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mardi 7 août 2018

Quelle suite à "Achever Clausewitz" ? Penser à l'avenir de l'Europe avec René Girard et les papes.


Ci dessous, un petit texte écrit en 2016 (déjà, il lui manque des mises à jours). Il présente une réflexion personnelle sur le livre Achevez Clausewitz et une manière de concevoir l'Europe actuellement. Comment la penser aujourd'hui. Quel espoir pour celle-ci ? Il y aurait beaucoup de choses à dire encore…. Mais on fait ce que l'on peut...
Cette note peut être liée à celle-ci et celle-là aussi...
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Quelle suite pour "Achever Clausewitz" ?


Intro :

Une image et une impression me poursuivent. Je participais à la veillée puis à la messe du pape Benoit XVI sur l'esplanade des invalides en Septembre 2008, le lendemain de son arrivée où il eut le temps aussi d'inaugurer le centre des bernardins. Je voyais une foule immense avec le pape célébrer l'Eucharistie au centre de Paris. Quelques mois avant, je venais de lire le dernier livre de René Girard, "Achever Clausewitz". J'avais alors l'impression de vivre la suite du livre. Ce livre n'était il pas fait pour cette foule et pour moi ? Moi aussi, dont l'histoire familiale avait été construite par la haine franco-allemande et qui me demandait quelle était l'étape et le rôle de ma génération. Ce livre enfin poursuivait ma passion pour le travail de cet auteur, travaillait mon identité catholique en incarnant ses thèses dans l'histoire proche et faisait réfléchir sur l'Apocalypse, qui ne serait rien d'autre que "l'incarnation du Christianisme dans l'histoire.(P335)" Bref, ce livre était une initiation et une ouverture aux questions politiques modernes, aux signes des temps et à une unité personnelle.

Nous sommes presque dix ans après l'édition du livre. Les années 2007 et 2008 furent pour des gens de ma génération une date charnière dans la perception d'une crise européenne, d'une crise de sens global et en particulier d'une crise du sens des institutions européennes. J'aimerais profiter de ce texte pour relire mon intuition girardienne lors de ce voyage papal à Paris, voir en quoi l'élection du pape François continue l'histoire que René Girard me révélait entre la papauté et l'Europe. Ces questionnements conduiront vers des interrogations plus larges qui mériteraient de bien plus vastes investigations.

I Rappel sur "Achever Clausewitz"

A La montée aux extrêmes dans l'histoire.

Auparavant, il me semble bon de résumer très brièvement "Achever Clausewitz" et ce qu'il semble apporter à la question politique et historique.

Achevez Clausewitz arrive fin 2007, il arrive avec surprise, 46ans après le premier des livres de René Girard attaché à la découverte de la théorie mimétique dans les œuvres littéraires. Théorie mimétique qui va ensuite l'aider, par l'étude des tragédies, des mythes et de l'anthropologie, à découvrir la racine religieuse des sociétés humaines par la victime émissaire, du lien entre sacré et violence. Cette anthropologie s'intéressera ensuite au Christianisme comme science humaine globale. Le Christianisme par sa révélation révèle et sape les bases du sacré violent mais ne permet plus aux institutions humaines de légitimer leur statut. Que deviennent les sociétés humaines quand est corrompu ce qui pouvait les aider à tenir ? "Achever Clausewitz" intervient dans ce contexte. Il souhaite aller au devant de la question apocalyptique chrétienne.

 Selon Girard, Clausewitz est le prophète joyeux et tourmenté de notre époque de violence non limitée par les traditions et les règles rituelles. Clausewitz est un militaire et un théoricien de la guerre, mais ses questions le conduisent plus loin. Il fait face à la bascule de la révolution française et de Napoléon, la fin de la guerre en dentelles aristocratiques et des anciennes traditions. La guerre était réservée à l'aristocratie qui en prenait les risques et permettaient de contenir la violence de la guerre dans des limites liturgiques et rituelles très claires.

Dans son livre, "de la guerre", Girard y analyse la « montée aux extrêmes » qui est la voie naturelle du désir mimétique des communautés humaines et des hommes et de la violence si celle ci n’est plus ritualisée par les traditions et limitée par la religion. Le livre de Clausewitz permet d'adapter la théorie mimétique de l'intersubjectivité aux groupements humains.

1806, c'est la victoire de Iéna de Napoléon, et la victoire de la guerre totale. Clausewitz est le précurseur de la pensée totalitaire, il théorise l’utilisation de la force de la foule nationale dans la guerre. Chacun des adversaires fait la loi de l'autre d'où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes.

Le duel, la montée réciproque désigne une relation asymétrique réciproque qui s'est imposé comme tendance dominante de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique, désormais, court derrière la guerre.

Le primat fondamental de la défensive sur l'offensive où c'est celui qui se défend qui veut réellement la guerre vient alors soutenir le déchaînement de la violence guerrière. Alors la mobilisation totale est le symptôme de la dégradation du droit de la guerre, d'une possession de tous les sociétaires par un adversaire à la fois vénéré et haï, d'où le rôle fondamental selon Girard de Napoléon dans le traité de Clausewitz. L'unité de la Prusse, puis de l'Allemagne se fera contre la personne de l'empereur ainsi unifié dans la haine de la France.

Le moteur de la constitution démocratique est le ressentiment disait déjà Nietzsche, elle gouverne leurs relations. Elle contribuera aussi à les désintégrer dans la nouvelle étape de la montée extrême : les guerres idéologiques.

Girard analyse la réaction des intellectuels allemands. Ils vont être fasciné par la guerre, la révolution et Napoléon, Hölderlin semble être seul à être triste, il s'isolera d'un monde ayant perdu toute intuition chrétienne qui permettrait de comprendre au même moment l'instabilité et la stabilité du temps et des hommes à l'intérieur de celui-ci.




