache l'aimer, car c'est, je crois, ce qu'elle désire. Donne leur la paix en ce monde, et conduis les vers ta lumière. Toi seul connais, derrière tes yeux clos, l'autre versant de cette existence. Mais un jour, viendra la résurrection de la chair, et tu nous rendras ton regard. Alors, comme l'a dit Jean, ton apôtre, le livre de la vie sera ouvert, nous saurons qui nous sommes et ce que nous vivons. Nous espérons ce jour, Seigneur, nous attendons qu'il vienne. Ainsi soit-il, au nom du Père, du Fils et du saint Esprit !"
 
Amen....


plus bas, un long recueil de citations....
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mercredi 22 avril 2015

Cheminement historique de la médiation interne

Je vous propose deux vidéo. Elles viennent d'une interview de René Girard de 2006 réalisé par Benoit Chantre et André-Pierre Boutang.


                      



Les deux vidéos ci dessus ont une unité. Les deux prennent, tel "Mensonge romantique et vérité romantique", l'exemple de grands romancier pour développer les thèses du désir mimétique et leur évolution avec l'histoire. Surtout, René Girard y explique le mouvement de la médiation externe à la médiation interne (après avoir explique l'importance du médiateur dans notre désir). Son exemple de ce passage, dans Don Quichotte, entre les deux médiations est très éclairant. 
Ensuite René Girard extrapole vers les sociétés occidentales. Comment ce passage vers la médiation interne s'est généralisé. Comment nous sommes passés de Cervantès (analyse de la médiation externe et passage à la médiation interne) à Stendhal (généralisation dans la société de la médiation interne). "Le monde moderne est le monde des rivaux malheureux."

Dans la seconde vidéo, il montre le danger principal de cette médiation interne. Le scandale (tel que l’Évangile le nomme). Comment le médiateur devient obstacle et comment nous le devenons simultanément pour lui.
L'histoire du roman montre ce mouvement vers la médiation interne se propageant partout, les relations politiques, privées (Proust) et enfin familiale (Dostoievski).
Girard en profite pour faire une ode à la famille, lieu de protection contre toutes les invasions des rivaux. Il comprend Freud sur le risque de paternalisme violent, mais pour lui, il se trompe complètement et ne voit pas la perte du père comprise dans la perte de la médiation externe en cours.
René Girard conclue sur l'incompréhension occidentale et créatrice de bouc émissaire. Plus nous sommes enfermés dans le radicalisme fou de la perte des médiation externes plus nous nous rendons malheureux et accusons qui nous pouvons car nous devrions avoir tout pour être heureux !

En ces temps des remises en cause de la famille et de l'autorité, reconnaissons humblement leur beauté, leur fondements nécessaires (et eschatologique ?) et apprenons à ne plus faire des autres des obstacles ! Tentons de ne pas tout détruire ! Accueillons ! Ne soyons pas dupe de notre désir ! Embrassons notre père ! Et confions lui ce que nous pouvons... 

Plus bas quelques détails des vidéos...


lundi 13 avril 2015

Les fiancés de Manzoni


Nous sommes en Italie, dans le royaume de Milan sous domination espagnole, près d'un bras du lac de Côme, dans la campagne au début du XVIIe siècle. De pauvres mais fiers fiancés, Renzo et Lucia, préparent leur mariage. Malheureusement, le curé local froussard fait tout pour s'esquiver. En effet, il a reçu des menaces de la part d'un grand seigneur local aux trois quarts bandit. Dans cette situation, les fiancés devront fuir la menace de séparation ou de séquestration aidés en cela par le bon frère Christophe. Ils se sépareront et connaîtront de multiples aventures à Milan et autour dans une région subissant les contrecoup de la terrible guerre de trente ans. La région connaîtra le pillage, la crise économique, l'insécurité, la peste. Les fiancés se retrouveront ils ? pourront ils se marier et être heureux ?

Alors un simple roman historique de la part d'un écrivain du XIXe ?
On pourrait le dire et s'arrêter ici, mais il y a ici plus ambitieux.

-Le mouvement historique
Ce livre présente les événements historiques vécues par le nord de l'Italie au XVIIe, les conflits entre rois qui dégénèrent en conflits princiers qui dégénèrent en guerre entre royaume. Les Royaumes se concentrant sur leur guerre, l'économie et la sécurité de l’État s'en ressentent. Explosion des lois, signe de l'anomie, la crise indifférenciatrice n'est plus loin. Nous croiserons dans le roman, une horde de mercenaires allemands de l'empire semant la détresse et le pillage partout où ils passent. Cette guerre provoque la prise de pouvoir dans les faits par les "braves", chevaliers négatifs vivant de rapine, de leur force, de mauvaises actions, une mafia quasi institutionnalisé, bien habillée et à cheval. Les troubles créeront une crise alimentaire et une crise politique à Milan. Mélangeons tout cela, la peste arrivera aussi avec ses terribles malheurs et sa désolation.

