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mardi 7 août 2018

Quelle suite à "Achever Clausewitz" ? Penser à l'avenir de l'Europe avec René Girard et les papes.


Ci dessous, un petit texte écrit en 2016 (déjà, il lui manque des mises à jours). Il présente une réflexion personnelle sur le livre Achevez Clausewitz et une manière de concevoir l'Europe actuellement. Comment la penser aujourd'hui. Quel espoir pour celle-ci ? Il y aurait beaucoup de choses à dire encore…. Mais on fait ce que l'on peut...
Cette note peut être liée à celle-ci et celle-là aussi...
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Quelle suite pour "Achever Clausewitz" ?


Intro :

Une image et une impression me poursuivent. Je participais à la veillée puis à la messe du pape Benoit XVI sur l'esplanade des invalides en Septembre 2008, le lendemain de son arrivée où il eut le temps aussi d'inaugurer le centre des bernardins. Je voyais une foule immense avec le pape célébrer l'Eucharistie au centre de Paris. Quelques mois avant, je venais de lire le dernier livre de René Girard, "Achever Clausewitz". J'avais alors l'impression de vivre la suite du livre. Ce livre n'était il pas fait pour cette foule et pour moi ? Moi aussi, dont l'histoire familiale avait été construite par la haine franco-allemande et qui me demandait quelle était l'étape et le rôle de ma génération. Ce livre enfin poursuivait ma passion pour le travail de cet auteur, travaillait mon identité catholique en incarnant ses thèses dans l'histoire proche et faisait réfléchir sur l'Apocalypse, qui ne serait rien d'autre que "l'incarnation du Christianisme dans l'histoire.(P335)" Bref, ce livre était une initiation et une ouverture aux questions politiques modernes, aux signes des temps et à une unité personnelle.

Nous sommes presque dix ans après l'édition du livre. Les années 2007 et 2008 furent pour des gens de ma génération une date charnière dans la perception d'une crise européenne, d'une crise de sens global et en particulier d'une crise du sens des institutions européennes. J'aimerais profiter de ce texte pour relire mon intuition girardienne lors de ce voyage papal à Paris, voir en quoi l'élection du pape François continue l'histoire que René Girard me révélait entre la papauté et l'Europe. Ces questionnements conduiront vers des interrogations plus larges qui mériteraient de bien plus vastes investigations.

I Rappel sur "Achever Clausewitz"

A La montée aux extrêmes dans l'histoire.

Auparavant, il me semble bon de résumer très brièvement "Achever Clausewitz" et ce qu'il semble apporter à la question politique et historique.

Achevez Clausewitz arrive fin 2007, il arrive avec surprise, 46ans après le premier des livres de René Girard attaché à la découverte de la théorie mimétique dans les œuvres littéraires. Théorie mimétique qui va ensuite l'aider, par l'étude des tragédies, des mythes et de l'anthropologie, à découvrir la racine religieuse des sociétés humaines par la victime émissaire, du lien entre sacré et violence. Cette anthropologie s'intéressera ensuite au Christianisme comme science humaine globale. Le Christianisme par sa révélation révèle et sape les bases du sacré violent mais ne permet plus aux institutions humaines de légitimer leur statut. Que deviennent les sociétés humaines quand est corrompu ce qui pouvait les aider à tenir ? "Achever Clausewitz" intervient dans ce contexte. Il souhaite aller au devant de la question apocalyptique chrétienne.

 Selon Girard, Clausewitz est le prophète joyeux et tourmenté de notre époque de violence non limitée par les traditions et les règles rituelles. Clausewitz est un militaire et un théoricien de la guerre, mais ses questions le conduisent plus loin. Il fait face à la bascule de la révolution française et de Napoléon, la fin de la guerre en dentelles aristocratiques et des anciennes traditions. La guerre était réservée à l'aristocratie qui en prenait les risques et permettaient de contenir la violence de la guerre dans des limites liturgiques et rituelles très claires.

Dans son livre, "de la guerre", Girard y analyse la « montée aux extrêmes » qui est la voie naturelle du désir mimétique des communautés humaines et des hommes et de la violence si celle ci n’est plus ritualisée par les traditions et limitée par la religion. Le livre de Clausewitz permet d'adapter la théorie mimétique de l'intersubjectivité aux groupements humains.