B Réconciliation européenne, franco-allemande / papes et politique

Face à la tristesse de Hölderlin confrontée à la montée aux extrêmes franco allemandes, son exil est une sortie de tout manichéisme. Germaine de Staël sera aussi l'autre (imparfaite) prophète de la sortie par le haut de la crise et de la réconciliation franco allemande, elle comprend l'importance du tissage de dialogue franco allemand. Girard y voit la modernité catholique : au cœur de ce dialogue c'est la différence enfin pensée entre le chrétien et l'archaïque dont le catholicisme détient la clé. Il devient résistance aux haines nationales, sérum contre toute idolâtrie nationale et recherche de paix à travers le dialogue de la Foi et de la raison. Après elle, Girard s'appuie sur des exemples artistiques, politiques et spirituels comme la relation entre Baudelaire et Wagner, la rencontre de Gaulle-Adenauer à Reims et enfin l'élection de Benoit XVI comme sommet du développement de la catholicité, symbole parfait de l'Europe attaquée en interne par l'esprit de la guerre qu'elle a développé mais qui n'est pas elle. Europe qui par ce processus s'adresse au monde entier par sa montée aux extrêmes et par ses tentatives d'en sortir.

En 1962, de Gaulle et Adenauer se retrouvent dans les ruines des deux pays qui s'étaient trop imités. L'Eglise organise l'office consacrant la volonté de pardon mutuel et marche vers la réconciliation. Cela ne se fait pas pourtant sans grosses appréhensions des deux cotés. Cela sera un exploit politique. Exploit répété par JPII en 1996. Revenir là où il y a le vrai débat, la vraie guerre comme entre Charlemagne et Léon III.

 La rencontre De Gaulle-Adenauer eut lieu à Reims, ce ne fut pas un hasard. Dans ses Mémoires, le général de Gaulle expliquera le choix de Reims, «symbole de nos anciennes traditions, mais aussi théâtre de maints affrontements des ennemis héréditaires depuis les anciennes invasions germaniques jusqu’aux batailles de la Marne. A la cathédrale, dont toutes les blessures ne sont pas encore guéries, le premier Français et le premier Allemand unissent leurs prières pour que, des deux côtés du Rhin, les œuvres de l’amitié remplacent pour toujours les malheurs de la guerre.»

Ce texte et le signe gaullien est une illustration de l'esprit européen défendu par René Girard.

Enfin Girard prend les dernières pages de son dernier chapitre pour explique combien le discours de Benoit XVI à Ratisbonne est un signe de temps dans sa défense de l'esprit européen, dans le refus de tout sacrifice et le chemin de réconciliation entre la foi et la raison.

Au cœur de cette histoire de guerre et de réconciliation, se trouve la question, la querelle entre l'empire et de la papauté. A la fin du livre, Girard introduit une pensée catholique politique. Le rapport entre la papauté et l’empire est simple et compliquée. C’est un rapport d’union et de conflit. Etre pour l’empire, c’est s'échapper du mimétisme originaire européen entre Charles le Chauve et Louis le germanique, la division franco-allemande. L’Eglise peut être du coté de l’empire pour éviter les guerres et toujours en conflit contre l’empire pour refuser sa main mise. Position simple mais très compliquée pratiquement. La division des fils de Charlemagne s’est faite au détriment de l’Europe. Refus de l’équilibre et de la continuité de l’empire romain.

A travers la revue en accéléré de l’histoire européenne, le catholicisme (par son conflit contre l'empire associé au pouvoir sacrificiel) est aussi le créateur du désordre et la stabilité possible dans ce désordre. Le seul lieu tenable dans un monde de la démystification qu’il crée. Tout le magistère, la tradition, la logique, l'infaillibilité papale, l’institution sont les symboles de ce petit repère de stabilité, c’est la stabilité dans un monde profondément déstabilisé par sa propre révélation. Il faut voir le Christianisme porteur de sa propre critique et voir qu’elle maintient ses affirmations. Etre catholique, c’est avoir un pape, un magistère qui ne dépend pas de soi. C’est aussi ce qui demeure de ce qui aurait pu être l’empire s’il ne s’était pas effondré. La catholicité se prend aussi dans sa romanité, dans son souci de stabilité. Le combat de la papauté contre l'empire s'est transformé en un combat de la violence contre sa propre vérité, qu'elle ne pourra refuser de reconnaître à moins de provoquer une apocalypse. Le pape nous conseille seulement de sortir de notre rationalisme étriqué, mais il ne peut faire plus nous dit Girard.

Girard dresse un portrait de la catholicité comme lieu essentiel anthropologiquement pour échapper à toutes les bipolarités, individuelles ou sociales.  Le pape incarne cette vérité en guerre contre la violence. Seul la tradition judéo chrétienne et la tradition prophétique peuvent seule rendre compte du monde dans lequel nous sommes entrés. Selon Girard, c'est parce que les signes des temps convergent aujourd'hui que nous ne pouvons plus persévérer dans la folie des rivalités mimétiques


II Benoit XVI à Paris, Post scriptum

"qui osera dire que le tombeau de Napoléon aux invalides ressemble au mausolée de Lénine?" P304 AC

Revenons en Septembre 2008 et au voyage de Benoit XVI à Paris. Venant originairement pour fêter les 150 ans des apparitions de Lourdes, il a voulu venir à Paris. Cette étape parisienne sera marquée par trois moments clés. Son inauguration et son discours au centre des Bernardins, les vêpres à Notre Dame et la messe sur l'esplanade des Invalides.

Accueilli avant par le président de la république, Nicolas Sarkozy, il a pu dire : "Je suis profondément convaincu qu'une nouvelle réflexion sur le vrai sens  et sur l'importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d’une part, d’insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l’État envers eux, et d’autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter, avec d’autres instances, à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société."

Il note donc l'importance de la séparation entre le pouvoir politique et temporel,  de la conscience du rôle de la religion dans un monde en "dépression" et la fragilité de la situation des jeunes. Pour l'union européenne,  il note que la France doit veiller au développement de son droit mais aussi aux différences nationales. De plus, "la France, historiquement sensible à la réconciliation des peuples, est appelée à aider l’Europe à construire la paix dans ses frontières et dans le monde entier."

Aux Bernardins, Benoit XVI tint un discours sous forme de conférence au monde culturel parisien. Il voulut par ce texte, profitant d'être dans un lieu symbolique du monachisme occidental du Moyen-âge, montrer qu'elles avaient été les bases chrétiennes de la culture européenne. Saint Benoit et ses disciples ne voulaient pas chercher à construire une civilisation sur un empire en perdition et bientôt en ruine. Ils voulaient chercher Dieu, chercher tout ce qui ne passe pas, puiser à la source des trésors antiques, travailler le chant et les arts et la parole de Dieu pour mieux le connaître, travailler la matière pour participer à la création, toujours trouver la voie médiane entre l'arbitraire subjectif et le fondamentalisme.

