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mardi 7 août 2018

Quelle suite à "Achever Clausewitz" ? Penser à l'avenir de l'Europe avec René Girard et les papes.


Ci dessous, un petit texte écrit en 2016 (déjà, il lui manque des mises à jours). Il présente une réflexion personnelle sur le livre Achevez Clausewitz et une manière de concevoir l'Europe actuellement. Comment la penser aujourd'hui. Quel espoir pour celle-ci ? Il y aurait beaucoup de choses à dire encore…. Mais on fait ce que l'on peut...
Cette note peut être liée à celle-ci et celle-là aussi...
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Quelle suite pour "Achever Clausewitz" ?


Intro :

Une image et une impression me poursuivent. Je participais à la veillée puis à la messe du pape Benoit XVI sur l'esplanade des invalides en Septembre 2008, le lendemain de son arrivée où il eut le temps aussi d'inaugurer le centre des bernardins. Je voyais une foule immense avec le pape célébrer l'Eucharistie au centre de Paris. Quelques mois avant, je venais de lire le dernier livre de René Girard, "Achever Clausewitz". J'avais alors l'impression de vivre la suite du livre. Ce livre n'était il pas fait pour cette foule et pour moi ? Moi aussi, dont l'histoire familiale avait été construite par la haine franco-allemande et qui me demandait quelle était l'étape et le rôle de ma génération. Ce livre enfin poursuivait ma passion pour le travail de cet auteur, travaillait mon identité catholique en incarnant ses thèses dans l'histoire proche et faisait réfléchir sur l'Apocalypse, qui ne serait rien d'autre que "l'incarnation du Christianisme dans l'histoire.(P335)" Bref, ce livre était une initiation et une ouverture aux questions politiques modernes, aux signes des temps et à une unité personnelle.

Nous sommes presque dix ans après l'édition du livre. Les années 2007 et 2008 furent pour des gens de ma génération une date charnière dans la perception d'une crise européenne, d'une crise de sens global et en particulier d'une crise du sens des institutions européennes. J'aimerais profiter de ce texte pour relire mon intuition girardienne lors de ce voyage papal à Paris, voir en quoi l'élection du pape François continue l'histoire que René Girard me révélait entre la papauté et l'Europe. Ces questionnements conduiront vers des interrogations plus larges qui mériteraient de bien plus vastes investigations.

I Rappel sur "Achever Clausewitz"

A La montée aux extrêmes dans l'histoire.

Auparavant, il me semble bon de résumer très brièvement "Achever Clausewitz" et ce qu'il semble apporter à la question politique et historique.

Achevez Clausewitz arrive fin 2007, il arrive avec surprise, 46ans après le premier des livres de René Girard attaché à la découverte de la théorie mimétique dans les œuvres littéraires. Théorie mimétique qui va ensuite l'aider, par l'étude des tragédies, des mythes et de l'anthropologie, à découvrir la racine religieuse des sociétés humaines par la victime émissaire, du lien entre sacré et violence. Cette anthropologie s'intéressera ensuite au Christianisme comme science humaine globale. Le Christianisme par sa révélation révèle et sape les bases du sacré violent mais ne permet plus aux institutions humaines de légitimer leur statut. Que deviennent les sociétés humaines quand est corrompu ce qui pouvait les aider à tenir ? "Achever Clausewitz" intervient dans ce contexte. Il souhaite aller au devant de la question apocalyptique chrétienne.

 Selon Girard, Clausewitz est le prophète joyeux et tourmenté de notre époque de violence non limitée par les traditions et les règles rituelles. Clausewitz est un militaire et un théoricien de la guerre, mais ses questions le conduisent plus loin. Il fait face à la bascule de la révolution française et de Napoléon, la fin de la guerre en dentelles aristocratiques et des anciennes traditions. La guerre était réservée à l'aristocratie qui en prenait les risques et permettaient de contenir la violence de la guerre dans des limites liturgiques et rituelles très claires.

Dans son livre, "de la guerre", Girard y analyse la « montée aux extrêmes » qui est la voie naturelle du désir mimétique des communautés humaines et des hommes et de la violence si celle ci n’est plus ritualisée par les traditions et limitée par la religion. Le livre de Clausewitz permet d'adapter la théorie mimétique de l'intersubjectivité aux groupements humains.

1806, c'est la victoire de Iéna de Napoléon, et la victoire de la guerre totale. Clausewitz est le précurseur de la pensée totalitaire, il théorise l’utilisation de la force de la foule nationale dans la guerre. Chacun des adversaires fait la loi de l'autre d'où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes.

Le duel, la montée réciproque désigne une relation asymétrique réciproque qui s'est imposé comme tendance dominante de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique, désormais, court derrière la guerre.

Le primat fondamental de la défensive sur l'offensive où c'est celui qui se défend qui veut réellement la guerre vient alors soutenir le déchaînement de la violence guerrière. Alors la mobilisation totale est le symptôme de la dégradation du droit de la guerre, d'une possession de tous les sociétaires par un adversaire à la fois vénéré et haï, d'où le rôle fondamental selon Girard de Napoléon dans le traité de Clausewitz. L'unité de la Prusse, puis de l'Allemagne se fera contre la personne de l'empereur ainsi unifié dans la haine de la France.

Le moteur de la constitution démocratique est le ressentiment disait déjà Nietzsche, elle gouverne leurs relations. Elle contribuera aussi à les désintégrer dans la nouvelle étape de la montée extrême : les guerres idéologiques.

Girard analyse la réaction des intellectuels allemands. Ils vont être fasciné par la guerre, la révolution et Napoléon, Hölderlin semble être seul à être triste, il s'isolera d'un monde ayant perdu toute intuition chrétienne qui permettrait de comprendre au même moment l'instabilité et la stabilité du temps et des hommes à l'intérieur de celui-ci.




B Réconciliation européenne, franco-allemande / papes et politique

Face à la tristesse de Hölderlin confrontée à la montée aux extrêmes franco allemandes, son exil est une sortie de tout manichéisme. Germaine de Staël sera aussi l'autre (imparfaite) prophète de la sortie par le haut de la crise et de la réconciliation franco allemande, elle comprend l'importance du tissage de dialogue franco allemand. Girard y voit la modernité catholique : au cœur de ce dialogue c'est la différence enfin pensée entre le chrétien et l'archaïque dont le catholicisme détient la clé. Il devient résistance aux haines nationales, sérum contre toute idolâtrie nationale et recherche de paix à travers le dialogue de la Foi et de la raison. Après elle, Girard s'appuie sur des exemples artistiques, politiques et spirituels comme la relation entre Baudelaire et Wagner, la rencontre de Gaulle-Adenauer à Reims et enfin l'élection de Benoit XVI comme sommet du développement de la catholicité, symbole parfait de l'Europe attaquée en interne par l'esprit de la guerre qu'elle a développé mais qui n'est pas elle. Europe qui par ce processus s'adresse au monde entier par sa montée aux extrêmes et par ses tentatives d'en sortir.

En 1962, de Gaulle et Adenauer se retrouvent dans les ruines des deux pays qui s'étaient trop imités. L'Eglise organise l'office consacrant la volonté de pardon mutuel et marche vers la réconciliation. Cela ne se fait pas pourtant sans grosses appréhensions des deux cotés. Cela sera un exploit politique. Exploit répété par JPII en 1996. Revenir là où il y a le vrai débat, la vraie guerre comme entre Charlemagne et Léon III.

 La rencontre De Gaulle-Adenauer eut lieu à Reims, ce ne fut pas un hasard. Dans ses Mémoires, le général de Gaulle expliquera le choix de Reims, «symbole de nos anciennes traditions, mais aussi théâtre de maints affrontements des ennemis héréditaires depuis les anciennes invasions germaniques jusqu’aux batailles de la Marne. A la cathédrale, dont toutes les blessures ne sont pas encore guéries, le premier Français et le premier Allemand unissent leurs prières pour que, des deux côtés du Rhin, les œuvres de l’amitié remplacent pour toujours les malheurs de la guerre.»

Ce texte et le signe gaullien est une illustration de l'esprit européen défendu par René Girard.

Enfin Girard prend les dernières pages de son dernier chapitre pour explique combien le discours de Benoit XVI à Ratisbonne est un signe de temps dans sa défense de l'esprit européen, dans le refus de tout sacrifice et le chemin de réconciliation entre la foi et la raison.

