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lundi 7 septembre 2015

Le paradoxe orthodoxe - traduction d'une interview de John Milbank

Veuillez trouver ci dessous une traduction d'une interview de John Milbank que je trouve très intéressante. Il présente ici une part de sa compréhension de la modernité, de la politique et de théologie.

Avec dans le désordre :
 Saint-PaulCharles Taylor (philosopher).jpg

(NB : Je ne suis pas si doué que cela en langue anglaise, il y a surement des passages à améliorer..., work in progress)

Milbank est un théologien anglican dont les idées se distinguent par un profond scepticisme sur la raison séculière. Ayant donné forme à la théologie de la Radical Othodoxy et fourni les fondements des mouvements des Tory rouge et des labour bleus  dans la politique britannique.
Son livre le plus récent, la monstruosité du Christ, est une collaboration avec le philosophe slovène Slavoj Zizek édité par Creston Davis et publié en 2009 par le MIT press. Il est aussi un contributeur à Varieties of secularism in a secular age, une série d'engagements critiques avec Charles Taylor A secular age récemment publié par  Harvard University press.

Nathan Schneider : Vous écrivez de Slavoj Zizek, "en un sens important, il porte un témoignage théologique" Comment un athée auto-proclamé peut il porter un témoignage théologique ?
John Milbank : Dans le roman de Dostoïevski, les démons, un personnage, Kirilov, parle à la fois de la nécessité de croire en Dieu comme la réalité de la bonté infinie et de l'impossibilité de le faire. Sa résolution de ce dilemme est un suicide délibéré et sans aucune autre raison que dans une monde athée, il est lui-même désormais un dieu, comme possesseur de la volonté souveraine et que le suicide est la plus haute démonstration de cette volonté. Zizek essaie d'échapper à ce dilemme par un autre chemin en montrant la figure du Christ, dont la tradition considère qu'il est l'incarnation de Dieu dans une vie humaine particulière. Bien que, pour Zizek, Dieu ne peut pas être présent dans une apparence incarnée, sinon il n'existerait pas, il insiste pourtant qu'en dehors de l'héritage chrétien, nous n'aurions pas eu le sens de l'exigence d'absolue excédant toutes les lois et les habitudes humaines. En effet, la notion d'incarnation soutient, pour Zizek, l'idée de cette exigence d'absolue, qui oriente notre humanité, est plus qu'humaine même si elle vient, dit il, de "nulle part".

NS : Contre Zizek, vous insistez sur la notion de théisme. Quelles sont pour vous les perspectives pour une rencontre philosophique avec la théologie qui ne consent pas à une divinité transcendante ?

JM : Je crois que, à la fin,  ces perspectives sont inexistantes. Dostoïevski a vu plus loin que Zizek parce qu'il a dramatisé les positions existentielles alternatives face au nihilisme, même un nihilisme christologique. Kirillov essaie l'affirmation de soi, mais conclue logiquement que le seul et irréfutable acte d'affirmation de soi divin est le suicide (self-slaughter). Stavroguine, dans le même roman, adopte au contraire une malicieuse indifférence qu'il déploie avec séduction pour déranger la vie des autres. Mais à la fin, cela conduit à un suicide de pur désespoir. Le Christ de Zizek est simplement un clown, le tout un chacun rejeté, la scorie du monde. "Le bien" est réduit à l'instance de ce qui excède la réalité, qui ne trouve aucune maison. Cela place l'amour sous l'être, même si en un sens, c'est au delà de l'être pour Zizek comme l'impossibilité du désir réalisé. Mais à la fin des Démons, Dostoïevski suggère dans la bouche de Verkhovenski mourant que l'amour excède l'être dans le sens que le réel est orienté par le bon. Ici, la foi aimante seule ferme le cercle de la controverse ontologique. Le plus élevé, ce qui inclurait l'existence, doit en effet exister. Sans l'idée de bonheur parfait pour toute la réalité, que la plus extrême misère ne peut perturber, Dostoïevski affirme que l'être humain perd son orientation définie. Les derniers épisodes du roman essaient de décrire des scènes de reconnaissances révélatrices et de pardon entre les personnes, qui montrent comment nous pouvons authentiquement participer en cette perfection infinie et ainsi transfigurer le monde.
La philosophie athée se trouve encore elle-même prise dans une version théorique de l'aporie nihiliste décrite par le romancier russe du XIXème. Aussi, comme Kirilov, elle peut affirmer  la raison ou la liberté humaine contre le pouvoir du vide - mais ensuite elle ressemble à un vœux pieux fanfaronnant ; ou encore comme Stavroguine, elle peut dénier toute la réalité finale de toutes suppositions humaines sur la base d'une nature indifférente. Mais dans ce cas, la réalité de la raison elle-même est menacée. Le logos athée manquera toujours soit d’Être ou de raison, sans lequel il n'y a pas de philosophie, ni d'exercice de l'amour de la raison.

NS : Vous avez maintenant un livre à paraître, encore avec Creston Davis et Zizek, sur saint Paul, qui a été un sujet populaire pour la philosophie continentale dans ces récentes années. Pensez vous qu'il est légitime pour les théoriciens séculaires de prendre Paul comme modèle d'action politique.