Les mouvements de foule
Oui, la foule est une héroïne. Nous la voyons d'abord quand Renzo arrive sur Milan et se trouve influencé par une foule dans sa colère contre les boulangers milanais et l'administration de la ville. La foule est merveilleusement présentée, sa recherche de bouc émissaire, sa contagion, sa réduction à une pensée et au meurtre. Manzoni décrit avec force et finesse ses mouvements, ses pensées, son élan, comment elle se nourrit et s'élance, on trouvera le même phénomène au moment de la peste quand Renzo se fera poursuivre par des milanais persuadés d'avoir rencontré un bandit facilitant la transmission de la peste. Le livre déploie tout le long une description encyclopédique et juste des mouvements mimétiques d'une société de l'avènement de la crise économique aux recherches de bouc-émissaires lors de la peste ou encore lors d'une crise économique. Toutes les crises économiques d'hier et d'aujourd'hui sont ici décrites dans les mouvements de foule milanais . Quelle précision et quelle justesse !
Le mouvement de l'âme
Les héros de Manzoni ne sont pas les pantins ou les ingrédients pour nous faire découvrir les lois de l'histoire ou la loi des foules, il nous permet de sentir les aventures vécues par des petits points dans l'univers. Il montre comment les décisions, les caractères, les réactions face à la foule de ces points font l'histoire et donne un sens à ce qui à priori n'en a plus. Il rend hommage à l'humilité de ce jeune couple humble dans ce village humble du conté de Milan. Leur mariage tellement attendu est l'attente du livre, sa raison d'être. Un homme et une femme pourront ils s'embrasser et se lier et fonder un foyer ? Telle est la question la plus importante pour Manzoni, le reste de la détresse humaine n'est ici que les embuches mis au milieu du chemin de l'homme vers la communion humaine et divine. Naturellement, Manzoni montre le conflit de l'homme avec le péché originel. Il dresse le portrait de monstres et de saints (Don Chistophe, l'evèque Charles de Boromée) qui sont tous finalement des hommes ballotés entre les deux horizons. Nous voyons des conversions magnifiques, des portraits subtiles de personnages secondaires, une science profonde du christianisme, nous voyons aussi Renzo vivre un grand chemin qui le mène vers son humanité. Tout se joue à l'infra humain, au niveau de l'intimité, de la conversion au Christ. Pardon, amour, humilité, sacrifice de soi, courage, force, bonté, résistance à la foule. Tous les événements historiques ne sont que les paysages extériorisées des cœurs de la population. Le talent de Manzoni est aussi de montrer comment le mouvement du cœur intime est celui qui influence les mouvements de la foule, du monde et de l'histoire. Les saints sont ceux qui marchent en opposition et qui rendent possible la marche de l'amour, et le oui d'un couple heureux. 
Ce livre est bouleversant.



Plus bas un exemple de subtilité sur le personnages de Manzoni

mercredi 30 avril 2014

Le curé de village - Balzac

Le curé de village 1841 Balzac



Le limousin après la révolution française, nous suivrons la vie d'une femme de sa jeunesse en tant que fille de la petite bourgeoisie enrichie par la destruction des richesses du passé (la bande noire), à son mariage bourgeois avec un notable triste de Limoges jusqu'à sa mort en figure de sainteté dans la campagne limousine où elle rattrape les ravages du temps en transformant un désert local en oasis de prospérité par la confiance du prêtre local (qui l'édifie), d'un ingénieur polytechnicien légitimement idéaliste, d'une campagne appauvrie dont elle gagne la confiance.

C'est un curieux Balzac. Cela ressemble à un conte, à une légende, à un livre de sciences économiques. C'est le livre ambitieux d'un homme qui parle d'histoire, de son sens, des vertus humaines, du besoin d'être sauvé et de responsabilité sociale.
Cela commence comme Madame Bovary, l'histoire d'une femme qui a trop lu de mauvais livres et qui provoque des malheurs. Mais sa foi, son ouverture d'esprit, sa relation avec le Seigneur lui fait développer des miracles et pousser des fleurs dans le désert....

Curieux livre qui tente par symbolisme, grand discours à allier religion, économie, théorie de l'individu, histoire, science, sociologie, morale en une grande unité catholique. Mais tout en en faisant un roman, c'est à dire un livre d’ambiguïté, ambiguïté rattrapée par la sainteté du curé de campagne qui accompagne tout par la croix du Christ. Symbole d'une Eglise de ceux qui n'ont pas eu de père et qui réconcilie monarchisme et soucis sociaux. Il est l'inspiration.
Ensuite Véronique aime, la transfiguration du village limousin est la préfiguration du chemin  de conversion, du retour à la proximité du Père.

A noter
Farrabesche
La lettre du polytechnicien,
Le pingre assassiné
Le mari
La description de l'église
La famille sur le départ
Les querelles dans l'Eglise
Le cilice
Paul et Virginie


Extraits INA,
Introduction intéressante


Quelques citations

lundi 17 juin 2013

Limbo - Bernard Wolfe

Limbo 1952 Bernard Wolfe

Humour, profondeur, fausse science fiction, vrai conte de sagesse, roman apocalyptique. Enthousiasmant, fou et important.
Attention au rouleau compresseur.....

Histoire
Nous sommes dans les années 70. Mais ce n'est plus vraiment notre monde... La seconde guerre mondiale s'est renouvelée sur une guerre froide devenu chaude entre le bloc communiste et américain. Ce fut une guerre atomique provoquant une destruction mondiale auquel il y eut peu de survivant.
Mais au début de l'histoire, nous savons peu de choses car nous accompagnons le docteur Martine. C'est un déserteur de cette guerre, il a trouvé refuge depuis 20 ans dans une île de l'océan indien. il a refait sa vie auprès de la tribu de cette île. Il se permet des expérimentations sur le cerveau des hommes afin de réduire leur agressivité et de réduire la violence. Isolé sur son île auprès de sa femme, il a abandonné le monde dont on ignore encore l'évolution post drame atomique. Nous établissons rapidement un lien amical avec le docteur, humour, intelligence, chercheur scientifco-psychologique sur la drôle machine humaine. il promène une conscience mi cynique mi passionnée sur les hommes en général et leur incompréhensible violence et cervelle.

Mais le monde extérieur le rattrape, il décide de revenir à lui. C'est donc avec son regard scientifique que nous revenons vers notre monde post apocalyptique.
Nous découvrons un monde où une nouvelle philosophe s'est élaborée grâce à un livre d'un jeune homme pendant la guerre qui a été interprété par l'actuel "président" du monde de l'ouest. Pour arrêter la violence, il faut des êtres démobilisés, et donc immobilisées. Les hommes sont invités à s'amputer progressivement  de leurs membres, bras et jambes. Il faut faire attention au "rouleau compresseur", à la violence humaine emportant tout. Mais face à se système, les amputés ont accès à des prothèses puissantes, les amputés volontaires deviennent l'aristocratie de cette société sacrifiant ses membres pour obtenir un système sacro-technico-biologique. Petit à petit, notre docteur Martine découvre que ce sont ses propres pensées qui ont défini ce nouvel ordre, orchestrées par son camarade Theo devenu "président" (dont pourtant il se moquait ouvertement dans ses propres textes devenus saints...) plein de bonne volonté mais trahissant la subtilité du message de son carnet de bord qui n'était qu'ironie, humour et désespoir caché.
Mais entre les jusqu'au-boutistes refusant toute prothèse et les tenant de l'ordre, le docteur observera ce monde replonger dans la violence contre le bloc de l'est (Lors de jeux olympiques des amputés prothèses ..) et se détruire. La rivalité, la lutte pour de la matière première et la recherche scientifique restant exacerbés même dans le sacrifice de membres. Le docteur revient sur son île. Il veut aimer véritablement sa femme et abandonner ses recherches sur le cerveau, négatif de la société des amputés et signe de l'ambivalence irrépressible de l’être humain.