A Notre Dame, après les Vêpres, il tint un discours aux clergés et autres consacrés, il développa particulièrement dans son discours l'importance de l'attachement personnel à la parole de Dieu. Il parla aussi de la foi du Moyen-âge qui bâtissait des cathédrales et des papes liées à son histoire, Alexandre III, Pie VII et Jean Paul II.

Le lendemain eut lieu la messe devant les invalides. Le pape nota le lieu extraordinaire de la cérémonie. L'homélie se concentra sur la lecture de la lettre de saint Paul. (I Corinthiens 10) et la nécessité de fuir le culte des idoles et les fausses représentations de Dieu et les sacrifices sanglants. Le pape souhaita nous faire reconnaître les idoles du monde contemporain. Face aux idoles, le plus grand acte de résistance est la vénération de l'Eucharistie et la participation à la messe, elle nous aide à ce que nos paroles, nos actions et nos pensées soient en accord avec Dieu.

Il me semble encore important de citer le discours du pape devant l'assemblée des évêques français à Lourdes. Il cite le pape Jean Paul II pour qui la nation existe par la culture et pour la culture, qu'il ne faut pas la sacrifier à l'uniformisation terne. Il dit encore que la reconnaissance des racines chrétiennes de la France est une base pour les français pour savoir d'où ils viennent et où ils vont.

Il lance aussi ce programme étonnant :" Par conséquent, dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur, il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."

Face à ses extraits de discours comment ne pas voir la continuité entre la fin de "Achever Clausewitz" et ce voyage français du pape Benoit XVI ?

Comme pour les discours de Ratisbonne, Benoit XVI continue de frayer un chemin et tenter de convaincre le monde entier de concilier la foi et la raison. Cette conciliation est l'origine de l'idée européenne. Idée qui nait sur les ruines d'un premier empire.

Il est difficile de savoir si le pape lui même a choisi  les lieux de ses discours. Mais comment ne pas voir dans cette perspective, en connaissance de son sermon anti-idolâtrique un message qui serait : "Achever Napoléon". Hitler arrivant dans Paris occupé, visita les invalides et le tombeau de Napoléon et affirma que ce fut le plus beau et le plus grand moment de sa vie. Le pape allemand venant à Paris vient au lieu même du culte impérial et de "l'esprit du monde" dire qu'il faut arrêter de se tromper de divinité et vénérer l'Eucharistie. Après Reims, il n'y a pas eu d'images plus fortes pour représenter l'esprit européen. Esprit européen qu'il a pris soin de discerner aux bernardins, esprit plus fort que les empires, qui survit à toutes les guerres du moment que l'union de la foi et de la raison soient préservées. La messe des invalides peut être vues comme une sorte de guérison sur les plaies les plus sensibles comme avait pu l'être à Reims la rencontre de réconciliation entre de Gaulle et Adenauer. Cette intuition peut-être soutenue par le souvenir de Pie VII évoqué par le pape à Notre-Dame.

Le discours des Bernardins et celui face aux évêques résonnent entre eux. Le pape n'appelle pas à une révolution ("dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur) mais appelle à une conversion spirituelle et sociale pour retrouver plus amplement l'esprit européen (" il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."). Il est évident que le discours des bernardins en plus d'être une présentation de la naissance européenne était une présentation de la structure  de "toute culture véritable"  et un plan culturel pour la France et l'Europe au moment de la mort de la nation comme idole et des autres "idoles contemporaines" bien vivantes.

 

III Et désormais ?

L'année 2008 parait désormais lointaine. La crise des subprimes s'est développée, la crise grecque (entre autres) a remis en cause l'autorité morale et réconciliatrice de l'union européenne, en France, aux élections européennes de 2014, un parti dit "eurosceptique" est arrivé en tête du scrutin, le pape Benoit XVI est devenu pape émérite. Le pape François, pape sud américain a été élu. La crise syrienne s'est enracinée donnant lieu à l'installation de l'état islamique et facilitant la vague d'attentat en Europe. René Girard est décédé en Novembre 2015 et n'a pas écrit de nouveau livre. La dimension instable du monde a pris beaucoup plus d'évidence en Europe.

Que demeure t-il de l'Esprit européen et du combat du pape pour l'esprit européen ?

Relisons le discours du pape François au parlement européen à Strasbourg, du 25 Novembre 2014.

 Le pape reconnait les crises profondes. Crises du droit, du citoyen ou plutôt de l'individu démesuré ayant perdu le lien avec le bien commun et devient source de violence et de solitude. Il voit une crise économique douloureuse, la distance d'une institution qui ne pense que de manière technique et économique et plus généralement un mode de vie égoïste, une opulence qui n'est pas durable et tend à développer une vision humaine comme engrenage ou déchet,(expression de la culture du déchet,  avortement et euthanasie citées), drame de l'immigration de masse. François interroge les parlementaires européens sur la prise en compte des fragilités des personnes et des peuples européens.

Quelles solutions sont possibles? Le pape dit qu'il est là pour encourager et espérer.

Mais c'est une question spirituelle, l'Europe doit retrouver son âme.

Il en appelle au retour aux pères fondateurs concentrés sur le travail pour favoriser la paix et la communion. Au centre de ce projet, il y avait la confiance en l'homme non comme sujet économique ou citoyen mais comme un personne dotée d'une dignité transcendante. Or "il existe un lien entre dignité et transcendance".

Il appelle à prendre exemple sur Platon et Aristote représentés au Vatican, avoir un œil sur la terre et vers le ciel. Il insiste sur la nécessité de l'ouverture au transcendant  pour garder la dignité humaine. (ce n'est pas un danger pour la laïcité, dit il.)