JM : Certainement dans le sens où Paul a provoqué les premières "Lumières" occidentales, les premières idées pour une humanité universelle, pas seulement pour les élites. Il a aussi suggéré que les normes pour une vie humaines reposent au delà de tout code de droit coutumier. C'est à mettre au crédit de ces penseurs séculiers s'ils voient Paul comme le constructeur du paradigme pour tous les gestes révolutionnaires à venir. En même temps, ils sous-estiment souvent ses paradoxes et la manière dont il est aussi une figure conservatrice : ce qui ne veut pas dire de retourner la vérité de l'élection juive par Dieu ou la loi juive mais la rappeler à ses fondation profondes. Il y a quelques dangers dans la lecture marcionite de Paul, déniant le Dieu de l'ancien testament comme dans les évocations de Ernst Bloch et d'Alain Badiou, par exemple. Paul, par contre, appelle en même temps à la tradition et aussi aux bases cachées de la tradition, ce qui permet qu'on les dépasse respectueusement. Pour être juste, Zizek et Agamben admettent plus cela. Mais ensuite, ils sont aussi gnostiques dans leurs suggestions que Paul est pris entre l'aspiration à échapper du domaine quelque peu sinistre de la loi et d'un autre coté de l'impossibilité de le faire. Alors parce que il a foi dans la possibilité de la médiation, Paul ne fait pas seulement le geste radical ; il ne fait pas non plus comme Marx qui propose la nécessité de la destruction de l'ordre présent. Au lieu de cela, il établit systématiquement une nouvelle sorte de communauté internationale à l'intérieure, à coté -et alors au delà- de l'état. Cette communauté est en même temps démocratique et hiérarchique, en même temps nouvelle et cosmopolite et pourtant aussi archaïque parce qu'elle retourne à la base pré légale  d'un ordre de l'échange de don.(gift-exchanging order)

NS : Cet intérêt renouvelé pour Paul, pourquoi pensez vous qu'il survient maintenant ?

JM : Cela coïncide avec un sens nouveau de la futilité tragique. Si j'étais athée, je pense que je devrais en fin de compte condamner cet intérêt comme un désespoir annonciateur. Pourtant Paul, lui-même, était éminemment pratique. C'est, ironiquement, son mode de pratique que les athées ne peuvent saisir ou embrasser, parce qu'elle est fondée sur la possibilité d'imaginer la foi et la confiance
en l'infini bonté sur terre. Paul ne l'attribue pas à une dialectique de la loi et du désire ou bien à celle de la mort et de la vie. Il croit plutôt, en insistant sur la résurrection, que la vie est infinie et éternelle.
Sa science politique de la résurrection est la seule possible pour un espoir illimité en la venue de la coexistence harmonieuse par l'incarnation de l'amour et de la justice.

NS : Voyez vous votre participation à ce dialogue comme de l’évangélisation ? Qu'est ce que vous espérer accomplir ?

JM: Oui, la victoire.

NS : Adam Kostko, in "Zizek et théologie", soutient que les chrétiens ont à apprendre quelque chose des gens comme Zizek. Pensez vous que la conversation pourrait aller dans les deux sens ?

JM : Bien sur, il y a des choses à apprendre de Zizek - il nous rappelle que la logique du Dieu-Homme est plus universellement humaine que la logique de Dieu seul. En ce sens, il refuse, comme athée, le relativisme paresseux de tellement de théologie chrétienne contemporaine, qui trahit l'incarnation en voyant le Dieu-Homme seulement comme une sorte d'ajout optionnel à l'idée de Dieu. Cet ajout pourrait bien être également pour eux la Torah ou le Qoran. Mais penser cela est aussi trahir la spécificité de l'héritage occidental. Zizek est ici un rectificateur crucial. Cependant la posture de quelqu'un comme Kostko peut seulement produire un sourire ironique chez quelqu'un de ma génération. C'est exactement la sorte de théologie pusillanime de celles de 60's dont nous avons longtemps cherché à sortir. Pourquoi ? Parce que c'est de la mauvaise foi. Si vous tendez à devenir un athée et un nihiliste, alors soyez le. (If you are going to be an atheist and nihilist, then be one.) Seul les médiocres répètent les panacées séculaires sous une apparence pieuse. Une telle théologie ne peut jamais possiblement améliorer les choses, par définition. C'est un triste et saisonnier écho de ce qui a pu être puisant dans le passé. Toute véritable théologie chrétienne, par contraste, émerge de l’Église qui seul est la médiatrice de la présence du Dieu Homme qui est la présupposition de toute pensée chrétienne. Kostko craint que l'Eglise soit une institution, mais bien sur elle ne l'est pas -ou pas premièrement- comme Graham Ward l'a bien indiqué, c'est plutôt, l'évènement continu de l'ingestion du Corps du Christ. Ce fait fournit une auto correction critique bien au delà de toute remontrance, faites par les gens extérieurs à elle, de toutes les insuffisances et abus de l’Église et dont j'espère être parmi les premiers à reconnaitre et dénoncer.

NS : Vous avez noté le virage de la théologie dans la direction de la sécularisation, via son adoption des méthodes des sciences sociales laïques. Comment assume-t-on une véritable théologie dans un temps séculaire ?

JM : Je suis critique d'une théologie utilisant les sciences sociales quand cela veut dire adopter des positions théologique ou athées sans critique et déguisé. la théologie dans un age séculier doit rendre compte de la laïcité et pourquoi la sécularisation a-t elle eu lieu. Cela doit inclure la reconnaissance de la manière comment le christianisme sécularise (dans un bon sens) en désacralisant la politique, la loi et la nature à un certain degré - mais sans désenchantement total. Au même moment, nous avons besoin de nous rendre compte des raisons pourquoi le sécularisme (dans un mauvais sens) a laissé l'occident en royaumes autonomes indifférents au sacré. Les personnes, les pays, et l'argent sans référence à Dieu deviennent, comme Karl Polanyi l'a annoncé, soit des idoles soit de simples instruments à exploiter -ou les deux à la fois. Charles Taylor, je pense, a une partie de la réponse sur les raisons de cet évènement ; l'occident est devenu sur discipliné et l'éthique a remplacé la religion. l'autre partie de la réponse est la manière par laquelle la mauvais théologie a inventé paradoxalement une "pure nature" de sorte que une notion plutôt simpliste de Dieu comme quelque chose de surnaturel et interférant pourrait d'autant mieux se démarquer. Défendre la médiation, par contraste, est de nouveau crucial ici.