Testaments trahis, Violence

Ici la science fiction est utilisé pour mieux parler de l'homme et de la problématique de la violence. En créant un monde parallèle qui aurait pu exister, Bernard Wolfe veut nous faire toucher du doigt la problématique de la violence. Que se passe t il après l'apocalypse ? L'apocalypse de nouveau... Comment contenir la violence humaine ? Quel sacré ? Bernard Wolfe expulse complètement les religions mais c'est pour mieux revenir à la question du sacré. qu'est ce qui fonde une société ? qu'est ce qui est inconnu aux hommes mêmes qui la composent  ? Wolfe imagine une société qui semble répondre à la question apocalyptique (que font les hommes quand ils ont rendez-vous avec leur propre violence ?) par une illusion commune. Derrière la réponse humaniste de Théo inspirée par l'oeuvre du docteur, et la volonté de couper la racine du mal de la violence, la démarche violente et rivalitaire de l'homme continue. Ce qui était sacrifice du bouc émissaire de l'humanité représentée par ses membres agissants se cachait un suicide collectif et un nouveau sacré.

Tout humanisme cache un sacré, et tout idéal individuel (Marx, Jésus, docteur Martine....) sera trahi. La fin du livre sonne très personnelle. Il faut arrêter d'écrire (c'est le seul roman de Wolfe qui continuera d'écrire encore que quelques nouvelles) et aimer ses proches, c'est à dire sacrifier un peu de son soi pour eux.

Ecrit en 52, la correspondance avec l'oeuvre de René Girard est incroyable, la structure sacrée des sociétés, la rivalité, l'invitation chrétienne (ici non définie mais exprimée malgré tout), la reconnaissance de nos temps apocalyptiques, la moquerie de tout humanisme et surtout cette alternative humaine entre le suicide collectif sacré ou le sacrifice chrétien.

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Quelques extraits

vendredi 14 juin 2013

Jours de pouvoir - Bruno Lemaire

Les technocrates sont nos amis, il faut les aimer aussi, comme nous ils ont une âme...

Commençant à le lire dans une librairie française, j'ai emporté le livre. Touché au premier abord par les sujets abordés, le témoignage de la vie politique française de 2010 à 2012, les problématiques d'un politicien moderne en France tout en donnant des détails révélateurs, des comportements et sentences des "grands de ce monde" nous permettant de mieux les connaître et par là même de mieux sentir notre époque et ce qui la meut.


Il est bête de l'affirmer mais c'est un livre qui se lit avec plaisir.
Puis comme le dit Lemaire dans sa préface, la vérité du pouvoir se trouve non dans sa description journalistique ni dans la sincérité des politiciens (tout y est représentation et est désormais faussé, nous dit-il) mais dans sa pratique. Car il y a un malentendu entre ce que les gens pensent et ce qu'est la réalité... Que faire de cette autorité ?  C'est donc à la recherche du pouvoir (et d'une lutte contre le silence et son injustice) que nous devons ce livre précieux nous enseignant beaucoup sur le combat politique de nos temps. Abordons ensemble quelques points saillants du livre et, pour le plaisir, consignons quelques citations, moments à garder ainsi que les noms des personnes et des lieux citées.

Sarkozy
Sarkozy sauveur du monde, Sarkozy chef de campagne, chef de gouvernement, négociateur, mari de Carla, énervé, humoriste, subtil, malin, faisant peur, séducteur. Lemaire nous fait un portrait 3d de l'ancien président. Ce portrait est subtil car du moins nous n'arrivons pas à définir le personnage simplement. Sa proximité nous le rend sympathique et rend actif son charme, son énergie, son pragmatisme, sa bonne volonté, sa mégalomanie, son gout de l'effort et certaines de ces analyses pertinentes sur les gens et les situations, sa lutte héroïque pour la campagne présidentielle. Ce portrait nous le rend sensible aux difficultés, à ses espoirs, ses désirs d'être aimé et même parfois son courage. Personnage d'intuition et de force, nous comprenons alors le manque de leader après lui. Mais en quoi croit il ? Les reports de ces conversations intimes le rendent sympathique mais il n'a presque pas de colonne vertébrale. Quelle est sa France ? Sa vision historique ? Sa vision économique ? Au moment où il n'y a plus de socle, ni des structures intellectuelles, les invertébrés règnent ? Tout devient négociation, et lutte pour le pouvoir et le pouvoir d'achat... Malgré quelques références littéraires et une personnalité attachante malgré tout, nous nous rendons compte qu'il y a un problème de hauteur....
La description de Lemaire devient alors effrayante alors qu'elle cherche à être sympathique. Comme dit Gauchet dans ce livre, il n'y a plus que des réformes sans projets. Nicolas Sarkozy est un homme politique perdant pied et lucidité à mesure que le temps avance, la résistance face à son échec programmé est présenté comme un combat héroïque contre son propre mandat.


La France
Bruno Lemaire traduit bien le dégoût de la France pour elle-même, sa dépression, son vide, son cafard. Un pays sans perspective car sans médiateur le lui proposant et sans idéal, ne savant plus vraiment où est son bien commun ni sa joie commune.