1806, c'est la victoire de Iéna de Napoléon, et la victoire de la guerre totale. Clausewitz est le précurseur de la pensée totalitaire, il théorise l’utilisation de la force de la foule nationale dans la guerre. Chacun des adversaires fait la loi de l'autre d'où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes.

Le duel, la montée réciproque désigne une relation asymétrique réciproque qui s'est imposé comme tendance dominante de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique, désormais, court derrière la guerre.

Le primat fondamental de la défensive sur l'offensive où c'est celui qui se défend qui veut réellement la guerre vient alors soutenir le déchaînement de la violence guerrière. Alors la mobilisation totale est le symptôme de la dégradation du droit de la guerre, d'une possession de tous les sociétaires par un adversaire à la fois vénéré et haï, d'où le rôle fondamental selon Girard de Napoléon dans le traité de Clausewitz. L'unité de la Prusse, puis de l'Allemagne se fera contre la personne de l'empereur ainsi unifié dans la haine de la France.

Le moteur de la constitution démocratique est le ressentiment disait déjà Nietzsche, elle gouverne leurs relations. Elle contribuera aussi à les désintégrer dans la nouvelle étape de la montée extrême : les guerres idéologiques.

Girard analyse la réaction des intellectuels allemands. Ils vont être fasciné par la guerre, la révolution et Napoléon, Hölderlin semble être seul à être triste, il s'isolera d'un monde ayant perdu toute intuition chrétienne qui permettrait de comprendre au même moment l'instabilité et la stabilité du temps et des hommes à l'intérieur de celui-ci.




B Réconciliation européenne, franco-allemande / papes et politique

Face à la tristesse de Hölderlin confrontée à la montée aux extrêmes franco allemandes, son exil est une sortie de tout manichéisme. Germaine de Staël sera aussi l'autre (imparfaite) prophète de la sortie par le haut de la crise et de la réconciliation franco allemande, elle comprend l'importance du tissage de dialogue franco allemand. Girard y voit la modernité catholique : au cœur de ce dialogue c'est la différence enfin pensée entre le chrétien et l'archaïque dont le catholicisme détient la clé. Il devient résistance aux haines nationales, sérum contre toute idolâtrie nationale et recherche de paix à travers le dialogue de la Foi et de la raison. Après elle, Girard s'appuie sur des exemples artistiques, politiques et spirituels comme la relation entre Baudelaire et Wagner, la rencontre de Gaulle-Adenauer à Reims et enfin l'élection de Benoit XVI comme sommet du développement de la catholicité, symbole parfait de l'Europe attaquée en interne par l'esprit de la guerre qu'elle a développé mais qui n'est pas elle. Europe qui par ce processus s'adresse au monde entier par sa montée aux extrêmes et par ses tentatives d'en sortir.

En 1962, de Gaulle et Adenauer se retrouvent dans les ruines des deux pays qui s'étaient trop imités. L'Eglise organise l'office consacrant la volonté de pardon mutuel et marche vers la réconciliation. Cela ne se fait pas pourtant sans grosses appréhensions des deux cotés. Cela sera un exploit politique. Exploit répété par JPII en 1996. Revenir là où il y a le vrai débat, la vraie guerre comme entre Charlemagne et Léon III.

 La rencontre De Gaulle-Adenauer eut lieu à Reims, ce ne fut pas un hasard. Dans ses Mémoires, le général de Gaulle expliquera le choix de Reims, «symbole de nos anciennes traditions, mais aussi théâtre de maints affrontements des ennemis héréditaires depuis les anciennes invasions germaniques jusqu’aux batailles de la Marne. A la cathédrale, dont toutes les blessures ne sont pas encore guéries, le premier Français et le premier Allemand unissent leurs prières pour que, des deux côtés du Rhin, les œuvres de l’amitié remplacent pour toujours les malheurs de la guerre.»

Ce texte et le signe gaullien est une illustration de l'esprit européen défendu par René Girard.

Enfin Girard prend les dernières pages de son dernier chapitre pour explique combien le discours de Benoit XVI à Ratisbonne est un signe de temps dans sa défense de l'esprit européen, dans le refus de tout sacrifice et le chemin de réconciliation entre la foi et la raison.