NS : Pensez vous qu'un athée n'a rien à faire dans un département de théologie ?

JM : Je recommande des départements mixtes de théologie et d'études religieuses dans les université laïques et le recrutement de personnes de toutes les croyances religieuses, rien de plus. Mais, bien sur, si on respecte les connaissances liées aux traditions, ensuite l'adhérence à ces traditions peut parfois être pertinentes pour déclencher un recrutement, c'est une question de tact, pas de scandale.

NS : De plus en plus, des personnes en viennent à se décrire eux-même comme "spirituel mais non religieux". Pensez vous, cependant, qu'il y a une utilité -peut-être même un potentiel pour les mouvements politiques- dans le détachement croissant de la vie religieuse des gens des autorités traditionnelles, et dans cette autonomie retrouvée ?

JM : Il est bon que les gens ne puissent être plus si facilement contraint à la religion. La foi, elle-même, doit accueillir cela sur des raisons basées sur la foi. En un sens, nous sommes retourné à la situation des siècles des premières communautés chrétiennes. En même temps, cependant, l'autonomie et la liberté de la tradition ne peut jamais être réelles. On doit se réconcilier avec son propre héritage et les enfants doivent bien apprendre quelque chose. L'idée qu'il leur pourrait être seulement offert le "choix" est bien sur folle. Avant de choisir, nous sommes établis dans une mode de vie et d'habitude.

NS : Un autre aspect du libéralisme moderne -et de la religion libérale- dont vous avez été très critique est sa soi disant révolution sexuelle. Pourquoi l'appelez vous fascisme alors que beaucoup de personnes la considère comme une avance de la liberté.

JM : En un sens, la libération du sexe de la loi a toujours été laissé supposé par le christianisme ; la libération des années 60 reste un évènement à l'intérieur de l'histoire chrétienne. En même temps, ce que nous avons vu là était une sorte de démocratisation et commercialisation des morales "bohémiennes" qui a été elles-mêmes légitimé et normalisé pour une élite, comme Phillip Blond l'a souligné. Le problème ici est que l'auto plaisir peut aussi devenir explicitement ou tacitement un but en lui-même. Quand les romantiques parlaient avant de l'importance du mariage à devenir "libre" comme un objectif, cela me semble le signe le plus proche.

L'épanouissement humain repose plus dans la direction de l'amour fidèle et dans sa propre insertion dans la continuité des générations. Le mariage et la famille, malgré toutes leurs corruptions et leur usage impropres sont à la base des institutions démocratiques. Le fascisme arrive dans le cadre car je pense (suivant Adorno, parmi d'autres) que la séparation graduelle du sexe et de la procréation est regardé naïvement si nous ne réalisons pas que c'est ce que l'état veut. Discrètement, elle veut sécuriser le contrôle "malthusien" sur la reproduction et traiter avec l'individu directement, plutôt que par la médiation des couples. Beaucoup du féminisme libéral est, en fait, en pratique, du coté du néolibéralisme politique et économique. Il est trop rarement noté que la permissivité sexuelle est devenu aujourd'hui une sorte d'opium qui secrètement concilie le peuple à la perte de ses autres libertés -en lien avec l'état et le marché.

NS : Est ce que cela signifie que le progrès du féminisme, comme celle des minorités sexuelles, doit être renvoyé ?

JM : Ce dont nous avons besoin n'est pas un retour à une forme légiste de coercition et d'ostracisme social sur le champ sexuel, mais un changement d'esprit, qui promouvrait la fidélité de la relation et l'encouragement de la créativité humaine et à la participation dans les lieux de travail et dans la vie civile. Dans ce contexte, je pense qu'il est important de soutenir l'engagement civil gay mais de s'opposer à l'idée de "mariage gay". De plus en plus de personnes gay en Europe  ou aux USA approuvent cette combinaison.

NS : Et enfin : capital. Qu'est ce que la crise économique actuelle signifie pour vous, théologiquement ? Jusqu'à où un penseur athée, comme Zizek, peut il aller vers une analyse significative de celle-ci ?

JM : Pas très loin, car il tend à combiner refusism et nostalgie staliniste. La crise actuelle n'est pas finale mais nous rappelle ce qui arrive quand on arrache la signification des choses hors de ces choses elles-mêmes, qui est une conséquence aussi bien de la sur abstraction que de l'individualisme tournant à l'émeute. Je pense que nous avons besoin d'un sens nouveau de la sacralité des pays, des peuples et même de l'argent comme des biens réels quoique non comme des choses à être adorées pour elles-mêmes. Nous avons aussi besoin de réaliser que les humains sont des donateurs (gift-exchanged) cherchant la reconnaissance mutuelle plutôt que des opportunistes cherchant leur propre intérêt. Non seulement, les procédures d'un marché éthique sont plus viables mais ils permettraient aussi un marché plus libre et conduit plus par la confiance et la compréhension tacite. C'est en fait le marché néolibéral qui a besoin du titanic, l'état interventionniste.

NS : Que pensez vous des perspectives pour un mouvement politique informé théologiquement dans le monde moderne d'aujourd'hui ?