Comme ministre de l'agriculture ou comme député de l'Eure, il a visité la France profonde, senti le drame de nombreux agriculteurs, entendu les rapports des élus du coin, témoigne de la frénésie anti-sarkozyste (bouc émissaire d'une société en déliquescence ?). Lemaire prône une austérité forte et comme le dit un conseiller tout ce qui serait nécessaire pour le pays et les rendrait inéligibles. Cette dichotomie entre démocratie et nécessité libérales (même si ce n'est pas une fatalité nous dit Lemaire) nous rend un pays dépressif et en perte de vitesse sur le niveau européen et mondial. Que peut faire la France pour les français ?



L'Europe
Lemaire traverse toute l'Europe, il fait des portraits passionnants de certains personnages mais l'avoue... Les ministres sont devenus des marchands de tapis, des maîtres en négociations européennes. A Bruxelles ou bien dans toutes les capitales européennes pour créer des compromis ou des alliances. C'est aussi l'occasion pour Lemaire de développer sur son intérêt sur la culture et la vie politique allemande, sa relation privilégiée avec son équivalent allemand, la réussite de ces relations particulières, Merkel, la joie de la différence culturelle, la perfide Albion.
Lemaire est très clair. L'union européenne est une menace que dans la mesure où nous sommes paresseux et si elle sert de prétexte au manque de courage politique. Nous ne savons plus où nous allons alors que nous devrions, selon Lemaire, galoper aux sommets. (Mais dans sa dernière interview avec Zemmour, il a fait comprendre qu'il y avait beaucoup de choses à changer dans l'UE)
L'euro a failli mourir, la crise n'est pas terminé mais l'euro est sacré pour les classes politiques franco allemandes, la crise continue, les débats sans fin de même... Tout cela est le signe de notre faiblesse rationnelle et de nos manques d'espérances....


Le monde
En tant que présidente du G20, la France avait quelques responsabilités. Bruno Lemaire en a profité pour mener à bien un traité mondial contre la spéculation des matières premières. Là encore, nous assistons aux négociations, aux voyages. Le sujet est crucial et humaniste, nous ne voyons pas tous les rouages, mais Lemaire porte un regard curieux, ambitieux et pensif à ces rencontres à travers le monde. ils lui permettent une perception personnelle sur les mouvements de fonds économiques et sociaux. L'hystérie de certains pays en voie de développement, les ambitions russes, la parano aigrie de la déclinante Amérique  Mais qu'est qui dirige le monde ? Lemaire nous dit qu'il n'y a pas de complot. Mais un équilibre de beaucoup de lâcheté et d'un peu de courage.
Et quel est le critère essentielle de ce pouvoir mondial, la production, la recherche....? Non, c'est le commerce extérieur ! Le dollar en quelques sortes et la soif de marchandises de l'humanité moderne. Les politiques sont les grands prêtres de cette religion.


Lui ?
Et Bruno, dans cette histoire? C'est une drôle de sensation et c'est le risque de toute tentative littérairo journalistique d'un politicien. Quelle est la part de séduction ? Quelle est la dimension désintéressée de cet oeuvre ? Oui, nous avons peur d'entrer dans une campagne électorale contre notre gré. Car parallèlement aux éclairages que dispense Mr Lemaire, l'empathie progresse, nous nous réjouissons de ses succès, nous le soutenons dans ces combats, nous sommes le confident de ses observations les plus profondes, de ses réflexions de père, de mari. L'admiration naît légitimement pour un homme au coeur des problèmes les plus épineux de son époque, des gens dont les décisions importent au monde entier. Le normalien spécialiste de Proust se signale, ainsi que son sens des responsabilités, de la négociation, de l'empathie, son absence de manipulation, sa reconnaissance. Son sens du détail nous emporte sur un clin d'oeil d'Obama, sur le logement d'un paysan auvergnat, sur la bague d'un ministre brésilien, sur la campagne éthiopienne.  Nous lui sommes naturellement gré de nous transporter sur les détails qui révèlent notre infiniment grand et notre infiniment intérieur. Bref de faire de ce livre une  expérience riche aussi intime que tournée vers le monde.

Mais pourtant, au delà de ce subtil mariage de littérature et d'exercice politique, nous continuons de nous demander qui est cet homme ? En quoi croit il ? Au delà de cette intelligence, nous ne savons pas ce qu'il veut vraiment pour la France... Ou plutôt, nous sentons qu'il n'est pas révolutionnaire (quoi qu'il utilise ce mot dernièrement). Certes, c'est logique... Mais si ces observations semblent indiquer ses doutes sur le système de pouvoir actuel, il semble enfermé dans la logique de ce qu'il signale comme danger. Il semble Baverezien. (Peut être plus par contrainte que par gout...) L'homme qui a raison dans une forme de système dans la mesure où il ne le remet que partiellement en question. En conséquence, il apparaît comme un super technocrate. Un grand prêtre du libéralisme mondial, car il le faut bien... C'est un homme raisonnable et épris de bien public et global... Le sacrifice du monde pour le commerce extérieur ou la globalisation est un jeu qui semble valoir la chandelle même s'il fait mal au paysan que je soutiens de mon autre main. Et toujours la même observation, la mondialisation est une chance et une malédiction...
Je suis peut être idéaliste.... Il ne faut pas attendre un discours révolutionnaire d'un politicien officiel... ni même un discours apocalyptique... 
Quoique...
A un moment, Lemaire cite Virginia Woolf : « Mes lettres ne sont pas muettes, mais vocifèrent : c’est toi qui ne sait pas lire. » Nous sentons ici un mot adressé au lecteur. "Il y a un cri dans mon livre, cher lecteur, méfie toi de la calme sagesse apparente du livre... Il y a en moi un désir de changement et un hurlement..."

Quel est ce cri ? Est ce celui que je discerne ? Le monde, l'Europe, la France partent à vau-l'eau... Nous n'avons plus ni raison, ni d'horizon....  Ressentiments, injustice mondiale, storytelling manipulateur et perte de sens du politique... 

Mr Lemaire, jusqu'où exactement va votre cri Woolfien? Comment définiriez vous votre responsabilité et votre mission émanant de ce cri ?



Une interview sur le bouquin....
Phrase intéressante, je suis rentré en technocrate au ministère de l'agriculture, j'en suis ressorti en politique. Anecdote de transformation plus personnelle, partir des paysages, des produits français et des personnes.
Description du danger du monde agricole semblable au monde industriel d'il y a 10 ans.... Danger
Mais il repose cette question, qu'est ce que peut encore faire un ministre ?