Au cœur de cette histoire de guerre et de réconciliation, se trouve la question, la querelle entre l'empire et de la papauté. A la fin du livre, Girard introduit une pensée catholique politique. Le rapport entre la papauté et l’empire est simple et compliquée. C’est un rapport d’union et de conflit. Etre pour l’empire, c’est s'échapper du mimétisme originaire européen entre Charles le Chauve et Louis le germanique, la division franco-allemande. L’Eglise peut être du coté de l’empire pour éviter les guerres et toujours en conflit contre l’empire pour refuser sa main mise. Position simple mais très compliquée pratiquement. La division des fils de Charlemagne s’est faite au détriment de l’Europe. Refus de l’équilibre et de la continuité de l’empire romain.

A travers la revue en accéléré de l’histoire européenne, le catholicisme (par son conflit contre l'empire associé au pouvoir sacrificiel) est aussi le créateur du désordre et la stabilité possible dans ce désordre. Le seul lieu tenable dans un monde de la démystification qu’il crée. Tout le magistère, la tradition, la logique, l'infaillibilité papale, l’institution sont les symboles de ce petit repère de stabilité, c’est la stabilité dans un monde profondément déstabilisé par sa propre révélation. Il faut voir le Christianisme porteur de sa propre critique et voir qu’elle maintient ses affirmations. Etre catholique, c’est avoir un pape, un magistère qui ne dépend pas de soi. C’est aussi ce qui demeure de ce qui aurait pu être l’empire s’il ne s’était pas effondré. La catholicité se prend aussi dans sa romanité, dans son souci de stabilité. Le combat de la papauté contre l'empire s'est transformé en un combat de la violence contre sa propre vérité, qu'elle ne pourra refuser de reconnaître à moins de provoquer une apocalypse. Le pape nous conseille seulement de sortir de notre rationalisme étriqué, mais il ne peut faire plus nous dit Girard.

Girard dresse un portrait de la catholicité comme lieu essentiel anthropologiquement pour échapper à toutes les bipolarités, individuelles ou sociales.  Le pape incarne cette vérité en guerre contre la violence. Seul la tradition judéo chrétienne et la tradition prophétique peuvent seule rendre compte du monde dans lequel nous sommes entrés. Selon Girard, c'est parce que les signes des temps convergent aujourd'hui que nous ne pouvons plus persévérer dans la folie des rivalités mimétiques


II Benoit XVI à Paris, Post scriptum

"qui osera dire que le tombeau de Napoléon aux invalides ressemble au mausolée de Lénine?" P304 AC

Revenons en Septembre 2008 et au voyage de Benoit XVI à Paris. Venant originairement pour fêter les 150 ans des apparitions de Lourdes, il a voulu venir à Paris. Cette étape parisienne sera marquée par trois moments clés. Son inauguration et son discours au centre des Bernardins, les vêpres à Notre Dame et la messe sur l'esplanade des Invalides.

Accueilli avant par le président de la république, Nicolas Sarkozy, il a pu dire : "Je suis profondément convaincu qu'une nouvelle réflexion sur le vrai sens  et sur l'importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d’une part, d’insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l’État envers eux, et d’autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter, avec d’autres instances, à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société."

Il note donc l'importance de la séparation entre le pouvoir politique et temporel,  de la conscience du rôle de la religion dans un monde en "dépression" et la fragilité de la situation des jeunes. Pour l'union européenne,  il note que la France doit veiller au développement de son droit mais aussi aux différences nationales. De plus, "la France, historiquement sensible à la réconciliation des peuples, est appelée à aider l’Europe à construire la paix dans ses frontières et dans le monde entier."

Aux Bernardins, Benoit XVI tint un discours sous forme de conférence au monde culturel parisien. Il voulut par ce texte, profitant d'être dans un lieu symbolique du monachisme occidental du Moyen-âge, montrer qu'elles avaient été les bases chrétiennes de la culture européenne. Saint Benoit et ses disciples ne voulaient pas chercher à construire une civilisation sur un empire en perdition et bientôt en ruine. Ils voulaient chercher Dieu, chercher tout ce qui ne passe pas, puiser à la source des trésors antiques, travailler le chant et les arts et la parole de Dieu pour mieux le connaître, travailler la matière pour participer à la création, toujours trouver la voie médiane entre l'arbitraire subjectif et le fondamentalisme.

A Notre Dame, après les Vêpres, il tint un discours aux clergés et autres consacrés, il développa particulièrement dans son discours l'importance de l'attachement personnel à la parole de Dieu. Il parla aussi de la foi du Moyen-âge qui bâtissait des cathédrales et des papes liées à son histoire, Alexandre III, Pie VII et Jean Paul II.