JM : Le Conservatisme rouge (The red Toryism) est un vieux courant dans la politique canadienne qui a été transplanté et relancé en Grande Bretagne par mon ancien élève Phillip Blond. A travers lui et d'autres, incluant les travaillistes bleus (blue labourites) avec Maurice Glasman à leur tête, une politique des paradoxes émerge et fait son bonhomme de chemin en Grande Bretagne. (En Grande Bretagne comme en Europe, le "rouge" désigne la gauche et le "bleu" désigne les conservateurs). Donc, les conservateurs rouges montrent le paradoxe d'un conservatisme mélangé avec un associationnisme non étatique et un distributisme - avec du "socialisme" en un certain sens- et les travaillistes bleus indiquent le paradoxe d'un socialisme non étatique.avec une nuance conservatrice. Basiquement, nous avons ici une tentative d'élaborer en pratique une politique comunautarienne (communitarian politics) mais une politique qui intégrerait intégralement une dimension économique. Une polarité libertarienne et comunautarienne commence à détourner la domination de la polarité gauche contre droite au cœur de la politique britannique. Cette nouvelle pensée se concentre du think tank de Phillip Respublica, et -ne faites pas d'erreur- c'est quelque chose de gros. Déjà, les principaux partis ont adopté des aspects des idées de Phillip pour un "état propriété"(ownership state) qui impliquerait un contrôle professionnel plus décentralisé dans le domaine public-mais avec des fins sociales et sans bénéfices. En complément avec ce nouveau mode d'état, la nouvelle position "paradoxale"plaide aussi pour un "marché moral" dans lequel le contrat doit avoir lui-même un objectif social. et où le business sera souvent un partenariat entre propriétaires, travailleurs et consommateurs. Ces idées sont influencés par Luigino Bruni et Stefano Zamagni qui ont aidé au brouillon de Caritas in veritate, l'encyclique récente du pape Benoit XVI. On peut aussi lier cela à un mélange d'éléments de Polanyi et de Marx. L'argument est qu'un marché encore plus libre (encore plus que ce que veulent les néolibéraux) est aussi un marché moral (comme ils ne prétendent même pas d'y penser). Pourtant de nombreux arguments sur le rôle exact du gouvernement dans tout cela n'ont pas encore été épuisé. En aucun cas, il n'en est sorti que la seule chose qui puisse casser avec le Thatcherisme et le blairisme soit une nouvelle fusion ou encore une recréation soit du old labour ou du vieux Taylorism.

NS : En quoi consiste, politiquement parlant, ce paradoxe ?

JM : Il y a trois temps.
D'abord, en Grande Bretagne aujourd'hui, comme aux USA nous voyons qu'un marché libéré a en fait augmenté le rôle de l'état-qui-sauve et maintenant des grandes banques, en tant qu'aide sociale réparatrice, en polissant l'anarchie individualiste. La confiance morale est exigée par le marché, mais le neolibéralisme ne théorise jamais l'entreprise comme impliquant une telle confiance et a n'a pas réussi à éviter de le remplacer par plus de mesures d'incitations et de surveillance.
Ensuite : C'est un cliché de dire que la droite a gagné économiquement et la gauche culturellement. Mais c'est, en fait la victoire d'une seule force- le libéralisme. A cela nous opposons un communautarisme associationniste qui joint un égalitarisme de gauche avec un conservatisme concernant valeur culturel et éthique. Elle est pour la haute culture et pour l'excellence scolaire en éducation mais veut que ces choses soit disponible démocratiquement. Éthiquement, cela est pro famille mais ne désire pas revenir sur les gains de l'égalité des femmes et sur la tolérance sur l'homosexualité-le point important est plutôt le fait que le mariage stable est le meilleur chemin pour la plupart. Il est aussi critique sur la technologisation de la médecine et l'approche, en croissance, calculatrice des vies et des vieux. Elle prend pour sures que toutes les personnes décentes sont opposées à l'euthanasie volontaire.
Le troisième paradoxe est qu'une démocratie égalitaire exige une hiérarchie des valeurs et des personnes d'excellence.
Autrement, l'argent et la sophistique conspirent ensemble pour le détruire comme ils l'ont fait dans les dernières années. La démocratie peut seulement être soutenue que quand il y a en parallèle, une préoccupation non démocratique avec la Paideia - la formation de bon caractères qui relie le talent et la vertu et les met en position pour des influences sociales appropriées. Sans l'inculcation extra démocratique de caractère, la démocratie ne peut pas entrer en débat avec le bon qui est le seul débat légitime et non corrompu qui peut être tenu.

NS : Quelles sont les sources de ce caractère ? Est ce que ce sont nécessairement des chrétiens ?

JM : Les conservateur rouge ou les travaillistes bleus refusent ensemble la déontologie de la droite et l'utilitarisme de la gauche en faveur d'une vue que l'état, la société et l'économie doivent tous voir leur rôle comme la construction d'un fleurissement individuel d'honneur et de vertu. Le rôle de médiateur des corps religieux dans tout cela est clairement crucial. Nous espérons que beaucoup de musulmans, de juifs, comme des chrétiens embrasseront une politique du Bien, enraciné dans la Bible et les antiquités classiques. C'est l'héritage repensé et démocratisé (conformément à l'élan biblique) qui seul peut sauver l’Amérique et le monde.

mercredi 22 avril 2015

Cheminement historique de la médiation interne

Je vous propose deux vidéo. Elles viennent d'une interview de René Girard de 2006 réalisé par Benoit Chantre et André-Pierre Boutang.


                      



Les deux vidéos ci dessus ont une unité. Les deux prennent, tel "Mensonge romantique et vérité romantique", l'exemple de grands romancier pour développer les thèses du désir mimétique et leur évolution avec l'histoire. Surtout, René Girard y explique le mouvement de la médiation externe à la médiation interne (après avoir explique l'importance du médiateur dans notre désir). Son exemple de ce passage, dans Don Quichotte, entre les deux médiations est très éclairant. 
Ensuite René Girard extrapole vers les sociétés occidentales. Comment ce passage vers la médiation interne s'est généralisé. Comment nous sommes passés de Cervantès (analyse de la médiation externe et passage à la médiation interne) à Stendhal (généralisation dans la société de la médiation interne). "Le monde moderne est le monde des rivaux malheureux."