Critique de Lagasse sur Lemaire comme politicien bon élève d'un systeme destructeur....
Son passage chez Zauleau et Nemmour

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moments forts, citations et collection :

mercredi 24 avril 2013

Quignard - Les désarçonnés

Quignard contre la dimension sociale de l'homme



Ce livre fut pour moi un coup de foudre. Il est apparu, j'ai posé mes yeux et je n'ai pu le quitter. Depuis quelques semaines, il m'emporte vers des pensées, des artistes, des idées, des images, des histoires, un tout cohérent qui me rejoint au plus intime et me fascine, c'est a dire ne cesse de me repousser et de m'attirer. J'ai voulu ainsi résumer (plus bas) chacun des 102 chapitres et prendre par ci, par la certains extraits.

Ce livre est passionnant par sa forme et par son fond. En effet, ce n'est ni un roman, ni un essai, c'est 102 chapitres en 330 pages, souvent sans lien direct les uns aux autres et même parfois relate plusieurs histoires sans relation à l’intérieur même de ces chapitres. Si de nombreux chapitres sont admirables à eux seuls, ils prennent une signification dans l'addition des thèmes touchés, des auteurs cités, des évènements racontés.
Car oui, ce livre est le livre d'un érudit, lettré, lecteur, amoureux de l'antiquité romaine, de l'étude du bouddhisme, du christianisme, de l'histoire de France, de la littérature médiévale, de l'anthropologie, de la préhistoire, de l’éthologie etc... Puis il a une capacité merveilleuse à trouver des exemples, des personnages, à les faire vivre et à ressortir la matière intime qui fera la moelle de sa démonstration.

Où se dirige tous ces faisceaux ? Vers une théorie anthropologique ambitieuse qui a vocation religieuse. Plus que cela, il souhaite enseigner (ou plutôt créer une solidarité de lecteurs) la construction de l'individu. C'est un manifeste. Manifeste de l'homme qui est sorti de la meute. De l'homme conscient de la violence humaine du groupe, l'explique, le fleurit d'exemple et appelle à une liberté en partie sciemment illusoire mais vers laquelle tendre.

Les désarçonnés ? Qui sont ils ? Ce sont les hommes qui ont vécu de manière symbolique ou réel (Saint Paul, Agrippa d'Aubigné, Louise Michel, Georges Sand, Pétrarque etc etc...) un désarçonnement. Ce sont les hommes qui sont sortis de la foule, qui ont été éclairé par une lumière si forte qui les a éblouis puis leur a permis la lucidité nécessaire pour quitter les hommes.

Ici, intervient ma passion pour l'oeuvre de René Girard. Il est évident que Quignard est proche de René Girard, il intègre dans sa pensée le mimétisme, la montée aux extrêmes, le bouc-émissaire, le phénomène victimaire fondateur de religieux et de communauté, le mythe comme mensonge à soi-même et à la communauté. Même pessimisme des communautés humaines et de sa violence éternelle. Le parallélisme va même jusque dans des détails de l’intérêt sur certains auteurs et curiosité (Catal Hayuk, Clausewitz... Hölderlin n'est il pas un personnage Quignardien ???)

Mais alors, quelle est la différence entre les deux auteurs si Quignard n'est pas seulement le continuateur de René d'Avignon ?

En quelque sorte, Quignard est en désacord sur la source de la violence et plus largement encore sur l'origine humaine.

Il n'y a pas de péché originel chez Quignard. Tout vient des profondeurs de la vie des hommes et du chemin de l'hominisation quand les hommes imitaient les animaux.

Au départ, il n'y a pas  le désir meurtrier originaire de l'homme (note sur Raymund Schwager dans quelques semaines, j’espère)  Il y a le rapport animalier du fauve et de la proie qui fabrique l'inconscient sauvage de l'homme. De fait, pendant tout le livre, Quignard développera et caractérisera dans beaucoup de chapitre, la relation humaine aux vautours, chevaux, fauves, sangliers, cerfs, rapaces, proie. Tout est ici et tout est conséquence de cela. Je crois que Quignard rend cette idée tangible par l'ensemble de ces chapitres, clin d’œil, évocations d'artistes ou de religion pour soutenir sa thèse. Il appelle autant a la raison qu'à la fulgurance de ses formules et de ces rapprochements. (pour les motivés, il faut lire ce texte très juste de Cristina Alvares qui développe cette question.)

De fait, si nous sommes des animaux que notre talent imitatif a perdu et que le langage trompe, notre mission sur terre (mais Quignard est un gourou très cool et très peu coercitif) est de nous humaniser par la connaissance de la violence humaine et par la fuite, notre mise à l'écart de cette vaste blague sanglante qu'est la société des hommes. Il faut l'avoir lu (et être sensible aux thèses girardiennes notamment) pour comprendre le charme merveilleux du livre et la tentation splendide qu'elle provoque.

Mais, derrière ce matérialisme réaliste que propose Quignard, n'y a t'il pas un manuel gnostique ? Une connaissance spirituelle d'initiés pour faire partie des élus, les clins d’œil au bouddhisme, luthéranisme  jansénisme en sont aussi le signe. Quignard remet en cause radicalement la dimension sociale de l'homme. La solidarité est le départ du crime. Le langage est d'abord un obstacle

Il peut se sentir proche du christianisme, mais comme tout hérésiarque  il prend un élément juste, le transforme et le renvoie contre sa source. Oui, la science chrétienne nous invite a un regard lucide contre l'association humaine et a percevoir la violence humaine mais le Christ nous montre le chemin d'une humanité ayant soif de communion, sauvée. L'Evangile ne montre pas la violence comme essence de l'homme. La création reste bonne en elle-même. L'Eucharistie, alors, est cette ligne de crête qui permet à l'homme de reconnaître la violence humaine et sociale (comme Quignard le reconnait lui-même) mais en plus d'atteindre la vrai communion humaine attendue par tous les cœurs humains. (Le premier chapitre relate un acte (reel?) où une eucharistie est utilisée pour un sacrifice païen pour sauver la santé du roi de France Charles IX) Le christianisme propose une véritable communion, Quignard propose une solidarité désincarnée des lecteurs. Le christianisme nous propose de devenir des moutons égorgeables, Quignard appelle à la noblesse du cerf. il en ressort une haine des nations, de l'activité, du monde qui pourrait sembler chrétienne si nous ne faisons pas attention.
Ce livre m'a aidé à me rendre compte du paradoxe chrétien, un enraciné du monde qui n'est pas de ce monde. Un solitaire au service et en sacrifice pour la communauté humaine sur le chemin de la rédemption, évènement individuel et universel. Aimer le monde tout en étant pas du monde.... Vaste programme.... Quignard ne veut réaliser que la moitie... 