Il demande de veiller à la diversité des peuples, élément obligatoire pour faire ressortir le meilleur de chaque personne et de chaque peuple. La conception uniformisante touche la démocratie elle-même par un nominalisme politique. Celle-ci est menacée par des structures de pouvoir multinationaux. "Maintenir vivante la démocratie en Europe demande d’éviter les « manières globalisantes » de diluer la réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes anhistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse. Maintenir vivante la réalité des démocraties est un défi de ce moment historique, en évitant que leur force réelle – force politique expressive des peuples – soit écartée face à la pression d’intérêts multinationaux non universels, qui les fragilisent et les transforment en systèmes uniformisés de pouvoir financier au service d’empires inconnus. C’est un défi qu’aujourd’hui l’histoire vous lance."

Dans l'ensemble et en particulier pour le drame des migrants, l'Europe sera en mesure d'y faire face si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle. Elle saura d'autant mieux qu'elle saura protéger le droits de ses citoyens.

Pour cela, l'Europe doit avoir conscience de sa propre identité et redécouvrir son âme qui est celle de la réconciliation. Les chrétiens sont appelés à être son âme. L'histoire de l'Europe et du Christianisme est encore notre présent et notre futur. C'est notre identité. Elle doit redécouvrir son propre visage et faire que l'Europe ne tourne pas autour de l'économie mais de la sacralité de la personne humaine.

"Le moment est venu d’abandonner l’idée d’une Europe effrayée et repliée sur elle-même, pour susciter et promouvoir l’Europe protagoniste, porteuse de science, d’art, de musique, de valeurs humaines et aussi de foi. L’Europe qui contemple le ciel et poursuit des idéaux ; l’Europe qui regarde, défend et protège l’homme ; l’Europe qui chemine sur la terre sûre et solide, précieux point de référence pour toute l’humanité !"

Il me semble important de noter que le style du pape François est très différent de celui du pape Benoit XVI. Mais la lecture de ce discours permet de voir une continuité exemplaire entre le voyage parisien et le voyage strasbourgeois. Ce n'est plus un pape allemand qui parle au peuple français mais le premier pape non européen (qui dit pourtant "nous" avec l'Europe) aux députés européens.

Il y a le même rappel à la sagesse antique, à l'identité chrétienne de l'Europe, à la nécessité urgente de rappeler la capacité de transcendance de l'homme. Cette identité n'est pas un luxe ou une option mais ce qui l'a construit, elle est présente dès l'origine chez les pères fondateurs des institutions. Plus que Benoit XVI, François parle de la crise que l'Europe vit, et est plus précis des "idolâtries" qui la menacent, ces confusions entre les moyens et les fins : le droit, l'économie, son opulence, son unité, sa globalisation.

Nous pourrions dire que le discours du pape François (et peut être plus encore son encyclique Laudato si) ouvre un nouveau chapitre de "Achever Clausewitz". le pape note les dangers avec plus de force. René Girard faisait comprendre que les papes doivent être mesurés dans l'annonce des temps apocalyptiques. Le pape François l'est encore, il montre ses espoirs et ses encouragements, mais son portrait de l 'union européenne est dramatique. Il n'en demeure pas moins la figure de l'appel à la réconciliation, aux modèles de la création européenne, il invite à voir les nouveaux empires qui ne disent pas leur nom. Sa dénonciation de la culture du déchet peut aussi faire référence à la culture du bouc-émissaire rejeté. Il souhaite que l'Europe et son histoire bimillénaire avec la foi Chrétienne soit le modèle pour le monde. Le discours du pape François est dans une continuité logique mais apporte aussi des éclairages et des inquiétudes encore plus forte. Il devient (malgré son origine directe) l'avocat de l'esprit européen.





Conclusion et prospection

"Achevez Clausewitz" n'est pas terminé. La guerre de l'empire contre le pape, de la violence contre la vérité, décrite avec passion par René Girard, n'est pas terminé. Benoit XVI nous a montré qu'il y avait des idolâtries à achever définitivement, un esprit à reprendre sans cesse et nous a donné une boussole. François continue le combat en s'approchant avec encore plus de courage vers le centre du combat et sa dimension apocalyptique. Il précise, ouvre des pistes, espère et provoque. Il n'est pas catastrophiste mais bien apocalyptique comme la confusion récurrente tente de nous méprendre.

Ces quelques lignes avaient pour objectif de reprendre le dernier livre de René Girard, essayer d'en montrer une partie de son originalité et de son acuité. Je découvre ici aussi qu'il est lié aux autres livres de l'auteur. Il participe à la cohérence de fond de l'œuvre de Girard. Il fut pour moi une base de départ pour regarder notre monde et son actualité, en particulier pour un européen. Sa démarche apocalyptique ne doit pas nous effrayer, mais seulement nous permettre de regarder avec responsabilité les conclusions de la révélation chrétienne en marche dans l'histoire. Cette démarche nous appelle radicalement. Elle est trop caricaturée et méprisée. Elle entre en contradiction avec nos analyses confortables.

Quelle est l'influence de ce livre ? Qui a t'il touché ? Quels européens travaillent sur ce livre et tentent de rendre toujours plus féconde, plus populaire sa lecture ?

Comment peut il être aussi un outil  pour les européens, les chrétiens des temps modernes conscients de l'instabilité apocalyptique de notre monde ?

Il me semble que la prochaine étape pour répondre à ces question, seraient de réaliser un tour d'Europe des lecteurs d'Achevez Clausewitz. Recueillir les interrogations locales, confronter les hypothèses, les pistes de réflexion, les idées pour faire face à cette "étrange guerre".

Comment fédérer autour d'elle, la préparer sérieusement et devenir agent de l'esprit européen ?

mardi 9 mai 2017

Solzhenytsine à Harvard


Vous trouverez ci-dessous un résumé personnel du discours de Soljenitsyne à Harvard en 1978.

Vous trouverez ici la version originale et là la version française.