Dans la seconde vidéo, il montre le danger principal de cette médiation interne. Le scandale (tel que l’Évangile le nomme). Comment le médiateur devient obstacle et comment nous le devenons simultanément pour lui.
L'histoire du roman montre ce mouvement vers la médiation interne se propageant partout, les relations politiques, privées (Proust) et enfin familiale (Dostoievski).
Girard en profite pour faire une ode à la famille, lieu de protection contre toutes les invasions des rivaux. Il comprend Freud sur le risque de paternalisme violent, mais pour lui, il se trompe complètement et ne voit pas la perte du père comprise dans la perte de la médiation externe en cours.
René Girard conclue sur l'incompréhension occidentale et créatrice de bouc émissaire. Plus nous sommes enfermés dans le radicalisme fou de la perte des médiation externes plus nous nous rendons malheureux et accusons qui nous pouvons car nous devrions avoir tout pour être heureux !

En ces temps des remises en cause de la famille et de l'autorité, reconnaissons humblement leur beauté, leur fondements nécessaires (et eschatologique ?) et apprenons à ne plus faire des autres des obstacles ! Tentons de ne pas tout détruire ! Accueillons ! Ne soyons pas dupe de notre désir ! Embrassons notre père ! Et confions lui ce que nous pouvons... 

Plus bas quelques détails des vidéos...


samedi 15 février 2014

Amour et amour propre dans roman contemporain par René Girard

Dans cet essai paru dans "Géométries du désir", René Girard reconduit sa théorie du roman en montrant comment elle comprend son mouvement historique vers un individualisme toujours plus vaniteux et toujours plus romantique quand bien même elle prend les attributs d'une sexualité exacerbée. Il faut le répéter avec Girard, l'individualisme se retourne contre lui, même quand il prend le masque de la libération sexuelle.... Mais n'y croyons rien...

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Le romantisme est une réaction pour justifier le "soi", lui même menacé par l'anonymat et de désintégration des sociétés démocratiques.
Les premiers romantiques s'affirment par l'intensité de l'amour pour une femme qui tient, au final, un rôle mineur. Le romantique est un Dieu et son amour, communion avec lui-même. Le mythe de l'amour romantique a survécu mais en se caricaturant.
Nous aboutissons alors à la littérature du début XXème, Lawrence, Breton, Gide, Montherlant... La sexualité remplace l'amour comme instrument de la justification de "soi".
P201 : Les moyens sont différents, mais la fin reste la même. Les premiers romantiques se targuaient de l'éternité de leur attachement à une femme irremplaçable ; leurs successeurs exultent dans la vigueur toujours renouvelée de leur désir pour un nombre indéterminé d'objets sexuels. L'importance toute relative des partenaires sexuels ne fait désormais plus de doute. La nature interchangeable des objets exhausse l'unité et la supériorité du sujet désirant.








 


Avec Freud, ces auteurs seront considérés comme des libérateurs de l'humanité pour une meilleure vérité sexuelle. Pour Girard la dimension mythique des œuvres du XXème siècle a augmenté mais sont restées inaperçues. Par exemple, Don Juan est banalisé. Il est partout, surtout dans Mr Jean de Roger Vailland.
Ce sont des grands malentendus. Au XVII, Don Juan prend l'allure d'un homme vertueux, il prend des risques et accepte les échecs. Au contraire, Mr Jean montre sa lubricité, Mr Jean voulait être comme Don Juan mais Don Juan non... Les deux dissimulent leur identité mais Mr Jean souffre de l'indifférence. C'est le signe de la vanité. L'égotiste se croit Dieu, il croise une femme indifférente, la divinité lui revient automatiquement. La femme émancipé a les mêmes ambitions métaphysiques. Elle veut être Dieu et est fascinée par les apparences  d'invulnérabilité.

Mais la filiation de l'homme moderne n'est pas avec Don Juan mais avec le dandy, professeur d'indifférence. Selon Stendhal, c'est l'enfant de la démocratie. Il affiche son indifférence pour attirer les désirs oisifs. C'est le capitaliste des désirs. Du dandysme naît l'érotisme qui est un contrat entre "moi" égaux cherchant à se vaincre de surenchère et de désinvolture. Le premier qui avoue son désir sera rejeté. C'est un monde de réciprocité impossible. Les héros d'aujourd'hui sont voués à être déçus malgré l'aspiration à la communion sentimentale. Si les amoureux ne peuvent s'entendre, c'est que chacun tend à entretenir l'illusion de la divinité.
L'érotisme est le signe de la fascination pour l'identique vu comme altérité radicale. Ce sont deux miroirs face à face.. Cela peut être une raison de la confusion des sexes. L'obsession homosexuelle ne serait elle pas une forme paroxystique de ce malaise ?

Or la contagion prend la petite bourgeoisie. Camus en sera peut être le Dostoievski... Dans "la chute", le héros, après une blessure d'amour narcissique, cet avocat de grandes causes écarte les bouc émissaires naturels et condamne son propre égotisme. Non, l'individualisme n'est pas le facteur unificateur. tout ce qu'il embrasse se désintègre. L'exaltation de la sexualité ou avant de l'amour ne sont que les symptômes de la crise spirituelle.