Mais que l'on me permette de souffler avec Quignard : vive l'otium... et vive les désarconnés....



"Quand on ignore que l'homme est un être en évolution, on le tue."

Citations et souvenirs :

lundi 21 janvier 2013

Maximilien Kolbe par Philippe Maxence

Philippe Maxence nous propose une vie de Maximilien Kolbe. Saint polonais de l'Eglise catholique.

L'auteur nous présente un exposé descriptif de sa vie. De son enfance pauvre dans la région de Łódz à sa mort héroïque à Auschwitz.
Philippe Maxence avec de bonnes sources d'information (mais une trop souvent médiocre transcription de mots et de noms polonais...) nous retracent les principaux instants de sa vie.

Nous voyons passer sa jeunesse dans une famille très pieuse dans une Pologne qui n'existe plus. Trois frères naîtront à la fin du XIXeme siècle. C'est une famille humble, commerçante. Chose rare, l’Église permettra la séparation du couple afin que le père et la mère deviennent eux-mêmes novices dans un couvent. Entre temps les trois frères ont voulu devenir franciscains dans leur adolescence. Maximilien est bien noté, il a parfait ses études à Rome pendant la guerre. Guerre qui chamboule tout. Pendant celle ci, son père (qui y mourra) et son frère quittent les ordres pour se battre. Après avoir fortifié sa théologie et s'être abreuvé au bon lait de Rome, il rentre en Pologne.
Très rapidement, la spiritualité de Maximilien (né Raymond) est mariale, passionné par l'immaculée conception, il aime Catherine Labourée et la médaille miraculeuse, Sainte Bernadette et les apparitions de Lourdes, Gemma Galgani, Louis-Marie Grignon de Monfort, Marguerite-Marie Alacoque. Il aime la conversion d'Alphonse Ratisbonne et l’Évangélisation. L'Evangélisation du monde entier, du peuple, des gens riches, des juifs, des asiatiques, des musulmans mais surtout des francs maçons.

Il est en droite ligne de l'encyclique Humanum Genus de Leon XIII écrite en 1884. Le terme "franc-maçon" en plus de représenter cet homme d'une confrérie cachée aimant l'occultisme, cristallise en un sens toute la modernité, le relativisme et l'individualisme théologique montant à cette période. Le père Maximilien ne perd aussi jamais une situation pour évangéliser personnellement, il décidera petit à petit de monter sa milice de l'Immaculée et de la soutenir par un courrier, un journal puis un quotidien afin de préserver de la franc-maçonnerie le peuple catholique ainsi que d'évangéliser ceux-là même. En rentrant en Pologne, et malgré une perpétuelle maladie, il commencera à créer à Grodno puis dans un champs dont les franciscains seront propriétaires, à Niepokalanów à 40 km de Varsovie. Passionné de technique, de distribution et d'organisation, il va développer son journal dans des proportions folles.  150 000 exemplaires et toujours et encore plus, plus de 700 frères travaillant sur le lieu.
Au début des années 30, le père a une idée folle, il souhaite partir en Asie évangéliser en masse grâce toujours à l'inclination universelle vers l'immaculée conception. Il s'embarqua pour 5 ans de Japon cherchant à évangéliser au nom de l'immaculée conception. Après quelques mésaventures, il reviendra s'occuper de sa grande imprimerie. Mais la guerre le prend. Prisonnier, libéré, re-prisonnier. Clairement désigné par son autorité, sa responsabilité et son outil de soft power, il sera conduit à Auschwitz. Peu de temps après, une évasion a lieu, un gradé allemand souhaite punir par exemple une dizaine de prisonnier. Parmi eux, un homme récrimine, Franciszek Gajowniczek. Il a des enfants et une femme et le crie. Le père Maximilien demande à être pris à sa place. Il mourra dix jours plus tard empoisonnés par l'administration du camp pour l'achever lui et les autres après dix jours d'abandon...



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Le titre du livre de Mr Maxence ne comporte pas le terme saint. On peut le comprendre dans le sens que ce livre ne sera pas une hagiographie ni un livre de prière mais une recherche sur l'homme, le prêtre, le journaliste et le martyr.

Il est évident que Mr Maxence a de l'admiration pour son sujet, de la curiosité pour son profil pourfendeur d'hérésie par le papier. il apprécie son souci omniprésent d'évangélisation, son sens de la technologie, son opiniâtreté, sa grande vertu et encore plus particulièrement dans les moments les plus exigeants. (Japon, Guerre, relation avec le frère aîné). Malgré tout, nous avons un drôle de sentiment en lisant le livre. Il ne nous le rend que très peu sympathique.... Peu d'humour apparent, mégalomanie, grande confiance en soi et "brouillage" théologique. Le livre insuffle le doute sur la vie de notre saint homme (sauf sur sa mort).
Il y a deux choses.
Je dois faire attention à la première. Je suis très peu sensible à la spiritualité de Maximilien Kolbe, peut être que Mr Maxence ne la met pas assez en valeur. Son terme de milice de l'immaculée est un bon exemple. Milice me semble inappropriée.  Ensuite l'Immaculée lui semble être la clé qui lui ouvrira toutes les portes des coeurs des hommes au Christ... Il est curieux encore qu'il trouve que Grignon ne va pas assez loin quand il propose à la Vierge d'être son esclave, lui inscrira dans la règle de la milice de l'immaculée qu'il faut être sa chose. Bon exemple de ce que je ne comprend pas chez ce drôle de bonhomme... Ce que Grignon dit pour subvertir les règles des précieux français, Maximilien prend tout cela au sérieux et va trop loin.
Ensuite le caractère du père Kolbe me semble impossible. C'est le bon élève auquel il manquerait de l'humour. Il semble réussir tout, il a des aspirations très hautes mais ses solutions semblent abracadabrantes. Nous le voyons traverser le monde toujours malade et à moitié mort et cherchant à plaquer la recette de l'Immaculée Conception dans tous les coeurs non encore convertis. Cela peut aller à l'absurdité.