Je hais le modèle socialiste soviétique qui m’a persécuté mais vous, occidentaux triomphants, n’êtes pas non plus un modèle pour le monde.
Vous êtes malheureux.
Vous êtes lâches.
Votre confort vous a amolli.
Votre recherche de bonheur institutionnalisée et concurrentielle est contreproductive.
Vous êtes complètement déspiritualisé, regardez votre peu de souci du bien commun et de la défense de vos intérêts !
Vous avez un système légaliste dont vous êtes moralement fier mais qui n’est outil d’expert pour discussions médiocres et paralysée face à la vraie violence et au mal.
Vos thèses sociales de la violence sont inaptes.
Votre liberté des médias est un jeu d’opinion impuni, inutile et nocif et un flot d’information débilitant.
Elle crée une conformité mainstream fière d’elle-même mais nocive.
Vos penseurs originaux sont bloqués face à la pesanteur de la masse abrutie.
Votre art tombe.
Votre élite tombe.
Vous n’avez plus que le vernis de la civilisation.
Vos sourires omniprésents vous cachent à vous-mêmes le combat spirituel sanglant.
Les raisons du déclin ?
Ce n’est pas du premièrement à une trahison mais à votre fidélité à l’erreur d’une pensée moderne humaniste rationaliste du culte de l’homme.
Certes la pensée moderne a fui aussi la pensée médiéviste pour de bonnes raisons, pas assez incarnée. Mais vous avez perdu le fil de la transmission concernant le lien entre transcendance et liberté malgré les hauteurs de l’héritage moral et les merveilles de la miséricorde.
Bref vous êtes en crise spirituelle et en impasse politique comme à l’est.
C’est normal, l’humanisme matérialiste est le creuset de la pensée des deux côtés du mur. Frères jumeaux destructeurs…
Même espoir vain dans le politico-social scientiste.
Même matérialisme sans frein.
Même « libération » de la religion.
Vous avez perdu le sens de la mort, du devoir et des buts élevés.
Rien ne modère plus vos passions.
Nous vivons une époque charnière, soyons en à la hauteur sans mépris de notre nature physique et spirituelle.

samedi 15 octobre 2016

Cassiodore et Boece par Benoit XVI.

Cette interview de François Taillandier sur sa dernière série de livre est intéressante, c'est une invitation à plonger aux racines historiques de notre monde, le démantèlement de l'empire romain. La confrontation d'un empire en destruction et l'arrivée massive de nouveaux peuples puissants. Il invite à une connaissance approfondie de la vie de ces hommes de leurs questions tragiques, de leur point de vue sur la vie.
Cette Europe du V au Xe siècle nous est tout à fait inconnue. Nous avons là une boite noire que nous ne voulons pas trop regarder, les questions y sont passionnantes. Il n'y a pas de siècle où les questions des hommes et la manière de voir l'histoire et leur "théologie" soit essentielles.
Taillandier parle de deux témoins de cette époque Boèce et Cassiodore. Il y évoque aussi une conférence de Benoit XVI. je l'ai retrouvé ici.

Qu'y dit il ? Il présent ce deux auteurs.
Il présente Boèce (480-524) comme témoin de la fin de l'empire, et homme voulant propager la culture gréco-latine chez les nouveaux maitres "barbares", dire la foi chrétienne dans le langage greco-latin. Il serait le dernier sage de l'antiquité et premier homme du Moyen-Age. Honnête homme politique et complet. Il fut malgré tout condamné à mort pour délit d'opinion par Théodoric. Il écrira en prison "la consolation de la philosophie " où il en appelle à la sagesse, à la découverte des vrais biens contre la mondanité, à découvrir l'espérance, le dialogue avec Celui qui sauve et se souvenir des grands auteurs.
La philosophie est recherche de sagesse et découverte du bonheur dans sa propre intériorité. La prospérité peut être mensongère, la mauvaise fortune est tamis des rapports humains authentiques. Lisons tous les événements avec espérance. Recherchons des vertus et ayons la certitude de la présence du juge qui voit dans le secret et qui sait.
Boèce, martyr de la foi et porte d'entrée pour la contemplation du Christ ressuscité selon Benoit XVI.



Cassiodore 485-580, était un homme engagé dans la politique et la transmission culturelle. Il ne veut pas laisser tomber dans l'oubli le meilleur du patrimoine culturel humaniste de l'empire romain dont il a la conscience de la mort et de sa disparition définitive. Il travaille avec les nouveaux venus, tente toutes les rencontres culturelles et de dialogue. Il n'a pas réussi à créer la synthèse de la tradition romano-chrétienne d'Italie et de la nouvelle culture Gothique mais il était convaincu du caractère providentiel du mouvement monastique auquel il a consacré toute la fin de sa vie. Il fonda le Vivarium pour conserver les grandes œuvres. Recherche d'équilibre entre la prière, le travail intellectuel, la charité, la vie sacramentelle et paroissial.
Lucidité sur les sollicitations du monde et de ses attraits, importance de la préservation de la rectitude de la foi.
Benoit XVI finit par dire :
Nous vivons nous aussi à une époque de rencontre des cultures, du danger de la violence qui détruit les cultures, et de l'engagement nécessaire de transmettre les grandes valeurs et d'enseigner aux nouvelles générations la voie de la réconciliation et de la paix. Nous trouvons cette voie en nous orientant vers le Dieu au visage humain, le Dieu  qui s'est révélé à nous dans le Christ.

Par bien des aspects, ce texte, écrit la même année, peut être relié au discours des bernardins. En revenir à la recherche de Dieu quand tout semble menacé.

Sur cette époque, il faut écouter aussi Michel Rouche sur la violence archaïque de cette époque, comment le levain chrétien se retrouve dans une pâte différente et difficile à contaminer.





lundi 11 avril 2016

Le temps messiannique par Agamben

Ici vous trouverez une très belle conférence de Giorgio Agamben tenue à Notre Dame de Paris. En plus de se permettre d'admonester les catholiques afin de retrouver le sens du temps messianique, j'y trouve une compréhension intime d'un sens politique dans son histoire chrétienne et des ses dérives modernes. 

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Comment vivre après la venue du Christ ?
Cette question se pose au niveau de la conversion personnelle mais se pose au niveau de l'histoire.
Comment vivre en temps messianique, comment vivre l'attente du retour du Christ ?
Le séjour en temps messianique peut durer, cela n'enlève rien à la nature de ce temps. Certains disent : l'institution Église stable serait une réaction à la parousie ne venant pas aussi vite que prévue.Si cela était vrai, cela impliquerait que l’Église aurait perdu l’expérience du temps messianique qui lui est consubstantielle.  
Le temps du messie n’est pas une durée chronologique, mais, avant tout, une transformation qualitative du temps vécu.
I thessaloniciens 5, 1-2. Le jour du seigneur vient (au présent) comme un voleur. Le messie est celui qui ne cesse de venir.
Quelle est la structure de ce temps selon Paul ?