Le lendemain eut lieu la messe devant les invalides. Le pape nota le lieu extraordinaire de la cérémonie. L'homélie se concentra sur la lecture de la lettre de saint Paul. (I Corinthiens 10) et la nécessité de fuir le culte des idoles et les fausses représentations de Dieu et les sacrifices sanglants. Le pape souhaita nous faire reconnaître les idoles du monde contemporain. Face aux idoles, le plus grand acte de résistance est la vénération de l'Eucharistie et la participation à la messe, elle nous aide à ce que nos paroles, nos actions et nos pensées soient en accord avec Dieu.

Il me semble encore important de citer le discours du pape devant l'assemblée des évêques français à Lourdes. Il cite le pape Jean Paul II pour qui la nation existe par la culture et pour la culture, qu'il ne faut pas la sacrifier à l'uniformisation terne. Il dit encore que la reconnaissance des racines chrétiennes de la France est une base pour les français pour savoir d'où ils viennent et où ils vont.

Il lance aussi ce programme étonnant :" Par conséquent, dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur, il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."

Face à ses extraits de discours comment ne pas voir la continuité entre la fin de "Achever Clausewitz" et ce voyage français du pape Benoit XVI ?

Comme pour les discours de Ratisbonne, Benoit XVI continue de frayer un chemin et tenter de convaincre le monde entier de concilier la foi et la raison. Cette conciliation est l'origine de l'idée européenne. Idée qui nait sur les ruines d'un premier empire.

Il est difficile de savoir si le pape lui même a choisi  les lieux de ses discours. Mais comment ne pas voir dans cette perspective, en connaissance de son sermon anti-idolâtrique un message qui serait : "Achever Napoléon". Hitler arrivant dans Paris occupé, visita les invalides et le tombeau de Napoléon et affirma que ce fut le plus beau et le plus grand moment de sa vie. Le pape allemand venant à Paris vient au lieu même du culte impérial et de "l'esprit du monde" dire qu'il faut arrêter de se tromper de divinité et vénérer l'Eucharistie. Après Reims, il n'y a pas eu d'images plus fortes pour représenter l'esprit européen. Esprit européen qu'il a pris soin de discerner aux bernardins, esprit plus fort que les empires, qui survit à toutes les guerres du moment que l'union de la foi et de la raison soient préservées. La messe des invalides peut être vues comme une sorte de guérison sur les plaies les plus sensibles comme avait pu l'être à Reims la rencontre de réconciliation entre de Gaulle et Adenauer. Cette intuition peut-être soutenue par le souvenir de Pie VII évoqué par le pape à Notre-Dame.

Le discours des Bernardins et celui face aux évêques résonnent entre eux. Le pape n'appelle pas à une révolution ("dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur) mais appelle à une conversion spirituelle et sociale pour retrouver plus amplement l'esprit européen (" il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation."). Il est évident que le discours des bernardins en plus d'être une présentation de la naissance européenne était une présentation de la structure  de "toute culture véritable"  et un plan culturel pour la France et l'Europe au moment de la mort de la nation comme idole et des autres "idoles contemporaines" bien vivantes.

 

III Et désormais ?

L'année 2008 parait désormais lointaine. La crise des subprimes s'est développée, la crise grecque (entre autres) a remis en cause l'autorité morale et réconciliatrice de l'union européenne, en France, aux élections européennes de 2014, un parti dit "eurosceptique" est arrivé en tête du scrutin, le pape Benoit XVI est devenu pape émérite. Le pape François, pape sud américain a été élu. La crise syrienne s'est enracinée donnant lieu à l'installation de l'état islamique et facilitant la vague d'attentat en Europe. René Girard est décédé en Novembre 2015 et n'a pas écrit de nouveau livre. La dimension instable du monde a pris beaucoup plus d'évidence en Europe.

Que demeure t-il de l'Esprit européen et du combat du pape pour l'esprit européen ?

Relisons le discours du pape François au parlement européen à Strasbourg, du 25 Novembre 2014.