Au cœur de cette histoire de guerre et de réconciliation, se trouve la question, la querelle entre l'empire et de la papauté. A la fin du livre, Girard introduit une pensée catholique politique. Le rapport entre la papauté et l’empire est simple et compliquée. C’est un rapport d’union et de conflit. Etre pour l’empire, c’est s'échapper du mimétisme originaire européen entre Charles le Chauve et Louis le germanique, la division franco-allemande. L’Eglise peut être du coté de l’empire pour éviter les guerres et toujours en conflit contre l’empire pour refuser sa main mise. Position simple mais très compliquée pratiquement. La division des fils de Charlemagne s’est faite au détriment de l’Europe. Refus de l’équilibre et de la continuité de l’empire romain.

A travers la revue en accéléré de l’histoire européenne, le catholicisme (par son conflit contre l'empire associé au pouvoir sacrificiel) est aussi le créateur du désordre et la stabilité possible dans ce désordre. Le seul lieu tenable dans un monde de la démystification qu’il crée. Tout le magistère, la tradition, la logique, l'infaillibilité papale, l’institution sont les symboles de ce petit repère de stabilité, c’est la stabilité dans un monde profondément déstabilisé par sa propre révélation. Il faut voir le Christianisme porteur de sa propre critique et voir qu’elle maintient ses affirmations. Etre catholique, c’est avoir un pape, un magistère qui ne dépend pas de soi. C’est aussi ce qui demeure de ce qui aurait pu être l’empire s’il ne s’était pas effondré. La catholicité se prend aussi dans sa romanité, dans son souci de stabilité. Le combat de la papauté contre l'empire s'est transformé en un combat de la violence contre sa propre vérité, qu'elle ne pourra refuser de reconnaître à moins de provoquer une apocalypse. Le pape nous conseille seulement de sortir de notre rationalisme étriqué, mais il ne peut faire plus nous dit Girard.

Girard dresse un portrait de la catholicité comme lieu essentiel anthropologiquement pour échapper à toutes les bipolarités, individuelles ou sociales.  Le pape incarne cette vérité en guerre contre la violence. Seul la tradition judéo chrétienne et la tradition prophétique peuvent seule rendre compte du monde dans lequel nous sommes entrés. Selon Girard, c'est parce que les signes des temps convergent aujourd'hui que nous ne pouvons plus persévérer dans la folie des rivalités mimétiques


II Benoit XVI à Paris, Post scriptum

"qui osera dire que le tombeau de Napoléon aux invalides ressemble au mausolée de Lénine?" P304 AC

Revenons en Septembre 2008 et au voyage de Benoit XVI à Paris. Venant originairement pour fêter les 150 ans des apparitions de Lourdes, il a voulu venir à Paris. Cette étape parisienne sera marquée par trois moments clés. Son inauguration et son discours au centre des Bernardins, les vêpres à Notre Dame et la messe sur l'esplanade des Invalides.

Accueilli avant par le président de la république, Nicolas Sarkozy, il a pu dire : "Je suis profondément convaincu qu'une nouvelle réflexion sur le vrai sens  et sur l'importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d’une part, d’insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l’État envers eux, et d’autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter, avec d’autres instances, à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société."

Il note donc l'importance de la séparation entre le pouvoir politique et temporel,  de la conscience du rôle de la religion dans un monde en "dépression" et la fragilité de la situation des jeunes. Pour l'union européenne,  il note que la France doit veiller au développement de son droit mais aussi aux différences nationales. De plus, "la France, historiquement sensible à la réconciliation des peuples, est appelée à aider l’Europe à construire la paix dans ses frontières et dans le monde entier."

Aux Bernardins, Benoit XVI tint un discours sous forme de conférence au monde culturel parisien. Il voulut par ce texte, profitant d'être dans un lieu symbolique du monachisme occidental du Moyen-âge, montrer qu'elles avaient été les bases chrétiennes de la culture européenne. Saint Benoit et ses disciples ne voulaient pas chercher à construire une civilisation sur un empire en perdition et bientôt en ruine. Ils voulaient chercher Dieu, chercher tout ce qui ne passe pas, puiser à la source des trésors antiques, travailler le chant et les arts et la parole de Dieu pour mieux le connaître, travailler la matière pour participer à la création, toujours trouver la voie médiane entre l'arbitraire subjectif et le fondamentalisme.

A Notre Dame, après les Vêpres, il tint un discours aux clergés et autres consacrés, il développa particulièrement dans son discours l'importance de l'attachement personnel à la parole de Dieu. Il parla aussi de la foi du Moyen-âge qui bâtissait des cathédrales et des papes liées à son histoire, Alexandre III, Pie VII et Jean Paul II.

Le lendemain eut lieu la messe devant les invalides. Le pape nota le lieu extraordinaire de la cérémonie. L'homélie se concentra sur la lecture de la lettre de saint Paul. (I Corinthiens 10) et la nécessité de fuir le culte des idoles et les fausses représentations de Dieu et les sacrifices sanglants. Le pape souhaita nous faire reconnaître les idoles du monde contemporain. Face aux idoles, le plus grand acte de résistance est la vénération de l'Eucharistie et la participation à la messe, elle nous aide à ce que nos paroles, nos actions et nos pensées soient en accord avec Dieu.

Il me semble encore important de citer le discours du pape devant l'assemblée des évêques français à Lourdes. Il cite le pape Jean Paul II pour qui la nation existe par la culture et pour la culture, qu'il ne faut pas la sacrifier à l'uniformisation terne. Il dit encore que la reconnaissance des racines chrétiennes de la France est une base pour les français pour savoir d'où ils viennent et où ils vont.

Il lance aussi ce programme étonnant :" Par conséquent, dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur, il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."

Face à ses extraits de discours comment ne pas voir la continuité entre la fin de "Achever Clausewitz" et ce voyage français du pape Benoit XVI ?

Comme pour les discours de Ratisbonne, Benoit XVI continue de frayer un chemin et tenter de convaincre le monde entier de concilier la foi et la raison. Cette conciliation est l'origine de l'idée européenne. Idée qui nait sur les ruines d'un premier empire.

Il est difficile de savoir si le pape lui même a choisi  les lieux de ses discours. Mais comment ne pas voir dans cette perspective, en connaissance de son sermon anti-idolâtrique un message qui serait : "Achever Napoléon". Hitler arrivant dans Paris occupé, visita les invalides et le tombeau de Napoléon et affirma que ce fut le plus beau et le plus grand moment de sa vie. Le pape allemand venant à Paris vient au lieu même du culte impérial et de "l'esprit du monde" dire qu'il faut arrêter de se tromper de divinité et vénérer l'Eucharistie. Après Reims, il n'y a pas eu d'images plus fortes pour représenter l'esprit européen. Esprit européen qu'il a pris soin de discerner aux bernardins, esprit plus fort que les empires, qui survit à toutes les guerres du moment que l'union de la foi et de la raison soient préservées. La messe des invalides peut être vues comme une sorte de guérison sur les plaies les plus sensibles comme avait pu l'être à Reims la rencontre de réconciliation entre de Gaulle et Adenauer. Cette intuition peut-être soutenue par le souvenir de Pie VII évoqué par le pape à Notre-Dame.

Le discours des Bernardins et celui face aux évêques résonnent entre eux. Le pape n'appelle pas à une révolution ("dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur) mais appelle à une conversion spirituelle et sociale pour retrouver plus amplement l'esprit européen (" il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."). Il est évident que le discours des bernardins en plus d'être une présentation de la naissance européenne était une présentation de la structure  de "toute culture véritable"  et un plan culturel pour la France et l'Europe au moment de la mort de la nation comme idole et des autres "idoles contemporaines" bien vivantes.

 

III Et désormais ?

L'année 2008 parait désormais lointaine. La crise des subprimes s'est développée, la crise grecque (entre autres) a remis en cause l'autorité morale et réconciliatrice de l'union européenne, en France, aux élections européennes de 2014, un parti dit "eurosceptique" est arrivé en tête du scrutin, le pape Benoit XVI est devenu pape émérite. Le pape François, pape sud américain a été élu. La crise syrienne s'est enracinée donnant lieu à l'installation de l'état islamique et facilitant la vague d'attentat en Europe. René Girard est décédé en Novembre 2015 et n'a pas écrit de nouveau livre. La dimension instable du monde a pris beaucoup plus d'évidence en Europe.