Ne pas confondre l'apocalyptique et le messianique. Apocalypse, le dernier jour, fin du temps et description. Ce n'est pas le temps que vit l’apôtre. C'est le temps de la fin. 
Le temps messianique est la relation de chaque instant avec le temps de la fin. Paul s'intéresse à ce temps qui reste depuis la résurrection du Christ. L'expérience du temps qu'implique le temps messianique trouble la géométrie du temps. Ce n'est plus la ligne homogène et infinie, ce n'est pas un point ni un segment. C’est un temps qui pousse à l’intérieur du temps chronologique, qui le travaille et le transforme de l’intérieur
C’est, d’une part, le temps que le temps met pour finir, mais de l’autre, le temps qui nous reste, le temps dont nous avons besoin pour faire finir le temps, pour venir à bout, pour nous libérer de notre représentation ordinaire du temps. Alors que celle-ci, en tant que temps dans lequel nous croyons être, nous sépare de ce que nous sommes et nous transforme en spectateurs impuissants de nous-mêmes, le temps du Messie au contraire, en tant que temps opératif (kairos) dans lequel nous saisissons pour la première fois le temps (le chronos), est le temps que nous sommes nous-mêmes. Il est clair que ce temps n’est pas un autre temps, qui aurait son lieu dans un ailleurs improbable et à venir. C’est, au contraire, le seul temps réel, le seul temps que nous ayons. Et faire l’expérience de ce temps implique une transformation intégrale de nous-mêmes et de notre façon de vivre.

Le temps s'est contracté. Ce temps révoque tout ordre, change toute expérience et toute condition factuelle pour les ouvrir à un nouvel usage.
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Comprenant le temps messianique, se pose la question du radicalisme ou du compromis. 

Radicalisme : Le fait de vivre qu'en vue des choses dernières ou Compromis : faire attention aux avant dernières.  C'est une fausse alternative selon Bonhoeffer. On ne peut séparer ces réalités (condition sociale et humaine de tous les jours et apocalypse) L'eschatologie ne peut être que transformation des choses avant-dernières. Celles-ci ne peuvent être traités à la légère ou niées. Mais ces "avant-dernières" ne peuvent être invoqués contre les dernières. Bref refusons le radicalisme et le compromis. Pour utiliser le mot de Paul, la réalité dernière rend inopérante les pénultièmes et les transforme. Mais elle se met en jeu dans celles-ci. Le temps du messie n'est pas le futur mais le présent. Maintenant est le jour du Salut, le temps à saisir.
Il n'y a d’Église que dans ce temps et par ce temps.


Qu'en est il de ce temps aujourd'hui ? 

On n'en parle plus trop... "On nous a promis la communion, nous avons eu l’Église" dit Loisy. mais ne condamnons pas le compromis au nom du radicalisme (encore des frères jumeaux)
Mais est ce que l’Église est capable de saisir les signes des temps, de les partager, de permettre de vivre pleinement le temps messianique ? Il faut reconnaitre dans le cours de l'histoire la signature de l'économie du salut.
Selon les pères de l’Église et les philosophes, l'histoire est écartelée par deux courants opposés.
Le Catekon, tel que Paul en parle est ce qui retient et diffère la fin du monde sur la ligne homogène du temps.
Et, d'autre part, ce qui, en mettant en tension l’origine et la fin, ne cesse d’interrompre et d’achever le temps. 
Appelons Loi ou Etat la première polarité, vouée à l’économie, c’est-à-dire au gouvernement infini du monde ; et appelons Messie ou Eglise la seconde, dont l’économie - l’économie du salut - est essentiellement finie. Une communauté ne peut survivre que si les deux co-existent en même temps.

Aujourd'hui, la tension est brisée. Quand l’économie du salut est oubliée, l'économie prend les devants et étends sa domination dérisoire. L'exigence eschatologique délaissée revient sous une forme parodique et ne cessant de prophétiser des catastrophes.
ex :  L’état de crise et d’exception permanente que les gouvernements du monde proclament aujourd’hui est bien la parodie sécularisée de l’ajournement perpétuel du Jugement dernier dans l’histoire de l’Église.
A l'oubli de l'expérience messianique, arrive une hypertrophie du droit. Excès de légalité qui trahit la perte de toute légitimité véritable.
" aujourd’hui il n’ y a plus sur terre aucun pouvoir légitime et les puissants du monde sont tous eux-mêmes convaincus d’illégitimité. " 
Exhortation à l’Église !

La judiciarisation et l’économisation intégrale des rapports humains, la confusion entre ce que nous pouvons croire, espérer, aimer et ce que nous sommes tenus de faire ou de ne pas faire, de dire ou de ne pas dire, marque non seulement la crise du droit et des Etats, mais aussi et surtout celle de l’Église qui doit vivre et se penser proche de sa fin... Seul l'Enfer ne peut pas connaitre la fin et le désœuvrement, la fameuse inopération. (dimension infernale de l'économie qui se voit sans fin). Que l’Église ne brise pas son lien avec la Paroika au risque de se perdre dans le temps.
Eglise, renoue avec ta dimension messianique. Au moins pour survivre à la ruine qui menace tout gouvernement et institution. 

lundi 13 avril 2015

Les fiancés de Manzoni


Nous sommes en Italie, dans le royaume de Milan sous domination espagnole, près d'un bras du lac de Côme, dans la campagne au début du XVIIe siècle. De pauvres mais fiers fiancés, Renzo et Lucia, préparent leur mariage. Malheureusement, le curé local froussard fait tout pour s'esquiver. En effet, il a reçu des menaces de la part d'un grand seigneur local aux trois quarts bandit. Dans cette situation, les fiancés devront fuir la menace de séparation ou de séquestration aidés en cela par le bon frère Christophe. Ils se sépareront et connaîtront de multiples aventures à Milan et autour dans une région subissant les contrecoup de la terrible guerre de trente ans. La région connaîtra le pillage, la crise économique, l'insécurité, la peste. Les fiancés se retrouveront ils ? pourront ils se marier et être heureux ?