 Le pape reconnait les crises profondes. Crises du droit, du citoyen ou plutôt de l'individu démesuré ayant perdu le lien avec le bien commun et devient source de violence et de solitude. Il voit une crise économique douloureuse, la distance d'une institution qui ne pense que de manière technique et économique et plus généralement un mode de vie égoïste, une opulence qui n'est pas durable et tend à développer une vision humaine comme engrenage ou déchet,(expression de la culture du déchet,  avortement et euthanasie citées), drame de l'immigration de masse. François interroge les parlementaires européens sur la prise en compte des fragilités des personnes et des peuples européens.

Quelles solutions sont possibles? Le pape dit qu'il est là pour encourager et espérer.

Mais c'est une question spirituelle, l'Europe doit retrouver son âme.

Il en appelle au retour aux pères fondateurs concentrés sur le travail pour favoriser la paix et la communion. Au centre de ce projet, il y avait la confiance en l'homme non comme sujet économique ou citoyen mais comme un personne dotée d'une dignité transcendante. Or "il existe un lien entre dignité et transcendance".

Il appelle à prendre exemple sur Platon et Aristote représentés au Vatican, avoir un œil sur la terre et vers le ciel. Il insiste sur la nécessité de l'ouverture au transcendant  pour garder la dignité humaine. (ce n'est pas un danger pour la laïcité, dit il.)

Il demande de veiller à la diversité des peuples, élément obligatoire pour faire ressortir le meilleur de chaque personne et de chaque peuple. La conception uniformisante touche la démocratie elle-même par un nominalisme politique. Celle-ci est menacée par des structures de pouvoir multinationaux. "Maintenir vivante la démocratie en Europe demande d’éviter les « manières globalisantes » de diluer la réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes anhistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse. Maintenir vivante la réalité des démocraties est un défi de ce moment historique, en évitant que leur force réelle – force politique expressive des peuples – soit écartée face à la pression d’intérêts multinationaux non universels, qui les fragilisent et les transforment en systèmes uniformisés de pouvoir financier au service d’empires inconnus. C’est un défi qu’aujourd’hui l’histoire vous lance."

Dans l'ensemble et en particulier pour le drame des migrants, l'Europe sera en mesure d'y faire face si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle. Elle saura d'autant mieux qu'elle saura protéger le droits de ses citoyens.

Pour cela, l'Europe doit avoir conscience de sa propre identité et redécouvrir son âme qui est celle de la réconciliation. Les chrétiens sont appelés à être son âme. L'histoire de l'Europe et du Christianisme est encore notre présent et notre futur. C'est notre identité. Elle doit redécouvrir son propre visage et faire que l'Europe ne tourne pas autour de l'économie mais de la sacralité de la personne humaine.

"Le moment est venu d’abandonner l’idée d’une Europe effrayée et repliée sur elle-même, pour susciter et promouvoir l’Europe protagoniste, porteuse de science, d’art, de musique, de valeurs humaines et aussi de foi. L’Europe qui contemple le ciel et poursuit des idéaux ; l’Europe qui regarde, défend et protège l’homme ; l’Europe qui chemine sur la terre sûre et solide, précieux point de référence pour toute l’humanité !"

Il me semble important de noter que le style du pape François est très différent de celui du pape Benoit XVI. Mais la lecture de ce discours permet de voir une continuité exemplaire entre le voyage parisien et le voyage strasbourgeois. Ce n'est plus un pape allemand qui parle au peuple français mais le premier pape non européen (qui dit pourtant "nous" avec l'Europe) aux députés européens.

Il y a le même rappel à la sagesse antique, à l'identité chrétienne de l'Europe, à la nécessité urgente de rappeler la capacité de transcendance de l'homme. Cette identité n'est pas un luxe ou une option mais ce qui l'a construit, elle est présente dès l'origine chez les pères fondateurs des institutions. Plus que Benoit XVI, François parle de la crise que l'Europe vit, et est plus précis des "idolâtries" qui la menacent, ces confusions entre les moyens et les fins : le droit, l'économie, son opulence, son unité, sa globalisation.

Nous pourrions dire que le discours du pape François (et peut être plus encore son encyclique Laudato si) ouvre un nouveau chapitre de "Achever Clausewitz". le pape note les dangers avec plus de force. René Girard faisait comprendre que les papes doivent être mesurés dans l'annonce des temps apocalyptiques. Le pape François l'est encore, il montre ses espoirs et ses encouragements, mais son portrait de l 'union européenne est dramatique. Il n'en demeure pas moins la figure de l'appel à la réconciliation, aux modèles de la création européenne, il invite à voir les nouveaux empires qui ne disent pas leur nom. Sa dénonciation de la culture du déchet peut aussi faire référence à la culture du bouc-émissaire rejeté. Il souhaite que l'Europe et son histoire bimillénaire avec la foi Chrétienne soit le modèle pour le monde. Le discours du pape François est dans une continuité logique mais apporte aussi des éclairages et des inquiétudes encore plus forte. Il devient (malgré son origine directe) l'avocat de l'esprit européen.