La question de la franc-maçonnerie est importante. En tant que catholique, je comprends la condamnation actuelle de la part de l'Eglise et croit voir des intentions malines de cette institution contre l'Eglise catholique. Mais faut-il voir dans celle-ci, la personnification et la source de tous les maux modernistes ? Je ne vois pas les francs-maçons comme source mais plutôt comme conséquence et accompagnement de ce que la modernité peut apporter comme pensée et institution. Bref, j'ai toujours l'impression que cette époque chasse l'ombre pour la proie...

Tout semble affaire de volonté et de processus et non accueil de la grâce, des gens, de la pauvreté personnelle qui transforme tout en surprise,  on devine chez Maximilien son obnubilation de l'évangélisation quantitative, l'amour de la gestion taylordienne de son imprimerie, son plaquage de ses idées sur la complexion du vivant. Il semble toujours partir à la chasse à la sainteté... Nous ne savons pas si le père Kolbe est un homme heureux, ce qu'il aime lire, si il aime rire. Rencontre manquée ou personnage bien mystérieux ? Chien fou toujours malade comme tend à le montrer ce portrait au japon ?



Gardons malgré tout le souvenir de cet homme droit, se comportant avec une incroyable justesse dans les pires situations, sa confiance en Dieu et le sens du sacrifice de lui-même. En ce sens, sa sainteté doit nous édifier. Et son dernier portrait peut même nous réconcilier avec lui, nous distinguons un tout petit sourire ironique. Ne se moque t il pas enfin de lui même ? C'est en effet ce qu'on avait un peu envie de faire de temps en temps....


Paul VI avec Franciszek Gajowniczek entourés des Cardinaux Wojtyla et Wyszyński



vendredi 18 janvier 2013

Freud et Girard, quelques éléments de réflexion

Nous avons tous une connaissance diffuse de Freud... Personnellement, je fus toujours attiré et horrifié par les conséquences de sa pensée. Le sentiment que la psychologie tient la vérité par le petit doigt mais ne l'embrasse pas.
Je voudrais soumettre quelques études ci-dessous. Des fiches de lectures de Scriptoblog (Jeff Carnac beaucoup...) et une critique de Jérémy Marie.

J’ai lu la violence et le sacré, il y a trop longtemps…Je devrais le relire mais entre temps, j’ai trouvé des petits éléments qui me permettent de confronter René Girard et Sigmund Freud. Onfray, mine de rien, sera un des fils directeurs, il permet probablement de voir ce que peut être un extrême inverse de Freud et de concevoir un juste milieu girardien.

Que croire quand nous pensons qu’Œdipe est une victime sacrificielle ? Que faire quand nous prenons au sérieux la phrase de Jésus sur la croix ? « Pardonne leur seigneur, il s ne savent pas ce qu’ils font ». Comment résister quand nous pensons comme Girard dans un texte paru dans géométrie du désir (P218) « La sexualité n’est pas, comme le croyait Freud, le principale ressort de notre existence, mais un miroir qui la reflète en totalité. C’est ce miroir que nous tend le roman contemporain. Et nous y voyons apparaître, de plus en plus nettement, l’échec de l’entreprise prométhéenne. »



Oui, Girard, me semble au tout début de mes recherches ce qui peut libérer l’intuition freudienne, l’épurer, la concrétiser…

Quelques extraits…


Extraits Fiche de lecture d’Onfray, crépuscule des idoles sur scriptoblog

Onfray accuse Freud d’avoir plongé l’esprit occidental dans un rapport magique au monde. Sa philosophie est caractérisée par une dénégation inconsciente du corps, dont le primat accordé au psychisme n’est que le masque. Ce déni du corps traduit, en profondeur, un refus de l’incertitude, une volonté obstinée de ne pas concéder à l’humain sa part de mystère : l’inconscient freudien est une pure abstraction, qui se révèle par des phénomènes que l’existence de cette abstraction permet de relier arbitrairement. Le discours freudien est donc celui d’une reconstitution artificielle d’un monde parallèle, où le pouvoir du mage transcende les limites de la connaissance humaine. C’est une pensée magique, et, plus grave, c’est le point de départ d’un univers sectaire : le monde freudien, déconnecté du réel, fournit en réalité un placebo à des malades eux-mêmes atteints d’une semblable déconnexion. Le psychanalyste ne guérit pas, il cautionne la maladie, il la rend acceptable par son patient. Fondamentalement, c’est de la magie noire.

Cette magie, explique Onfray, est dangereuse parce qu’elle repose sur un ensemble de mythes agissants. Si vous vivez dans un monde où l’on vous dit que tout est sexe, au bout d’un moment, dans votre esprit, tout sera effectivement sexe (surtout si ce discours vous libère d’un puritanisme étouffant). Si vous vivez dans un monde où l’on analyse toute relation comme perverse, alors toute relation deviendra effectivement perverse (surtout si vous vivez dans un monde dont les structures socio-économiques sont réellement perverses). Et si en plus, vous vivez dans un monde où les tenants des thèses en question pratiquent l’intimidation à l’égard de quiconque ne partage pas leurs certitudes, vos réflexes d’obédience viendront renforcer l’impact pathogène du discours sectaire dans lequel votre société est enfermée. Ne perdons pas de vue qu’à travers le Comité Secret de la Société psychologique et ses ramifications à travers toute l’Europe, la psychanalyse s’est, très tôt, organisée comme une franc-maçonnerie particulièrement sectaire, dont les affidés chassaient en meute – d’où la dictature intellectuelle des milieux freudiens dans les intelligentsias.