Que demeure t-il de l'Esprit européen et du combat du pape pour l'esprit européen ?

Relisons le discours du pape François au parlement européen à Strasbourg, du 25 Novembre 2014.

 Le pape reconnait les crises profondes. Crises du droit, du citoyen ou plutôt de l'individu démesuré ayant perdu le lien avec le bien commun et devient source de violence et de solitude. Il voit une crise économique douloureuse, la distance d'une institution qui ne pense que de manière technique et économique et plus généralement un mode de vie égoïste, une opulence qui n'est pas durable et tend à développer une vision humaine comme engrenage ou déchet,(expression de la culture du déchet,  avortement et euthanasie citées), drame de l'immigration de masse. François interroge les parlementaires européens sur la prise en compte des fragilités des personnes et des peuples européens.

Quelles solutions sont possibles? Le pape dit qu'il est là pour encourager et espérer.

Mais c'est une question spirituelle, l'Europe doit retrouver son âme.

Il en appelle au retour aux pères fondateurs concentrés sur le travail pour favoriser la paix et la communion. Au centre de ce projet, il y avait la confiance en l'homme non comme sujet économique ou citoyen mais comme un personne dotée d'une dignité transcendante. Or "il existe un lien entre dignité et transcendance".

Il appelle à prendre exemple sur Platon et Aristote représentés au Vatican, avoir un œil sur la terre et vers le ciel. Il insiste sur la nécessité de l'ouverture au transcendant  pour garder la dignité humaine. (ce n'est pas un danger pour la laïcité, dit il.)

Il demande de veiller à la diversité des peuples, élément obligatoire pour faire ressortir le meilleur de chaque personne et de chaque peuple. La conception uniformisante touche la démocratie elle-même par un nominalisme politique. Celle-ci est menacée par des structures de pouvoir multinationaux. "Maintenir vivante la démocratie en Europe demande d’éviter les « manières globalisantes » de diluer la réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes anhistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse. Maintenir vivante la réalité des démocraties est un défi de ce moment historique, en évitant que leur force réelle – force politique expressive des peuples – soit écartée face à la pression d’intérêts multinationaux non universels, qui les fragilisent et les transforment en systèmes uniformisés de pouvoir financier au service d’empires inconnus. C’est un défi qu’aujourd’hui l’histoire vous lance."

Dans l'ensemble et en particulier pour le drame des migrants, l'Europe sera en mesure d'y faire face si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle. Elle saura d'autant mieux qu'elle saura protéger le droits de ses citoyens.

Pour cela, l'Europe doit avoir conscience de sa propre identité et redécouvrir son âme qui est celle de la réconciliation. Les chrétiens sont appelés à être son âme. L'histoire de l'Europe et du Christianisme est encore notre présent et notre futur. C'est notre identité. Elle doit redécouvrir son propre visage et faire que l'Europe ne tourne pas autour de l'économie mais de la sacralité de la personne humaine.

"Le moment est venu d’abandonner l’idée d’une Europe effrayée et repliée sur elle-même, pour susciter et promouvoir l’Europe protagoniste, porteuse de science, d’art, de musique, de valeurs humaines et aussi de foi. L’Europe qui contemple le ciel et poursuit des idéaux ; l’Europe qui regarde, défend et protège l’homme ; l’Europe qui chemine sur la terre sûre et solide, précieux point de référence pour toute l’humanité !"

Il me semble important de noter que le style du pape François est très différent de celui du pape Benoit XVI. Mais la lecture de ce discours permet de voir une continuité exemplaire entre le voyage parisien et le voyage strasbourgeois. Ce n'est plus un pape allemand qui parle au peuple français mais le premier pape non européen (qui dit pourtant "nous" avec l'Europe) aux députés européens.

Il y a le même rappel à la sagesse antique, à l'identité chrétienne de l'Europe, à la nécessité urgente de rappeler la capacité de transcendance de l'homme. Cette identité n'est pas un luxe ou une option mais ce qui l'a construit, elle est présente dès l'origine chez les pères fondateurs des institutions. Plus que Benoit XVI, François parle de la crise que l'Europe vit, et est plus précis des "idolâtries" qui la menacent, ces confusions entre les moyens et les fins : le droit, l'économie, son opulence, son unité, sa globalisation.

Nous pourrions dire que le discours du pape François (et peut être plus encore son encyclique Laudato si) ouvre un nouveau chapitre de "Achever Clausewitz". le pape note les dangers avec plus de force. René Girard faisait comprendre que les papes doivent être mesurés dans l'annonce des temps apocalyptiques. Le pape François l'est encore, il montre ses espoirs et ses encouragements, mais son portrait de l 'union européenne est dramatique. Il n'en demeure pas moins la figure de l'appel à la réconciliation, aux modèles de la création européenne, il invite à voir les nouveaux empires qui ne disent pas leur nom. Sa dénonciation de la culture du déchet peut aussi faire référence à la culture du bouc-émissaire rejeté. Il souhaite que l'Europe et son histoire bimillénaire avec la foi Chrétienne soit le modèle pour le monde. Le discours du pape François est dans une continuité logique mais apporte aussi des éclairages et des inquiétudes encore plus forte. Il devient (malgré son origine directe) l'avocat de l'esprit européen.





Conclusion et prospection

"Achevez Clausewitz" n'est pas terminé. La guerre de l'empire contre le pape, de la violence contre la vérité, décrite avec passion par René Girard, n'est pas terminé. Benoit XVI nous a montré qu'il y avait des idolâtries à achever définitivement, un esprit à reprendre sans cesse et nous a donné une boussole. François continue le combat en s'approchant avec encore plus de courage vers le centre du combat et sa dimension apocalyptique. Il précise, ouvre des pistes, espère et provoque. Il n'est pas catastrophiste mais bien apocalyptique comme la confusion récurrente tente de nous méprendre.

Ces quelques lignes avaient pour objectif de reprendre le dernier livre de René Girard, essayer d'en montrer une partie de son originalité et de son acuité. Je découvre ici aussi qu'il est lié aux autres livres de l'auteur. Il participe à la cohérence de fond de l'œuvre de Girard. Il fut pour moi une base de départ pour regarder notre monde et son actualité, en particulier pour un européen. Sa démarche apocalyptique ne doit pas nous effrayer, mais seulement nous permettre de regarder avec responsabilité les conclusions de la révélation chrétienne en marche dans l'histoire. Cette démarche nous appelle radicalement. Elle est trop caricaturée et méprisée. Elle entre en contradiction avec nos analyses confortables.

Quelle est l'influence de ce livre ? Qui a t'il touché ? Quels européens travaillent sur ce livre et tentent de rendre toujours plus féconde, plus populaire sa lecture ?

Comment peut il être aussi un outil  pour les européens, les chrétiens des temps modernes conscients de l'instabilité apocalyptique de notre monde ?

Il me semble que la prochaine étape pour répondre à ces question, seraient de réaliser un tour d'Europe des lecteurs d'Achevez Clausewitz. Recueillir les interrogations locales, confronter les hypothèses, les pistes de réflexion, les idées pour faire face à cette "étrange guerre".

Comment fédérer autour d'elle, la préparer sérieusement et devenir agent de l'esprit européen ?

jeudi 2 novembre 2017

"Les particules élémentaires" - quand Houellebecq relit "le meilleur des mondes"



Je l’avais lu peu de temps après sa sortie, il fut bon de relire maintenant "les particules élémentaires" de Michel Houellebecq. Paru en 98. J’avais oublié l’essentiel, mais avais retenu les détails les plus marquants pour ma cervelle de post ado, les obsessions de Bruno, le collège, le camping, la marâtre, des conversations scientifiques que je ne comprenais pas. Tout prit sens et dimensions lors de cette seconde lecture récente. Les maux de notre temps exposés avec détresse et détachement, une tentative historico-romanesque de la description de l’état du désir et des individus à la fin du second millénaire, la fatigue désespérante d’être soi, d’être homme ; les absurdités et les malheurs de la vie moderne, notre meilleur des mondes, l’explosion de l’individualisme, la fin de la sortie d’une vie traditionnelle et le chaos en découlant. M'apparurent aussi les figures de femmes magnifiques comme Annabelle, Christiane malgré tout, la grand-mère. Le livre joue perpétuellement sur une ambiguïté, Houellebecq veut-il vraiment cette fin de l’humanité, cautionne-t-il cette plongée en enfer de l’individu qu’il accompagne avec tendresse ?