Alors un simple roman historique de la part d'un écrivain du XIXe ?
On pourrait le dire et s'arrêter ici, mais il y a ici plus ambitieux.

-Le mouvement historique
Ce livre présente les événements historiques vécues par le nord de l'Italie au XVIIe, les conflits entre rois qui dégénèrent en conflits princiers qui dégénèrent en guerre entre royaume. Les Royaumes se concentrant sur leur guerre, l'économie et la sécurité de l’État s'en ressentent. Explosion des lois, signe de l'anomie, la crise indifférenciatrice n'est plus loin. Nous croiserons dans le roman, une horde de mercenaires allemands de l'empire semant la détresse et le pillage partout où ils passent. Cette guerre provoque la prise de pouvoir dans les faits par les "braves", chevaliers négatifs vivant de rapine, de leur force, de mauvaises actions, une mafia quasi institutionnalisé, bien habillée et à cheval. Les troubles créeront une crise alimentaire et une crise politique à Milan. Mélangeons tout cela, la peste arrivera aussi avec ses terribles malheurs et sa désolation.

Les mouvements de foule
Oui, la foule est une héroïne. Nous la voyons d'abord quand Renzo arrive sur Milan et se trouve influencé par une foule dans sa colère contre les boulangers milanais et l'administration de la ville. La foule est merveilleusement présentée, sa recherche de bouc émissaire, sa contagion, sa réduction à une pensée et au meurtre. Manzoni décrit avec force et finesse ses mouvements, ses pensées, son élan, comment elle se nourrit et s'élance, on trouvera le même phénomène au moment de la peste quand Renzo se fera poursuivre par des milanais persuadés d'avoir rencontré un bandit facilitant la transmission de la peste. Le livre déploie tout le long une description encyclopédique et juste des mouvements mimétiques d'une société de l'avènement de la crise économique aux recherches de bouc-émissaires lors de la peste ou encore lors d'une crise économique. Toutes les crises économiques d'hier et d'aujourd'hui sont ici décrites dans les mouvements de foule milanais . Quelle précision et quelle justesse !
Le mouvement de l'âme
Les héros de Manzoni ne sont pas les pantins ou les ingrédients pour nous faire découvrir les lois de l'histoire ou la loi des foules, il nous permet de sentir les aventures vécues par des petits points dans l'univers. Il montre comment les décisions, les caractères, les réactions face à la foule de ces points font l'histoire et donne un sens à ce qui à priori n'en a plus. Il rend hommage à l'humilité de ce jeune couple humble dans ce village humble du conté de Milan. Leur mariage tellement attendu est l'attente du livre, sa raison d'être. Un homme et une femme pourront ils s'embrasser et se lier et fonder un foyer ? Telle est la question la plus importante pour Manzoni, le reste de la détresse humaine n'est ici que les embuches mis au milieu du chemin de l'homme vers la communion humaine et divine. Naturellement, Manzoni montre le conflit de l'homme avec le péché originel. Il dresse le portrait de monstres et de saints (Don Chistophe, l'evèque Charles de Boromée) qui sont tous finalement des hommes ballotés entre les deux horizons. Nous voyons des conversions magnifiques, des portraits subtiles de personnages secondaires, une science profonde du christianisme, nous voyons aussi Renzo vivre un grand chemin qui le mène vers son humanité. Tout se joue à l'infra humain, au niveau de l'intimité, de la conversion au Christ. Pardon, amour, humilité, sacrifice de soi, courage, force, bonté, résistance à la foule. Tous les événements historiques ne sont que les paysages extériorisées des cœurs de la population. Le talent de Manzoni est aussi de montrer comment le mouvement du cœur intime est celui qui influence les mouvements de la foule, du monde et de l'histoire. Les saints sont ceux qui marchent en opposition et qui rendent possible la marche de l'amour, et le oui d'un couple heureux. 
Ce livre est bouleversant.



Plus bas un exemple de subtilité sur le personnages de Manzoni

dimanche 11 janvier 2015

La menace nucléaire, notre nouveau sacré - Dupuy partie VI la marque du sacré.

Et ici, la somme des chapitres...

La désacralisation du monde n'est pas un phénomène progressif qui irait comme par nécessité vers l'élimination complète et définitive de la religion. Des resacralisations secondaires viennent constamment ponctuer ce long retrait du sacré primitif en en perpétuant la caractéristique principale : le sacré contient la violence dans les deux sens du mot. 
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Dupuy s'attaque au sixième chapitre au sacré de la bombe atomique et de la dissuasion nucléaire.
L'apocalypse nucléaire est à la pensée stratégique ce que la crise sacrificielle, dans la théorie de René Girard, est à la science de l'homme : un centre absent et néanmoins rayonnant, dont tout ce qui est découle ou un trou noir, invisible mais qui s'aperçoit par l'attraction immense qu'il exerce sur tous les objets de son voisinage.

Ben Laden dans son interview de 1997 parle comme un métaphysicien, il annonce ses actions terroristes comme des réponses aux bombes d'Hiroshima et c'est ainsi, pense Dupuy, que beaucoup d'américains l'ont pris. "Les américains ont commencé, nous devons utiliser avec simplicité le principe de réciprocité. Et au Japon aussi, les bombes ne faisaient pas de différence entre les enfants et les adultes." dit Ben Laden en substance.

Ben Laden prend la position de Levy-Strauss dit encore Dupuy. La loi qui impose la réciprocité de l'échange serait la manifestation d'une nécessité d'ordre logique, et par là même mécanique. Ben Laden révèle ce que Bourdieu et les autres ne voient pas, à savoir que cette logique est celle du mal, de la violence et du ressentiment. Le terrorisme islamique se montre comme le reflet monstrueux de l'occident qu'il déteste. Logique victimaire, fin de la guerre juste, fin des principes de proportionnalité et de discrimination.