Sous cet angle, on sort de la lecture d’Onfray avec en tête une hypothèse : Freud se rattache peut-être à la catégorie des faiseurs « d’horribles miracles », pour parler comme René Girard – il crée une peste, la répand dans la société en jouant sur les mimétismes, et se vante ensuite de pouvoir guérir du mal qu’il a lui-même créé. C’est en effet ainsi, explique Girard dans « Je vois Satan tomber comme l’éclair », que procédaient les thaumaturges du paganisme tardif – dans les catégories chrétiennes, Freud serait donc un faux prophète, un antéchrist.



Extrait fiche La route antique des hommes pervers de Girard par Scriptoblog

Comment s’est déroulée la chute de l’idole Job ? Girard résume sa théorie mimétique : l’idole a été ce que les idolâtres avaient envie d’être, par admiration, et ils sont entrés en concurrence dans l’admiration ; pendant longtemps, ils ont vénéré l’idole pour être elle par délégation, et ils se sont détestés parce qu’ils se faisaient concurrence ; puis, à la première erreur, ils ont fait chuter l’idole pour être elle à la place d’elle, et se sont réconciliés dans son sacrifice. Ainsi, l’instinct de mort et l’instinct de plaisir, le thanatos et l’éros, ont la même origine. Le péché d’idolâtrie ne s’est donc pas « sublimé », au sens de Freud, mais bel et bien confondu avec la pulsion de mort. Girard, à sa manière, rejoint la remarque de Jung sur le « mariage avec l’ombre » - Girard, lui, parle d’un « orgasme naturel de la violence », qui constitue « la première des techniques et leur mère à toutes, la technique du bouc émissaire ».

Extrait fiche Violence et sacré de Girard par Scriptoblog

La fin de « La violence et le sacré » est consacrée à une critique du freudisme. Pour Girard, Freud, par son pansexualisme, s’est dissimulé à lui-même le caractère mimétique du lien père/fils, pour centrer l’ensemble de la psychanalyse sur le complexe d’Œdipe. Girard répond : le fils veut être le père à la place du père, et désirer ce que désire le père ; et la mère, au final, n’est dans cette relation principale fondatrice qu’un objet de désir parmi d’autres. Et le fils ne peut pas avoir conscience, dans la petite enfance, du fait que cette identité de désir fonde une rivalité. Ainsi, fonder l’ensemble de la psychanalyse, comme le fait Freud, sur la seule question du désir incestueux revient à mettre en avant un élément parmi d’autres, qui, dans la psyché, ne se distingue au départ en rien des autres. Et Girard de conclure qu’il faut désormais construire une autre psychanalyse : celle des rivalités mimétiques, au sens large, au sein desquelles le complexe d’Œdipe n’est qu’un des éléments structurants, parmi d’autres – une psychanalyse, aussi, qui restituera le désir possessif fils/mère au sein d’un autre désir, mimétique celui-là : fils/père. Une psychanalyse, enfin, qui permettra, en comprenant à quoi servent les interdits, de sortir de la conception issue du freudisme, conception selon laquelle la dissolution de la violence passe par la dissolution des interdits – alors que, explique Girard, c’est exactement le contraire.

Encore une fois, il est impossible ici d’entrer dans le détail de l’exposé final de René Girard. Le texte est si dense qu’il faudrait le recopier, on ne peut pas le synthétiser sans le trahir. Et comme il est fort long, on ne le citera pas. On incitera plutôt le lecteur de cette courte note à se reporter à l’ouvrage source, en se souvenant que l’enjeu réel du travail de Girard est énorme : il s’agit de libérer la religion du Fils de l’emprise perverse exercée par la religion de la Mère.



Œdipe mimétique de Mark Anspach vu par Jérémy Marie tel que je l’ai trouvé sur Amazon

Voilà un subtil ouvrage. Claude Tresmontant disait "La clarté est l'honneur de l'intelligence" et ce livre remplit cette maxime à la lettre, à la manière d'un décryptage policier du mythe oedipien. Plus qu'une analyse ou une synthèse brillante qui en finit une bonne fois pour toutes avec le complexe de Freud, il s'agit-là d'une vraie composition qui prend tout son sens à la fin.
Le lecteur gravit les échelons - Girard accompagne et Anspach assure la montée. Il va plus loin que Girard dans le domaine du complexe dit "oedipien". Tout d'abord, quelques précisions nécessaires : Girard n'a jamais voulu faire de la théorie mimétique un "système" :
"Loin d'être encyclopédique au sens de Hegel, Marx et autres constructeurs de système du XIXe siècle, ma thèse déconstruit la culture humaine, en un sens plus radical que celui des déconstructions linguistiques."

Le problème oedipien, dans ce cas de figure, va beaucoup plus loin que d'apparents petits problèmes universels humains. Anspach rappelle Cuddily qui "soutient que tout le discours psychanalytique sur le refoulement des pulsions cachées peut être lu comme une sorte d'allégorie de l'expérience du juif contraint à déguiser son identité s'il veut "passer" dans le monde des "manières" chrétiennes"
Il y a de fait de superbes intuitions sur le "ça" ; au cri de "sale juif !", Freud répond "sale chrétien !"
Oedipe et Judas sont une seule et même personne, ici.

"En postulant l'universalité du complexe d'Oedipe, Freud a rendu universel le rôle du bouc émissaire, faisant des juifs et des chrétiens à la fois des parricide incestueux."

Il y a le livre de Onfray et il y a le livre de Anspach. Il y a la critique de Freud qui entend retourner au panthéisme grec sans le (sa)voir et il y a l'Oedipe mimétique. D'un côté, ceux qui cassent un mythe pour en secréter d'autres sans s'en rendre compte, possédés par un athéisme littéraire ; de l'autre, ceux qui en comprennent la substance pour en corriger les vilaines bêtes.
Lisez les deux et choisissez... en "conscience".

Pour la bonne bouche....
Freud, Jung et Girard sur Scriptoblog encore...