N’est-ce pas la pratique miséricordieuse du romancier qui accompagne son personnage jusqu’au bout sans le juger ? Houellebecq expose et va jusqu’au bout de ses limites sans exposer ce qu’il faudrait faire ou tenter de comptabiliser les péchés des uns et des autres.

Il me semble qu’un chapitre résume le livre mieux que tous les autres et je souhaiterai m’y arrêter. Il s’appelle "Julian et Aldous". Il se situe au centre du livre. Il décrit une conversation entre les deux demi-frères, héros du livre, Bruno et Michel. Ils discutent du "meilleur des mondes" et du destin et des pensées des frères Huxley. (revoir ici pour quelques souvenirs)

Il y a, je crois, une belle mise en abîme et un souci particulier donné à ce chapitre par l’auteur, au point qu’il me semble que Houellebecq nous donne la clé de son livre ou, au moins, son point de départ créatif.

Mise en abîme car, il nous est donné à voir chaque personnage du roman comme représentant d’un frère Huxley.
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Bruno, comme Aldous Huxley, n’est-il pas écrivain, autant contempteur du monde technique que tombant à pied joint dans tous les pièges sexuello-spirituelle ? Ces recherches personnelles sur la sexualité (pour ne pas dire son obsession), la religiosité new age. N’est-ce pas lui qui dans la conversation loue le livre d’Aldous Huxley en notant combien le monde ressemble ou veut tendre à ressembler à tout ce qu’écrit Aldous Huxley et combien notre époque est hypocrite en croyant s’en distancier et à regarder avec effroi le monde proposé. Ce frère Huxley fut parallèlement un des portes étendard de la culture hippie, libération sexuelle, religiosité hindoue, new age, désir de l’explosion de la potentialité personnelle par le développement personnel.

Michel, comme Julian Huxley est biologiste et artisan du meilleur des mondes par ses recherches et ses espoirs que son frère n’a fait que représenter dans "le meilleur des mondes", au départ avec jubilation et ensuite avec esprit semi-critique. Julian est le scientifique rationnel et le théoricien anthropologique de ce meilleur de monde.

Ces deux frères se retrouvent comme architectes de ce monde parfait. Michel et Bruno commencent à vivre dans ce monde parfait et même le réalisent. Dans ce chapitre au milieu du livre ils évoquent ces deux frères.

Ils portent le même constat que les frères Huxley, Il y a eu une transformation anthropologique lourde : la modernité et la séparation des éléments traditionnels de la vie, chaque humain tendant de plus en plus vers l’autonomie personnelle, les désirs sont libérés, le religieux n'a plus le même sens que par le passé, nous sommes passés à une situation où le "je" était le singulier du "nous" à une situation où le "nous" est devenu le pluriel du "Je" comme dirait Olivier Rey. Houellebecq ne développe ici, ni ne synthétise trop en détail cette mutation anthropologique.

De cette révolution naît le matérialisme et la science moderne, de chacun va naître l’individualisme et le rationalisme. Chacun de frères Huxley et de Michel et Bruno vont représenter une de ces branches, conséquences de cette mutation.

Les frères Huxley dans leur projet et l’anticipation, les demi frères Michel et Bruno dans l’exploration et la vérification de ces thèses. Tout en montrant que nous sommes tous plus ou moins trempés dans cette histoire.....

Je crois que le livre souhaite montrer trois choses. Premièrement que nous vivons une époque où deux frères jumeaux dominent. Ce que Bruno et Michel appellent le mouvement hippie, et la "démocratie sociale suédoise". Le premier représenté par Aldous Huxley et son livre "l’ile" (Dont Aldous parlera comme l'ultime chance donné au sauvage pour vivre hors du meilleur des mondes.) et le second représenté par Julian Huxley et l’image de ses recherches, le meilleur des mondes ; que notre monde est un gloubiboulga de ces deux perspectives opposées et jumelles, conséquences de la mutation anthropologique.

Il montre enfin que la vision hippie d’Aldous Huxley n’est pas viable à long terme. Selon Houellebecq, Aldous ne voit pas qu’en « libérant » l’homme et ses désirs, on installe une compétition infinie entre eux, ne créant ensuite vanité, rivalités, cruauté et malheur, notamment sur le plan sexuel et financier, le saupoudrage de religieux ne sert à rien, il reste la drogue et les antidépresseurs, logique finale du mouvement individualiste représenté par Bruno. Houellebecq est alors très convainquant, la pitié que nous inspire ce personnage et le monde qui s’y associe prend les tripes.

Enfin, il montre que le mouvement rationaliste est plus conséquent, la mutation peut enfin s’accomplir non pas par le mental mais par la génétique biologique chère à Julian Huxley. Il cerne comme toute tradition philosophie et religieuse, le danger des désirs humains et le contrecarrent… Les recherches de Michel sur la reproductibilité parfaite des brins d’ADN, permettent un homme immortel, mais ce n’est plus l’homme. Un homme sans sexualité, ni différenciation sexuelle, ni engendrement sexuel, sans désir, ni mortalité n’est plus un homme. Houellebecq semble aller au-delà de tout jugement, Il voit en Michel et son comportement rationaliste, dans les désirs de « démocratie sociale suédoise », le trans humanisme, le désir d’en finir avec l’homme, espèce tragique, sexuelle et passionnée. "Le meilleur des mondes" est notre avenir et nous le voulons. Tout désir de trouver un échappatoire est illusion. Le transhumanisme est la logique de l'évolution de la psyché humaine moderne.


Oui, je crois que le livre est résumé dans ce chapitre.

Je me souviens (je n’ai plus la source) d’une interview où Houellebecq montrait son mépris de la théorie mimétique de Girard qu’il ne comprenait pas, je crois. Pourtant, nous pouvons voir des grands points communs. Il ne voit pas le mécanisme mimétique et le lien entre perte du système traditionnel, individualisme et vanité, malheurs compétitifs. (alors qu’il est tout proche de l’exposer point par point…), ensuite pourtant, il voit tout à fait les mouvements sociaux dramatiques qui y succèdent.

Dans une situation de mutation anthropologique, Girard parle d’Apocalypse, quand il suit l’histoire du désir, c’est-à-dire, d’une situation de révélation où les hommes son face à leur propre violence et ont le choix entre l’autodestruction et la conversion au Christ, synonyme d’accueil de notre désir et de son juste objet. Houellebecq voit la cruauté et l’autodestruction dans la bêtise et la drogue mais il n’est pas aussi radical, le choix se fait dans l’abrutissement par la médication et le transhumanisme qui signifie la mort de l‘homme. Il travaillera plus tard sur le fondamentalisme, il s’interrogera sur l’art et les merveilles de l’amour homme femme, mais la rencontre du Christ ne s’est pas encore fait, son dernier livre (Soumission) pourrait presque s’appeler "comment je ne me suis pas converti au catholicisme malgré tous les chrétiens qui ne cessent de me rappeler que je devrais l'être…….."