Gunther Anders, le théoricien de l'ère atomique
Pour Anders Le tribunal de Nuremberg fut d'une ironie monstrueuse car ce fut aussi le début de l'ère où les vainqueurs développent des armes qui rendent les guerres criminelles.  Hiroshima n'est il pas perçu comme un mal nécessaire. Les normes morales s'effacent devant le calcul des conséquences (conséquentialisme). Dans ce cas là pourquoi n'avons nous pas tué les enfants et femmes de la Ruhr pour accélérer la défaite allemande ?
Pourquoi cette exigence minimale morale n'a pas écarté l'option nucléaire ? Le jugement moral découler des évenements tels qui'ils se sont déroulés, c'est la fortune morale des vainqueurs.
Selon Dupuy, les recherches historiques tendent à nous faire penser que les bombes atomiques n'étaient pas fondamentalement nécessaires, Truman aurait du accepter l'aide soviétique et la permanence du rôle sacré de l'empereur. Il voulait impressionner les russes, les japonais furent des cobayes. Les américains furent même surpris par la reddition après seulement deux bombes...
Quel sens a ses deux bombes ? Comment l'habillage conséquentialiste a t il pu fonctionner ?
Pour Anders, le 6 Aout est le départ d'une nouvelle phase humaine, celle où l'homme sait qu'il peut se détruire. La dénucléarisation ne marchera pas, cela existe, cela sera utilisée. "L'apocalypse est inscrite comme un destin dans notre avenir, et ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de retarder indéfiniment l'échéance." Réfléchir sur la rationalité de Hiroshima, c'est encore traiter l'arme nucléaire comme un moyen au service d'une fin, or elle les excède toutes. Pourquoi l'aveuglement face à l'apocalypse ?
Parce qu'il y a un décalage, nous ne pouvons sentir, imaginer la disproportion entre notre capacité de destruction et notre condition.

L'impuissance de la dissuasion ?
La réussite de la dissuasion est elle comme la blague de la poudre aux éléphants ? "Vous voyez bien que cela marche". Dans le reportage the fog of war, de nombreuses fois cités, Mac Namara sur qui le film est centré affirme : La dissuasion ?  Quelle blague ! Quarante fois nous sommes passés à ça (un petit écart des doigts) d'une guerre atomique. We lucked out ! (Nous nous en sommes sorti par la chance !)



MAD (Mutually assured destruction) fut la première stratégie pendant la guerre froide. Chaque nation offre en holocauste sa propre population à l'autre. (Cf : discours de Clinton à la Russie, nos boucliers atomiques sont à l'encontre des états voyous mais pas de vous...) Les nations nucléaires se présentent comme vulnérables et invulnérables.

NUTS (Nuclear utilisation Target Selection) La doctrine d'une frappe précise contre les armes nucléaires de l'autre tout en s'en protégeant par un bouclier antimissile.
Tout le monde a pris ces deux stratégies comme de la sagesse et nos garants de paix. Pourquoi ? Tout est dans l'intention et personne n'ose jeter la première pierre. Moralement, elles sont comme les divinités primitives, elle conjoint la bonté puisque c'est grâce à elle que la guerre nucléaire n'a pas eu lieu, et le mal absolu, puisque l'acte dont elle est l'intention est une abomination sans nom.
Mais si on ne croit pas à la destruction mutuelle car aucun dirigeant ne prendrais le risque de détruire l'humanité, c'est finalement avouer que la menace nucléaire n'est pas crédible...
La dissuasion n'a pas empêché le surarmement nucléaire.
Pour que la dissuasion marche, il aurait fallu abandonner la notion d'intention dissuasive. La simple existence de l'armada gigantesque aurait du suffire... Cette dissuasion existentielle fait de l'anéantissement un destin. Bref Anders et la pensée stratégique sont d'accord, nous sommes dans l'ère du sursis.

Si on suit cette dissuasion existentielle, la dissuasion nucléaire a maintenu un temps de paix en projetant le mal hors de la sphère  des hommes en en faisant une extériorité maléfique mais sans intention mauvaise pouvant fondre sur l'humanité comme un tremblement de terre. Cette menace suspendue aurait donné aux princes la prudence pour éviter l'abomination de la désolation.
Le paradoxe donc de la dissuasion intentionnelle est la marque du sacré. 

Dupuy pense que ce paradoxe de la dissuasion est aussi celui de Jonas (le philosophe et le prophête....). Il dit voici l'avenir pour inviter les habitants de la planète à changer pour que l'avenir prédi ne soit pas celui qu'il prédisait. Il parle pour un avenir qui ne se réalisera pas s'il fait bien son travail. Mystère et paradoxe. Dupuy pense que la dialectique du destin et de l'accident peuvent nous aider à comprendre la chose. L'apocalypse nucléaire est à la fois nécessaire et improbable, le hasard et le destin viennent s'y confondre. L'accident est à la fois le contraire du destin et sa condition de possibilité. C'est donc un accident que nous ne voulons pas et que nous cherchons à éviter.
Sauf si nous renonçons complétement à la violence, nous ne pouvons que jouer avec le feu, pas trop près (dissuasion existentielle) et pas trop loin pour ne pas oublier le danger. Il ne faut pas trop croire au destin, ni trop refuser d'y croire. Cela nous permet d'être à distance du trou noir qu'est l'apocalypse nucléaire.

Cette structure est exactement celle du sacré primitif tel que l'a vu Girard : Il ne faut pas trop s'approcher par ce qu'il déchaine la violence, il ne faut pas non plus s'en éloigner car il nous protège de la violence. Le sacré contient la violence, dans les deux sens du mot.

La fin de la haine et du ressentiment
Le mal dans le christianisme est relié à l'intention de ceux qui le commettent. Or la dissuasion nucléaire ne tente t-elle pas de disjoindre les deux ? Dupuy présente le désarroi de Anders au Japon où il lui semble  que les japonais ont confondu la bombe avec une catastrophe naturelle comme s'ils éloignaient d'eux-même toute possibilité de ressentiment. Il écrit alors que dans un monde apocalyptique, par notre faute, offre l'image d'un paradis habité par des meurtriers sans méchanceté et par des victimes sans haine. Prophétie d'un monde de guerre contre lui même, sans haine. Dupuy pose cette question pour finir ce chapitre, L'inhumanité de la violence sans haine n'est elle pas la seule transcendance qui nous reste ? 

Le film avec Mc Manara en entier est ici




Plus bas, résumé plus détaillé...