Ensuite Girard note la dimension voyeur de la littérature et de l'individualisme moderne. Le refus stratégique et impuissance sentimentale se rejoignent. L'invulnérabilité équivaut l'impuissance. Le roman moderne se sépare en deux frères jumeaux, les séducteurs arrogants et les pauvres misérables.
Citation p213 : Ces héros antithétiques constituent les deux moitiés de notre vérité. Mais une demi vérité n'est pas toute la vérité, c'est même l'arme la plus redoutable contre la vérité. Les romanciers de la demi-vérité (quelle qu'en soit ici la moitié) sont tous des romantiques masqués.
Mais il y a un problème. Plus la femme désirée le regarde, plus notre séducteur réprime son désir. Il en devient paralysé, c'est le début de la dialectique de voir sans être vu. Exemple nombreux de voyeurisme dans les romans modernes.
Le roman devient lui même voyeur et invite le lecteur à sa suite. Ainsi apparaît le nouveau roman. L'objet est écrit non comme il apparaît mais comme spectacle. La sexualité s'envahit dans toute la description.
Voyeur, n'est ce pas le rôle de l'homme contemporain que la société moderne lui a assigné ?

Ex: Robbe-Grillet, la jalousie, le héros semble absent. L'être humain est décrit comme un objet.
"La jalousie" demeure le triangle classique du drame bourgeois. L'histoire décrit malgré tout l'angoisse et le symbolisme de la haine. La jalousie résume les sentiments du héros et aux passions et aux persiennes par lesquelles il épie. Nous sommes aussi loin de la véritable communion que de la solitude. La conscience omnipotente de la philosophie s'avère être une prison. L'individualisme se retourne contre lui-même. Nous sommes fatalement ramenés à cette vérité.

Citation P218 La sexualité n'est pas, comme le croyait Freud, le principal ressort de notre existence, mais un miroir qui la reflète en totalité. C'est ce miroir que nous tend le roman contemporain. Et nous y voyons apparaître, de plus en plus nettement, l'échec de l'entreprise prométhéenne.

dimanche 1 décembre 2013

César et Rosalie Claude Sautet

César et Rosalie Claude Sautet 
L’éternel rival

L’histoire est simple, nous suivons un couple, Rosalie, divorcée d’avec un artiste, et César, vendeur de métaux en gros. Homme qui s’est fait tout seul, drôle, passionné, viril, passionné, actif. Au moment du remariage de la mère de Rosalie, David revient des États-Unis. Il est dessinateur de bandes dessinés, c'est un ancien flirt important de Rosalie. A partir de ce retour, il n'y aura que crise et rivalité entre César et David. Rosalie ne va cesser d’hésiter entre les deux hommes pourtant très différents. Un bel artiste, plus jeune, dans la modernité, et César, assez âgé aimant les parties de poker avec les vieux copains, les cigares. Voitures différentes…etc 
Va se jouer entre eux une rivalité de tous les instants qui va aller jusqu’au piège. L’un et l’autre vont aimer Rosalie pour la présence de l’autre. Ils iront jusqu'à vivre ensemble sous le même toit de la grande maison famille de Rosalie… Elle va décider alors de quitter les deux hommes. Elle reviendra et semblera les gêner dans une amitié évidente…
Ce serait folie de parler d’un film sur l’homosexualité… C’est un film sur le rôle du rival dans le sentiment amoureux. Sa découverte ravive l’amour de l’autre jusqu’à en avoir besoin pour avoir l’impression que la femme est vivante… Il y a un lien évident entre ce film et l'éternel mari de Dostoïevski. Roman où un vieux bourgeois se mariant à une jeunette la met précédemment dans les bras de l'ancien amant de sa femme défunte afin d'être sur que celle-ci lui plait véritablement. L'objet désirable ne prend sa valeur que si le modèle l'a véritablement certifié avant. L'objet se perd...

Et Rosalie, donc dans tout cela ? Elle est magnifique tout d’abord. Elle a du caractère mais agit seulement selon son bon vouloir et les caprices de son désir. Rejoint l’un, repart dans le sud avec l’autre… Aime les deux. Simple objet du désir et finalement paradoxalement oubliable par son manque de colonne vertébrale.
Il serait tentant d’être sensible à César, ses tristesses, ses crises, ses retours vers Rosalie, vers David… Mais c’est un homme perdu face à son désir. David, lui aurait plus tendance à fuir quand vient la rivalité mais cette fois ci, la différence de caractère si forte entre les deux acteurs va les rendre inséparables… Et les deux vont devenir des éternels maris à la Dostoïevski.
Mais cette histoire de rival est placée dans la vie de années 70 avec tout le talent de Sautet. C’est incroyable comment il arrive avec force à mettre toute cette histoire dans la vie d’une famille, d’une tribu, d’amis, d’une société… On est très facilement happé par toute cette vie que l’on pourrait très facilement oublié, que toute cette histoire est un mauvais jeux du désir.

A noter
Isabelle Huppert et Bernard Lecoq jeunes en guest star…
70’s forever…
Sautet aime voir les gens travailler…
Poker …
Les gens n’aiment pas trop Rosalie finalement…
Bluff de César
Importance de la voiture
La Vendée….
Montand est encore incroyable dans cet homme qui est humilié par son désir…
Ce film m’a tout de même mis dans des situations et des émotions incroyables…. ("Oh non mais c’est pas vrai !!")
Scène du bateau en ciré jaune…. Indifférenciation totale. Joie totale
Lettre de Rosalie
Ville de Sète. Incroyable passage sur la plage
Et la petite fille dans tout cela ? C’est compliqué…




dimanche 25 août 2013

Je suis une merde

Trouvé par hasard de mes pérégrinations d’internet, l’auteur du blog, « je suis une merde », Joachim Bel Mokhtar a, pour moi, écrit le manifeste de l’homme moderne. Six notes brèves et un résumé impeccable, implacable et essentiel.

On ne décrit bien seulement les enfers dont on a su se sortir. Je lis donc ce blog comme le récit d’un homme libre qui raconte avec vérité et lucidité son ancien emprisonnement. (enfin, j'espère...)