C’est ce qui fait le désespoir lucide de Houellebecq, le monde est une souffrance déployée. Mais ses livres nous sont bouleversants et si nécessaires….
(Je recommande le livre de Maris sur Houellebecq (Houellebecq économiste) pour les plus curieux)


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prise de note au fil de la lecture du chapitre

dimanche 28 mai 2017

Veronique Dufief et le desir métaphysique du manico déressif

J’ai rencontré par les hasards du net,(ici, , encore ici et la) Veronique Dufief, qui en plus d’une large expérience sur la littérature du 19e, exprime par livres, interviews et conférences son histoire avec la maladie de la bipolarité. Je vous propose quelques vidéos et souhaite commenter deux interviews. On peut être rebuté par la dimension psychologo-spirituello-hypersensible mais il me semble qu’il y a là quelque chose d’important et de profond. Je ferai même des points de liaison avec René Girard (on ne se refait pas…)

A travers ce témoignage, Veronique Dufief nous fait sentir la souffrance des maladies psychologiques et particulièrement de la bipolarité, syndrome maniaco-dépressif. Désespoir, tristesse, abandon, manie, « siphonné », exutoire délirant et souffrance dont on distingue les causes mais qui reste là avec son manque et son trou. (Le mal de vivre de Barbara comme image ?)
Elle ne mésestime pas la dimension chimique des traitements et leur utilité, elle parle de leur dimension sociologique mais elle se concentre sur leur dimension spirituelle. Elle est là pour partager une expérience de foi au Christ qui guérit.
Elle affirme que la bipolarité est l’accentuation dramatique et maladive (Hubris ?) de la situation psychologique des hommes. Nous avons tous le trou, le manque d’amour. Les bipolaires sont quasiment la démonstration par la folie de la dimension métaphysique du désir humain. Nous savons ce trou, ce désir d’aimer et d’être aimé. Mme Dufief y voit la source du désir humain infini et la base de notre individualité, et la possibilité de la relation et de l’extériorité. On ne vainc pas ce trou, il est toujours déjà présent, on ne le combat pas.
Son chemin de « guérison » (déjà présent mais toujours à venir) a été l’acceptation, le consentement à l’existence de ce trou, de ces souffrances qui y sont lié. Ce consentement a été permis, selon elle, par sa relation avec Dieu qui est l’inconnu de ce manque. Accepter cette souffrance, accepter même que notre relation à Dieu soit blessée (blessure qui crée ce manque ou l’inverse fou du délire « mystico-dingo ») et en faire un chemin avec le Seigneur et son amour pour nous et un chemin du retour à la réalité.
Son livre s’appelle la souffrance désarmée. Beau titre indiquant un chemin où la souffrance ne serait plus armée de la révolte, de la colère et de la peur. Elle dit dans une vidéo que nous pouvons même faire de notre souffrance un doudou, une arme contre le monde entier et contre nous-mêmes.
Ne luttons plus, déposons les armes ? Message horriblement pacifique et illusoire ? Que dans la mesure où nous ne voyons pas que notre révolte devient lutte armée contre le fameux trou et donc nous-mêmes…
Mme Dufief en vient à dire que les malades peuvent devenir comme le Christ des guérisseurs souffrant en faisant découvrir aux autres cet abandon de l’amour désarmé.

Dire que la bipolarité est l’expérience de tout homme me semble très proche de la « sagesse girardienne ». Dufief (a-t-elle lu Girard ? C’est fort possible en tant que prof de littérature….) voit le manque universel, qu’elle associe au désir et à l’institution de l’individualité. Comment ne pas se souvenir de l’aveu de Girard : Tout désir est désir d’être. Une grande partie du travail de Girard sur le désir mimétique est de montrer que notre désir n’est pas autonome, qu’il ne sait pas que désirer et que s’il ne s’arrête pas en Dieu, il se plonge dans les faux infinis, les mécanismes de violences contre soi-même, les autres. La bipolarité est selon lui le mouvement naturel du désir face aux obstacles que sont devenus les autres pour nous. Nous le surpassons, mais il nous arrête d’autant mieux que nous avons cru le surpasser. C’est le scandale girardien. Une fois pris dans la dialectique de l’obstacle, nous ne pouvons plus en sortir. Chez le bipolaires, les hauts et les bas face aux obstacles sont décuplés et approchent du délire. Il y a des pages admirables chez Girard (notamment quand il écrit sur Hölderlin) et Oughourlian sur ces phénomènes. Nous sommes tous malade d’amour, nous sommes tous fous dans une certaine mesure, cette lucidité est le chemin obligatoire pour la guérison.
« Le maniaco-dépressif a une conscience particulièrement aiguë de la dépendance radicale où sont les hommes à l’égard les uns des autres et de l’incertitude qui en résulte. Comme il voit que tout, autour de lui, est image, imitation et admiration (imago et imitare, c’est la même racine), il désire ardemment l’admiration des autres, c’est-à-dire la polarisation sur lui-même de tous les désirs mimétiques et il vit l’incertitude inévitable – le caractère mimétique du résultat – avec une intensité tragique. Le moindre signe d’accueil ou de rejet, d’estime ou de dédain, le plonge dans la nuit du désespoir ou dans des extases surhumaines. Tantôt il se voit au sommet d’une pyramide qui est celle de l’être dans son ensemble, tantôt au contraire, cette pyramide s’inverse, et comme il en occupe toujours la pointe, le voilà dans la position la plus humiliée, écrasé par l’univers entier. (Des choses cachées… pp. 331-332)
Dufief retrouve Girard dans son analyse du désir métaphysique (mais en ne s’attachant pas au modèle mais directement au manque) et de l’invitation à retrouver le Christ comme objet de notre désir, à se reconnaître humblement pris dans les filets de ce désir compliqué qui nous constitue.  Cet abandon dont elle parle est l’abandon de toutes les rivalités absurdes, la reconnaissance de nos blessures et le refus de tout ressentiment. Chemin qui semble simple mais qui est le chemin d’une vie.
Un girardien peut être surpris par l’absence des médiateurs dans son discours. Mais il est présent et évoqué : Dans une vidéo, on peut se moquer de son ton et langage fleuri, Il faut, dit-elle, être fleur parmi les fleurs. Il faut accepter d’être une parmi les autres, refuser de voir les autres comme obstacle. Aussi, son récit de joie face aux personnes dans un centre commercial est magnifique. Pas de jugement (péché de la pensée), pouvoir s’émerveiller de voir toutes ses personnes exprimer leur désir (quand bien même mal dirigée). S’émerveiller du désir humain, voir la souffrance comme un signe. Acceptation de celle-ci non sado masochiste mais comme symptôme malheureux (depuis le péché originel) d’une rencontre divine heureuse et joyeuse. Je suis présent et je me réjouis de la présence des autres. N’y a-t’il pas ici, une merveilleuse illustration de cette phrase de Girard. Chacun se croit seul en enfer et c’est cela l’enfer.

Il y aurait beaucoup à dire encore, notamment sur le romantisme étudié par Mme Dufief… sur le chemin de résurrection proposé qui est un passage du mensonge romantique à la vérité romanesque. Etc…

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Dans toutes les expressions du mal, il y a une demande d’amour qui est trace de Dieu et demande de dieu.
Face à la souffrance, redonner à Dieu sa place et assumer la sienne qui est toujours une place d’impuissance. Peur, révolte, colère laissent la place au désir d’être aimant.
Aspiration à l’amour mais refus de se laisser aimer.
Solitude, déréliction, drogue du travail.
Souffrance encore, chemin avec le Seigneur.   
Délire mystique, malade du Seigneur ? Importance de la frontière mystico dingo et folle de dieu
Manie : manière maladive d’être dans un présent irréel. Recherche de signes. Malade dans sa relation avec Dieu.
Mais même folle, j’étais encore la bien aimée du Seigneur, maladie d’amour.
Maladie à traiter médicalement, sociologiquement et spirituellement.
Un statut : pour souffrir pour les autres. Car celui qui accepte de tomber dans les bras de la faiblesse rend à tout son entourage le service de permettre la découverte de l’amour désarmé. Tous les malades sont, à l’image du Christ, des « guérisseurs souffrants ».
Arrêt de la lutte frontale.
Arrêt de la question de la vocation pour l’accueil de ce qui est donné.

Cette souffrance ? Trou inévitable  qu’on ne peut combler… On s’en protège, on coupe sa sensibilité.
Lien entre guérir et être capable de souffrance, de l’accueillir pour ce qu’elle est, avec tous ceux qui souffrent. Un peu comme quelqu’un qui, après s’être débattu dans la mer par peur de s’y noyer, découvre qu’il lui suffit de flotter paisiblement. Dès que l’on dit « oui », on est dans la proximité du Seigneur.
http://www.france-catholique.fr/La-Souffrance-desarmee.html

FranceCatholique
Intelligence de la souffrance. Souffrance désarmée car souffrance qui aurait perdu sa révolte, chemin de consentement et d’abandon, lutter par la douceur en épousant mouvement de la vie.
Bipolarité, accentuation de ce que chacun vit et facilite observation de la psychologie humaine (le monde nous ressemble…)
Utilité de la psychanalyse et des cause diverses, mais à un moment, souffrance. Habitation du manque. Fondement de la vie et non maladie…Possibilité de la relation, car ce qui nous sépare de l’autre, désir… Il n’y a pas de victoire finale, il faut acquiescer… Dire oui à chaque instant. Docilité, écoute. Péché, du jugement en pensée…
 


Communion dans la fragilité avec le Seigneur




jeudi 9 mars 2017

Les urgences de Benoit XVI par René Girard



J’ai retrouvé sur le Figaro un texte de 2007 de René Girard où il profite de la sortie du Livre du Cardinal Ratzinger – Benoit XVI, Jésus de Nazareth pour dire combien, encore après Ratisbonne, il est en droite ligne avec le Pape et combien ses travaux font échos aux siens. Au-delà de toute illusion de l’époque historico critique de l’analyse de l’Evangile (et de tout fidéisme de la divinité du Christ), le travail de Benoit XVI montre combien nous pouvons enfin avec tranquillité unir le Jésus historique et le Jésus de la foi.  Combien nous pouvons avec sérénité développer un rapport intime avec Lui, à le découvrir comme unique bon médiateur, lui qui se caractérise par son unité au Père et son imitation.
Le centre de l’histoire devient la Passion, image centrale de la vie du Christ et de la révélation du don total de Dieu. Lieu central de la continuité et de la discontinuité. Jésus fut entrevu par les religions archaïques mais il signe la fin de la continuité sacrificielle, il révèle la violence sacrificielle et place les hommes face au choix de Dionysos ou du Christ, du sacré ou de la sainteté. Et nous met face à l’urgence de la rencontre du Dieu des béatitudes, juste proximité à Dieu avec Jésus, contre les conformismes de la violence planétaire, sacré frelaté et idolâtrique.
Dans cet article, rien de nouveau sous le soleil mais une confirmation synthétique. René Girard se sent moins seul, il est heureux de pousser avec le pape à une lecture eschatologique légitimée par les recherches historiques et exégétiques. Plus que jamais, la violence moderne nihiliste, cachée ou déchainée est le reflet d’une relation blessée à Dieu théorisée inconsciemment par l’archaïsme devenu idolâtrie (l’intuition du Christ est devenue singerie du Christ). Jésus n’est pas un détail de l’histoire, il y est au centre, et sa reconnaissance, son intimité doit nous être chère et urgente pour nous personnellement et le monde.

ci dessous quelques notes pendant la lecture....

samedi 14 janvier 2017

Qu'est ce qui fait qu'un roi est roi ? Olivier Py - Shakespeare, Roi Lear

Tout a commencé quand je cherchais des vidéos sur Samuel Rouvillois. Je suis tombé sur cette vidéo que je vous invite à écouter à partir de la trentième minute quand Oliver Py présente avec beaucoup d'érudition sa mise en scène du roi Lear de Shakespeare au festival d'Avignon de 2015. Toutes les critiques ne furent pas élogieuses. Mais son intervention m'a beaucoup intéressé.



Shakespeare a écrit le Roi Lear et Macbeth la même année. Une année d'interrogations sur le pouvoir en pleine crise de légitimité du roi Jacques 1er en Angleterre.
Qu'est ce qui fait qu'un roi est roi ?
Ses habits, sa couronne ? Un chien avec une couronne reste un chien (problématique de MacBeth,
MacBeth découvre quand il a brisé la couronne. La couronne qu'il met sur sa tete n'est pas celle qu'il convoitait. il devient fou.)
C'est la question que se pose le roi Lear, il abandonne ses signes tout en voulant rester roi et voir ce que cela fait ?  Il n'y a pas de légitimité divine à la royauté.
Olivier Py souhaite proposer deux faits à notre compréhension de la pièce, Shakespeare tente de défendre la légitimité du roi Jacques 1er contre tous les usurpateurs et les accusateurs d'usurpation. Ensuite, Shakespeare était catholique. Question insoluble pour la page wikipedia, par exemple, mais que le metteur en scène pose avec force, conviction et arguments intéressants. (Globe theater, moine de Roméo et Juliette)
Il souhaite articuler légitimité divine et personne sans pouvoir spirituel. Or Le roi Lear devient roi quand il est nu et s'interroge sur sa population. Sinon le pouvoir est toujours usurpation. Il le découvre avec terreur et peut être plus fortement quand il retrouve Cordelia, qu'il se réconcilie avec elle avec miséricorde (moment où le nom de Dieu peut être prononcé...). Il le découvre quand il rencontre sa propre mort.
Alors le pouvoir est impossible ? L'emprise de l'amour est la seule royauté et cela se combine avec le retour d'une parole pleine. Comme Cordelia qui la cherche par le silence ou le fou (mêmes acteurs dans les premières représentations à l'époque de shakespeare) qui parle avec sagesse.
Le roi Lear était l'homme de la parole performative. Sa parole ne le devient plus. (J'ordonne, j'exige, je demande, j'attends, j'accepte). La performativité de sa parole semblait assurer le lien entre la parole et le monde. Py créé un lien entre cette pièce et le problème de la politique et du théâtre contemporain. Votre parole n'est pas active, elle est vide.  Il n'y plus rien pour nous unir et nous diriger. Cette fin de la parole signe la dislocation du monde et de la nature représenté par la lutte des frères et contre le père et le symbole d'un monde qui se perd et ne se retrouve plus.
 Retrouvons notre parole pleine, ce que nous ressentons, ce que nous avons vraiment à dire pour refaire l'ordre du monde. Ainsi chacun sera roi si sa parole devient acte.
Invitation à accueillir sa mort, acte d'ouverture et de véritable connaissance par l'humilité. Invitation à garder les fous dans le châteaux, une institution ne vit qu'avec ce qui la critique, qui remet en cause, l'institution ne peut vivre que si elle est bringuebalante.

Ci-dessous une représentation en accéléré et en "sous-titres" explicatifs. Cela rejoint peut être le coté messager un peu trop fort que décrivait les critiques. Une interprétation vaut elle la pièce, mais tout n'est pas interprétation... Difficile combat... 
Le film reprend beaucoup de point développé dans l'interview mais très intéressant.





Ces vidéo variés sur la pièce de Shakespeare me faisait penser à une note ancienne sur la perception anthropologique de la royauté.
Régner revient à garantir l'ordre du monde et de la société, le roi est un personnage sacré.
On ne peut être que fasciné par la conscience anthropologique de Shakespeare. Il dessine un roi Lear qui interroge sa position et qui ne voit pas qu'il disloque par ce même geste l'ordre du monde et de la société. Cette dislocation a pour conséquences de donner des réponses aux questions de Lear. Et toutes les questions sur le pouvoir peuvent commencer à être débattu à partir de ce point.
Py dit on est roi quand notre parole est pleine. Puis je le traduire différemment, seul le christ est roi parce qu'il est le bouc émissaire idéal dont la parole est pleine.
Py élude ce que Shakespeare déniche, le lien entre le roi et le bouc-émissaire institutionnalisé. Le roi Lear se prend sa naïveté comme un boomerang. Quand il n'est plus le roi, il déclenche une crise d'identité et un perte de repère créant violence sans limite et chaos. Il ne découvre pas donc qui est le roi quand il est nu... Il découvre dans sa nudité que son pouvoir ne se tenait que dans sa situation de victime en puissance, dans sa découverte de la part christique en lui. Ecce homo....

Mais Py a raison en disant que cette pièce est terriblement prophétique sur la perte de la parole.
La pièce illustre la fameuse question apocalyptique de Girard. Que se passe t-il dans un monde où les béquilles sacrificielles sont perdues. La pièce en est une illustration. Il ne reste plus que les fous pour dire que le monde l'est devenu, la vanité est partout et la redécouverte de Dieu miséricordieux se fait en prison avec la fille aimante. (Je suis bouleversé à chaque écoute de la tirade "et nous serons espions de Dieu"). Le roi Lear est l'image de notre société chrétienne et naïve qui ne comprend pas l'origine de son propre pouvoir et qui en remettant en cause tout ce sur quoi elle est fondée, s'autodétruit tout en se donnant la possibilité de découvrir la vérité.
Les invitations de Py à retrouver la parole pleine est pour moi une invitation à rencontrer le Christ, à l'aimer et à en faire un ami. (Son invitation théâtrale me séduit moins mais est intéressante ; il la relie à l'incarnation certainement.) 
L'invitation à accueillir la mort est l'invitation à l'humilité. L'humilité contre l'orgueil de ce roi et de notre époque qui a perdu tout sens de la mesure et qui découvre malgré elle le sens profond de la royauté par inadvertance. Mais sa remise en cause toute provocatrice est aussi le chemin qui lui permet de trouver les bonnes réponses.....
Apocalypse forever...


mercredi 25 mai 2016

A la recherche de l'identité harmonieuse avec Olivier Rey

Très belle conférence (encore) d'Olivier Rey dans le cadre ce que doit être une rencontre de rencontres d'idées et de formation du mouvement "Avant Garde" animé par Charles Millon et Jacques de Guillebon. Ce mouvement se classe à droite de l'échiquier politique française. Cette conférence me semble pourtant universelle mais touche des sujets plus difficilement touchés à gauche. On reconnaît dans le ton de la conférence que Rey est imbibé de René Girard. Il ne sera cité que dans les questions réponses (que je vous invite à écouter aussi.) 