Il y a une généalogie évidente entre ce blog et les notes dans un sous-sol de Dostoievski. Le temps est passé, l’homme moderne a évolué mais il demeure ce dont Dostoievski a cerné. Dans le monde moderne sans roi, ni dieu, ni classes, nous sommes condamnés à une course à « l’être » dont nous sommes tous les perdants sauf l’autre, le rival si proche qui nous expose sa réussite, son « être » qui ne cesse de nous humilier. L’abolition des frontières interhumaines met tous les hommes sur la même ligne de départ. La victoire nous échappe que par notre propre faute, manque de volonté, faiblesse, paresse et enfin toujours cet autre, toujours, sans cesse, partout. « Je suis une merde » est le cri intériorisé de notre monde. La procrastination, l’hypocondrie, l’art vaniteux, sont les conséquences naturelles des hommes dont la défaite hante, blesse mais qui ne peuvent plus vivre sans, sauf en croyant quitter le jeu où alors ils se créent un personnage misanthrope au code personnel élaboré mais laid et toujours aussi vaniteux....



 Le jeune homme est passé d’une enfance choyée à un monde adulte pris dans cette course vers le néant aux relations d’autorité pervertie. Notre misanthropie est à la hauteur de notre déception et de notre fascination pour la violence de ces relations perverties.

Nous associons toute recherche de vérité à ce combat vaniteux, nous nous satisfaisons de notre retraite de ce combat, par simplisme ou au mieux par sa relativisation, hypothétique troisième voix à la mesure de notre mépris pour la vérité, la science et les religions.

En lisant ce texte, je pense que nous sommes tous des « Icare ».... Un être autonome qui se tourne vers le soleil. Détaché de tous liens terrestres et sociaux, nous cherchons à atteindre le soleil, à arracher « l’être » par nos propres forces. Nous nous écrasons alors et la seule marque de noblesse qui nous restera est de citer ce vers de René char. "La lucidité est la blessure la plus proche du soleil."

D’un point de vue chrétien, cette description de l’homme moderne est le piège d'une société chrétienne qui a perdu la foi. Cet homme "moderne" est le descendant du chrétien. C’est à dire l’homme qui peut faire connaissance de « l’être » depuis l’Incarnation mais qui a oublié que cet « être » nous était donné. Nous cherchons à le prendre par tous les moyens alors qu’il ne cesse de se proposer.





Le chrétien vit ce chemin paradoxal de la possibilité de la réalisation de soi (Incarnation) à la découverte de abolissement de soi (la crucifixion).

Notre vanité peut être combattu par la reconnaissance que l’« être » seul se situe vraiment dans ce Dieu crucifié, qui nous a donné la possibilité de la vanité (invasion de la médiation interne) ou de la communion avec lui... L'apocalypse (la révélation) n'est pas seulement historique, elle est devenu individuelle. La création de l'individu moderne par le christianisme nous conduit au sous terrain ou au Golgotha.... A la possibilité d'une perversion plus grande des relations comme à la possibilité de la rencontre véritable en passant par une conversion qui peut ne pas être seulement chrétienne.
Pour plus de détails, je conseille la lecture de critique dans un sous terrain de René Girard.

Ci dessous, une tentative de résumé des 6 parties du blog "Je suis une merde".


lundi 10 décembre 2012

La théorie du roman de René Girard par Jean Cohen

Je vous propose de lire avec vous un compte rendu  de Jean Cohen de "mensonges romantiques et vérités romanesques". Je trouve que ce document résume très bien ce livre essentiel. Je vous le recommande grandement.

Ce que découvre et montre René Girard dans ce livre?
En vérité, ce n’est jamais moi qui désire mais l’autre qui désire en moi. Toute œuvre qui épouse et démontre cette vérité est romanesque, toute œuvre où l’auteur, le héros se croit authentique et dissimule cette vérité est romantique.
Le premier exemple est le Don Quichotte de Cervantès qui ne cesse de vouloir être Amadis de Gaule, chevalier vertueux. Cervantès démontre le mimétisme de Don Quichotte envers son hérons. Celui-ci est fou mais c’est la folie de tous les hommes et c'est ce que Girard et les grands romanciers montrent.

Seul le bon romancier nous montre donc la faiblesse de notre être et comment rien ne pourrait véritablement combler notre désir, le désir sitôt atteint nous montrant sa nullité… (l'autre ne sachant pas mieux désirer et être..) La sagesse humaine se confronte d'abord à l'autre, médiateur, modèle.

Longtemps la psychologie a protégé le romantisme, nous nous imitons, mais on peut malgré tout trouver son moi profond derrière la couche artificielle. « Deviens toi-même » est la morale psychologique et romantique par excellence. Le désir humain a pourtant besoin de médiation et est triangulaire.

Le désir serait bêtement snob ? Oui, nous aimons faire partie du monde comme l’avare aime l’argent. Le désir ne serait que le signe de notre idolâtrie « des gens biens » ? Ainsi Proust va au sujet de son œuvre quand il parle du snobisme, il fait plus que compléter les sujets de la mémoire ou encore de l’amour….