Cette conférence me semble très forte. Elle est à discuter mais me semble un préalable à toute conversation sérieuse sur la politique. 
Le passage de la communauté à la société est le grand mouvement de notre temps. Au cœur de cette modification, se pose la question de la reconnaissance personnelle. Le confort des sociétés anciennes a été troqué par le confort de l'individu pour notre plus grand bienfait et notre plus grand risque. La perte de la communauté fait de nous des hommes en manque de reconnaissance. Cette chose toute simple transforme les sociétés humaines, leur propre perception, complique toute relation humaine et politique. Faisons le constat de la déliquescence de la politique qui découle du premier constat. N'ayons pas peur, toute lucidité, nous rapproche de la vie bonne à atteindre et de la bonne prière.
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La question de l'harmonie ne se poserait pas si elle était trouvée ou existante. Comprenons ce qui fait obstacle à cette identité harmonieuse et aux questions politiques qui y sont associées.

I Le désir de reconnaissance blessée
Hegel annonce en 1807 que le désir de reconnaissance est ce qu'il y a de plus nécessaire. Pourquoi, fallut il attendre cette date pour le reconnaître ? Car à cette date ce désir se révèle quand les moyens traditionnels de le satisfaire s'en vont. Ils se dérobent avec la société moderne, sociétés d'individus.
Afficher l'image d'origineIndividu ? C'est ce qu'on ne peut découper. C'est l'atome de la société. Mais au XVIIe siècle, le sens est retourné. On part d'un emploi de solidarité à une situation où il est le point de départ duquel toutes institutions humaines se constituent. Nous sommes passés d'une situation ou "je" était le singulier du "nous" à celle où "nous" est le pluriel du "je". D'une situation où l'affirmation du "je" était difficile à une situation où le "nous" est difficile. C'est un bouleversement dans la vision de la chose collective.
Exemple du mot société qui a pour origine le sens de ce qui naît d'un contrat et qui le demeurera jusqu'à l'époque moderne où nous concevons le monde humain comme une société.  Ce ne sont pas les humains qui reçoivent une société humaine. Celle ci naît que de décisions humaines. La société se pense qu'en terme contractuelle ou utilitaire. Nous avons extraits donc l'individu des communautés anciennes.
Ce passage est un événement essentiel de notre histoire nous pouvons voir deux étapes essentielles de ce passage. La révolution industrielle et révolution politique.
Ce sont des dynamiteurs des communautés, une fois défaites les communautés ont déversé dans le monde des millions d'hommes désaffiliés, individus appelés à composer les grandes sociétés modernes où la solidarité n'est plus entre personnes qui se connaissent et se reconnaissent mais où l'interdépendance est médiatisé par la division du travail et le mécanisme de marché.

L'ordre social est l'amalgame des comportements des individus confiés à eux-mêmes et poursuivant leurs intérêt. Dans l'optique républicaine, l'ordre social résulte d'un ordre politique exprimant une volonté commune. Mais même dans l'optique républicaine, le fondement n'en demeure pas moins individualiste à l’extrême. La volonté des nations est le résultat de volontés individuelles. La révolution française est le symbole de cette transformation. Il n'y a plus que l’intérêt particulier et l’intérêt national. L’État hypertrophié et l'individu isolé vont de pair. Besoins substantiels partagés.
Les individus gagnent en liberté de mouvement, d'initiative et de choix.
Ce qu'ils perdent est moins évident mais font sentir leurs effets à terme. C'est la perte du minimum garanti de reconnaissance qu'offrait à chacun la vie communautaire. La non-reconnaissance domine. Hegel a saisi la loi générale quand le mouvement en son origine historique s'initiait, ce qui ne l'a pas empêché de chasser la gloire dans la grande ville, Berlin, et profiter de la concentration capitalistique de la reconnaissance.


II Comment trouver cette reconnaissance dans la société moderne ?
Après ces bouleversements la question se pose, comment faire du un ? ce qui marche mieux est la désignation d'un petit groupe à la vindicte populaire. La France révolutionnaire par exemple avait des besoins urgents d'ennemis intérieurs et extérieurs. C'est la situation de toute nation moderne.
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Ce n'est pas l'idée nationale qui est en cause mais la place exorbitante que cette idée a trouvé dans le cerveau de masse d'individus déracinés. Le nationalisme agressif s'est développé en tant que palliatif a une vie profondément insatisfaisante, inharmonieuse et n'a eu que quelques compensation en interne par le report d’agressivité en externe avec guerres. Ces guerres ont signalé le vice de constitution de ces nations. On devrait comprendre que le vice en question ne tient pas à l'existence de pays, de frontières, de limites, mais à des limites posées au mauvais endroit et en trop petit nombre. Exemple d'Auguste Comte, qu'Oliver Rey promeut, rêvant d'une Europe de petits territoires. Ces pays permettaient une véritable médiation entre l'individu et l'humanité. Une patrie trop grande est obnubilé par son rang. On se trompe sur les conclusions des grandes guerres. Le mal seraient que les nations soient divisées. Non, il n'y avait pas assez de frontières. Certes, l'augmentation des nations peut multiplier les guerres mais seulement des petites guerres. Nous vivons l'inverse. Les grandes nations apportent des grandes guerres.
Pour l'économie aussi, la taille augmente la productivité, mais les économistes ne voient pas l'incapacité du système économique à répondre au besoin de reconnaissance. A part quelques individus, il n'y a plus qu'une masse indistincte.

Succès des "identités"
Auparavant, l'identité est ce qui ne change pas dans la ligne du temps, cela s'est transformé en sentiment d'appartenance puis est apparu le phénomène identitaire. On peut ainsi se reconnaître dans un monde où le commun des mortels a si peu le sentiment d'exister.
Une autre solution est de se battre avec les "minorités". Ainsi en cachant sa prétention et sa haine de soi nécessaire à cet occasion, on peut prétendre se différencier.
Ce désespoir face à soi-même se développe quand les diverses frontières se dissolvent pour verser toujours plus de populations dans un magma indistinct.

III Dissolution politique
La dissolution politique accompagne la dissolution des peuples celle ci se montre par un magma indifférencié.
Après avoir vu une différence de taille entre l'origine de la démocratie américaine et française par Arendt (La révolution française a conduit le peuple a remplacé le roi, la démocratie fût décrétée du haut, injonction paradoxale. La révolution américaine proposait de tout commencer par la base de la commune) Olivier Rey note ce qui a fait dévier les démocraties actuelles.
La perte de maîtrise des outils de production nécessitant des investissement grandissant. Une communauté perd de ce qu'elle est quand elle ne les maitrise plus. Passé un stade de développement, la technique délocalise et sape les conditions d'une vie locale dans laquelle s'ancre toute véritable démocratie.

Ensuite, il faut voir comment le manque de reconnaissance est le carburant du moteur économique. La reconnaissance par les anciens modes de sociabilité ont été changé par la reconnaissance par la consommation. Veblen verra rapidement le rôle de la consommation dans les catégories riches de l’Amérique industrielle. La consommation ostentatoire prend son envol. La baisse des couts de production permets au plus grand nombre d'entrer dans cette catégorie. Le grand moteur de l'économie tient en une phrase : Keeping up with Joneses ! (Ne pas se laisser distancer par les Dupont). Mais avec le dynamitage des liens sociaux et la télévision, le Jones qui était notre voisin devient le beautifull people des médias.
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La souffrance des personnes n'est pas un "à coté" malheureux, elle est le principal carburant.

Face à ces deux situations, un dirigeant de bonne volonté est placé dans une injonction contradictoire :
Rompre avec dynamique nocive conduisant à la catastrophe ou composer avec cette dynamique car s'en extraire est impossible et y réussir est dangereux car on se met à la merci de ses voisins qui resteraient dans la dynamique actuelle.
Conclusion
Nous vivons un paradoxe, la nation est la seule structure politique qui nous reste pour faire de la politique alors qu'elle a été l'acteur de la dégénérescence de la politique.
Acceptons le réel malgré tout. Il nous voue à la disharmonie. Faisons face à l'adversité. N'ayons pas peur des paradoxes et sachons tenir des idées opposées sans les casser. 
Par exemple, voyons que les choses sont sans espoir mais avec la résolution de les changer....
Nous entrons dans une époque de turbulence. Tout sera possible.
Ne cultivons pas la tristesse ni la passivité mais plutôt les vertus et les capacités qui grâce aux ciel trouveront à s'employer.
Continuons d'adhérer de toute notre force à ce que nous croyons bon et qui avec l'aide du ciel trouvera une solution !

N'est ce pas aussi ma prière ! En tout cas, je la fais mienne.

jeudi 12 mai 2016

Le discours de Ratisbonne et Achever Clausewitz

Je vous propose de relire le discours de Ratisbonne.
Certains disent que c'était une grave erreur de communication...
Lire ce discours ainsi est le voir par le petit bout de la lorgnette des actualités. René Girard nous invite à relire ce texte dans Achever Clausewitz. J'y vois un accord profond entre les deux hommes (que l'on pouvait voir déjà ici...). Cet accord rejoint aussi Girard dans son étude profonde du catholicisme et de la papauté qui suivra, je l'espère.


-relisons le discours de Ratisbonne
(interlude chestertonienne)
-Lisons la lecture de Girard de ce discours dans Achever Clausewitz.
-Insérons là dans l'étude de la papauté de Girard dans ce même livre (prochaine étape...)



A Souvenirs d'un professeur
Au départ, Benoit XVI évoque des souvenirs.
Il se souvient de l'interdisciplinarité universitaire et ce sens de l'universitas qui était "le sentiment que nous avions à assumer une responsabilité commune dans l'usage correcte de la raison."
Il se souvient de la présence des théologiens dans l'université, leur travail de montrer que la foi s'ordonnait à la raison commune.
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B Illustration de son sujet,
Manuel II paléologue discute avec un savant iranien en 1402.
 La foi peut elle être contrainte ?  (questionnement sur la violence de Mahomet.)
Manuel dit qu'il faut le logos pour propager la foi, que ne pas agir selon la raison contredit la nature de Dieu. Cela semble aller à l'encontre d'autres traditions comme certaines musulmanes où Dieu est tellement transcendants qu'il se joue de la raison humaine et de la parole humaine et au concept humain de vérité.

C L'Europe, lieu de rencontre de deux révélations.
Benoit XVI souhaite montrer l'accord entre la tradition philosophique grecque et la Bible, l'héritage grec purifié appartient à la foi chrétienne. C'est la rencontre nécessaire entre les questions grecques et la foi biblique. Cette rencontre (sans oublier Rome) n'est pas un hasard et le lieu créé en l'occasion pour cette rencontre s'appelle l'Europe.

Cette rencontre a été remise en cause au moyen-Age. Notamment par Duns Scott, l'altérité de Dieu est placée si haut que notre raison, notre sens du vrai et du bien ne sont plus de réels miroirs de Dieu. Certes, Dieu est infiniment grand mais cela ne supprime pas l'analogie. L'amour surpasse la connaissance mais son amour est celui du Dieu-logos.

D Benoit XVI souhaite présenter trois signes de la déshéllenisation

-La Réforme a réagi face au poids de la métaphysique sur la foi, il fallait retourner à l'origine. Kant utilise radicalement cette réaction. Il ancre la foi dans la raison pratique et lui dénie l'accès à la totalité de la réalité.

-La théologie libérale dont Theodor von Harnack est le représentant de la recherche et de la lecture historico-critique. Cette tradition invitait à aller directement à l'amour et au message moral afin de le rendre compatible  avec la raison moderne. Retirer Jésus de la philosophie et de la théologie (divinité du Christ, Trinité). On perçoit l'auto limitation de la raison radicalisée.

Cette conception moderne de la raison est l'alliance d'un cartésianisme (platonisme) et d'un empirisme. Utilisation de la logique interne de la matière alliée avec la fonctionnalité de la nature pour nos intérêts par l'expérience.
La scientificité est réduite à la certitude de l'expérience. Les sciences humaines sont rappelées à l'ordre, sa méthode exclut Dieu. Remettons en question ce rétrécissement.
Les questions de l'origine et de la fin, de la religion et de la morale deviennent non avenus ou au mieux subjectives (plus de formation collective) et l'homme est diminué en cela.  La situation est dangereuse pour lui et nous le constatons, cette situation crée des pathologies de la raison et de la religion ce qui est normal quand religion et morale sont exclus du champs de la raison.

-Troisième déshellenisation est l'inculturation. Faire croire aux autres cultures qu'elles peuvent faire abstraction de l'héritage grecque.
"Bien sur, il  a des couches dans le devenir de l’Église antique qui ne doivent pas entrer dans toutes les cultures. Mais les choix fondamentaux, qui concernent le lien de la foi avec la quête de la raison humaine, appartiennent à cette foi elle-même et sont adaptés à son développement."

E Conclusion
Il faut reconnaitre les grandeurs de la pensée moderne, nous en sommes reconnaissants. Il existe une éthique de la scientificité qui est obéissance à la vérité. Mais élargissons !
Ne nous limitons pas à ce qui est falsifiable. Réintégrons le questionnement de la foi et de la raison.
Cela est la nécessité si nous voulons redevenir capable de dialogue véritable entre culture et religions. Notre exclusion du divin hors de l'universalité de la raison est perçue comme mépris des autres  et une raison sourde au divin est inapte au dialogue.
Il faut revenir à la redécouverte des traditions religieuses comme sources de connaissance. Ne perdons pas le chemin de la vérité de l'être.
L'occident est menacé par le rejet des questions fondamentales
Ayons le courage d'élargir la raison tel est le programme d'une théologie responsable.
C'est dans ce grand logos évoqué par Manuel que nous invitons aussi nos partenaires au dialogue des cultures.

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Chesterton : Dans la première enquête du père Brown, celui-ci démasque un faux prêtre et informe brillamment la police qu'il est en danger. Comment a t il su ? Ce faux prêtre décrédibilisait la rationalité. "Très mauvais théologie" affirmait-il...
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Achever Clausewitz

Dans Achever Clausewitz, René Girard commente longuement le discours de Ratisbonne et lui laisse une place de choix, la toute fin de son dernier chapitre avant son épilogue. Il y voit une confirmation de ses thèses : refus du sacrifice et plaidoyer pour une approche rationnelle du religieux.
Il dit encore que le pape a alors dit ce que doit dire un pape : Après laa guerre de la raison contre la religion, succèderait celle de la religion contre la raison. Il rappelle les valeurs intangibles de l'Europe avant de partir en Turquie. Il confirme les conclusions du pape sur les pathologies  de la raison et de la foi à venir. Le rationalisme et le fidéisme se retrouvent en frères jumeaux.
Nous perdons le grec et donc dans une certaine manière la possibilité d'une théologie rationnelle.
Car au final c'est un religieux qui en affronte un autre.

Voila la guerre qui se profile : la raison théologique contre le rationalisme et le fidéisme ou autrement dit un irrationnel déchainé. La raison érigée en religion est un religieux dévoyé qui déclenche le religieux pathologique. Elle bloque à sa base toute discussion avec l'Islam. Pour éviter tout piège de réciprocité violente, les bases anthropologiques et théologiques sont essentielles dans nos fondations.
Il confirme l'unité grecque et hébraïque de l'origine du Christianisme et sur les ébranlement de la Réforme, de Kant, de la théologie libérale (limitation morale humanitaire et des tenants de la sortie de l'inculturation grecque.)

Invitation à un dialogue respectueux et ferme. Pas un rejet de l'Islam.
Le discours du pape est un bon exemple de la séparation des ordre (raison et foi) et la nécessité de les relier la grâce à une raison élargie.
Ni confondre, ni séparer mais comprendre ensemble.