La médiation s’adapte au monde mais elle reste éternelle. D’où l’histoire du roman selon Girard

Une des différences essentielles est la distance avec le médiateur selon l'histoire du monde. De Amadis, lointain personnage de roman à notre prochain, notre semblable comme dans Dostoïevski. Nous sommes passés de la médiation externe à la médiation interne. C'est à dire d'un personnage qui nous est éloigné (par exemple, un personnage de roman, un roi, un membre d'une caste supérieur) à un personnage qui nous est proche par tous les détails de notre vie et de notre situation sociale. Plus le médiation devient interne, plus elle est dangereuse, le modèle devient rival, un rien peu provoquer « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». On est toujours frustré par ses égaux. L’ancien régime est le monde de la médiation externe, le bourgeois gentilhomme en est le meilleur exemple. Désormais le snobisme n’est plus que honteux. Le mondain devient même anti-mondain.
« Dans une société où les individus sont libres et égaux en droit, il ne devrait pas y avoir de snobs. Mais il ne peut y avoir de snobs que dans cette société. Le snobisme, en effet, exige l'égalité concrète.»
Il ne nous est plus possible de ne pas désirer ce que nous savons ne pas pouvoir posséder. Pour ce qui est des objets, l’industrie fait des merveilles (mais a des limites…) mais pour les biens immatériels ? Par exemple le prestige ne peut être pour tout le monde, même il ne peut se partager sans disparaître…

La valeur de l’objet ? C’est toujours le regard des autres qui le construit. Pour qu’un objet apparaisse comme un bien, il faut qu’il soit refusé ou à soi même ou aux autres. L’homme ne peut jouir que du privilège.

Le monde moderne est donc un monde ou le totalitarisme frappe sans cesse à la porte, il n’est que la forme visible de la médiation interne et selon la lecture girardienne de Cohen le terme fatal du progrès social.

Le triangle est cependant la figure la plus simple. La géométrie du désir peut se compliquer….
Exemple dans le misanthrope de Molière :
Alceste aime Célimène et Célimène aime Alceste. Mais Alceste a montré le premier son amour — erreur impardonnable, qui a scellé son destin. Désormais Célimène, par la médiation ďAlceste, sera indéfiniment renvoyée à elle-même. Elle se dédouble et son corps devient aussi l'objet de son propre désir. « Imiter le désir de son amant, c'est se désirer soi- même grâce au désir de cet amant. Cette modalité particulière de la médiation double s'appelle la coquetterie ». La coquette s'aime elle-même et devient indifférente au désir de son amant dans la mesure même où elle y est sensible. Et dans cette indifférence de l'aimée, l'amant croit reconnaître cette autonomie divine qui lui est refusée. Dès lors, le cercle diabolique est fermé. Lui désirera toujours celle qui se refuse et elle refusera toujours celui qui la désire.

L’indifférent est le médiateur de lui-même et vit en circuit fermé alors que les autres peuvent croire qu’il détient l’autonomie divine… Plus encore masochisme devient le comportement banal de notre époque moderne marquée par la médiation double (double triangle mimétique où le rôle du désirant et du médiateur s’alterne sur les deux mêmes personnages).

Alors tout serait affaire de triangle de vaudeville ? Presque, sauf que le vaudeville prend au sérieux le triangle, il continue souvent de penser que c’est l’amour qui engendrerait la jalousie. Il rate de peu le romanesque. Le véritable triangle romanesque se trouve dans l’éternel mari de Dostoïevski.

« L'amour et la vie sociale obéissent aux mêmes lois. Proust disait que « le monde est le reflet de ce qui se passe en amour ». L'aspect fantomatique de la médiation circulaire n'est jamais aussi flagrant que dans le phénomène de la mode. Qui lance la mode, personne ; qui la suit, tous. Chacun admire ce qu'il croit admiré par l'autre. L'homme de la mode n'a qu'un but : être vu. Mais il n'y parviendra jamais. Car celui dont il sollicite le regard ne veut lui-même qu'être regardé. Tous sont visibles et personne n'est voyant. Les miroirs qui se reflètent eux-mêmes ne se renvoient que leur propre néant. »
L’auteur souligne bien ensuite le caractère anti-progressiste de Girard, Le salut ne viendra pas de nous, notre vanité semble nous coller à la peau.

Pourquoi ? Girard diagnostique une maladie ontologique. L’homme se sait vide et ne cesse de le cacher. Seul l’Être le comblerait… Toute vanité n’est que le symbole de ce désir d’être. Dans un monde où Dieu est considéré comme mort, tout le monde lui recherche un substitut.

L’histoire du roman est l’histoire de l’idolâtrie des hommes sans Dieu et de son remplacement vers l’adoration de l’homme et de ses conséquences malheureuses. De Don Quichotte de Cervantès aux Démons de Dostoïevski, c’est une dégradation étourdissante, du demi-dieu vertueux de l’idéal chevaleresque à l’idéal révolutionnaire où des hommes se pensant libres démontrent sans cesse plus leur esprit d’esclavage et leurs vices. La médiation devient de plus en plus rapprochée.

La porte du salut, néanmoins, pour le héros romanesque est sa mort où il peut se déshabiller de ses illusions, le néant qui se sait néant découvre l’être.
« L'ouvrage de René Girard débute par la critique littéraire et s'achève en théologie. Tous les romans de la littérature occidentale s'éclairent les uns par les autres parce que tous disent la même chose. C'est là le point de vue du critique. Mais ce qu'ils décrivent est la face négative d'un processus unique dont la face positive n'est révélée que par le premier d'entre eux : l'Imitation de Jésus-Christ. La critique débouche sur l'apologétique. Avec la découverte du Médiateur, le jeu des miroirs a cessé. La transcendance s'est redressée. Le roman trouve sa vérité en même temps que l'homme son salut. »
En conclusion, Jean Cohen redit son émerveillement face au travail de René Girard, mais n’est il pas une question de foi ? De confiance envers lui et même envers Dieu. Il note que la fin du livre reprend la fin des frères Karamazov et la tirade de l’espérance d’Aliocha. Il note encore que René Girard a omis dans la toute dernière phrase la nuance « répondit aliocha mi-rieur, mi-enthousiaste ». Cette omission montrerait le refus de Girard de transporter l’hypothèse d’ironie d’Aliocha que Dostoïevski nous avait, semble-t-il, laissé….