Conclusion et prospection

"Achevez Clausewitz" n'est pas terminé. La guerre de l'empire contre le pape, de la violence contre la vérité, décrite avec passion par René Girard, n'est pas terminé. Benoit XVI nous a montré qu'il y avait des idolâtries à achever définitivement, un esprit à reprendre sans cesse et nous a donné une boussole. François continue le combat en s'approchant avec encore plus de courage vers le centre du combat et sa dimension apocalyptique. Il précise, ouvre des pistes, espère et provoque. Il n'est pas catastrophiste mais bien apocalyptique comme la confusion récurrente tente de nous méprendre.

Ces quelques lignes avaient pour objectif de reprendre le dernier livre de René Girard, essayer d'en montrer une partie de son originalité et de son acuité. Je découvre ici aussi qu'il est lié aux autres livres de l'auteur. Il participe à la cohérence de fond de l'œuvre de Girard. Il fut pour moi une base de départ pour regarder notre monde et son actualité, en particulier pour un européen. Sa démarche apocalyptique ne doit pas nous effrayer, mais seulement nous permettre de regarder avec responsabilité les conclusions de la révélation chrétienne en marche dans l'histoire. Cette démarche nous appelle radicalement. Elle est trop caricaturée et méprisée. Elle entre en contradiction avec nos analyses confortables.

Quelle est l'influence de ce livre ? Qui a t'il touché ? Quels européens travaillent sur ce livre et tentent de rendre toujours plus féconde, plus populaire sa lecture ?

Comment peut il être aussi un outil  pour les européens, les chrétiens des temps modernes conscients de l'instabilité apocalyptique de notre monde ?

Il me semble que la prochaine étape pour répondre à ces question, seraient de réaliser un tour d'Europe des lecteurs d'Achevez Clausewitz. Recueillir les interrogations locales, confronter les hypothèses, les pistes de réflexion, les idées pour faire face à cette "étrange guerre".

Comment fédérer autour d'elle, la préparer sérieusement et devenir agent de l'esprit européen ?

mercredi 1 janvier 2014

l'adoration interdite - Pape François


« Adorer Dieu avec confiance et fidélité » : c’est le défi de la fin des temps, mis en lumière par le pape François lors de la messe qu’il a célébrée ce 28 novembre 2013, à Sainte-Marthe. 
Il a dénoncé une société où il est "interdit d'adorer".

Lisant le chapitre de Luc apocalyptique (le 21eme), le pape le comprend comme le risque de la profanation de la Foi, un monde où l'on pourrait croire que la foi a perdu, c'est l'interdiction de l'adoration ou dit autrement, le triomphe de l'idolatrie.

Le pape relie cet état de "désolation dans l'abomination" à la naïveté de vouloir garder toute foi dans le privée
« Les chrétiens qui souffrent dans des temps de persécution, des temps d’interdiction de l’adoration, sont une prophétie de ce qui arrivera à tous », a fait observer le pape."
N'ayons pas peur...
Mais qui j'adore ? Le Christ ou la mondanité ?

On peut faire un lien entre ce texte et cette video de René Girard ou encore cette interview. Le risque de notre temps est l’idolâtrie invisible car partout et ne nous permettant plus d'adorer en vérité. C'est une tendance lourde semble dire le Pape

lundi 7 octobre 2013

Le scandale du pere Brown - Chesterton

Comme l'année dernière, je loue les lectures de vacances...

Surtout quand la légèreté s’unit avec la profondeur.
J'ai lu avec un bonheur fou les enquêtes du père Brown dans le recueil  : Le scandale du père Brown.
Voici de très courtes réactions et quelques commentaires.
A noter, le gout du pape pour Chesterton...



Le scandale du père Brown

Le père Brown aurait permis une évasion libertine d'une star ? Le journaliste puritain publie ! ...sans remarquer que celui-ci permettait à un couple marié de se retrouver... Idéalisation et fascination du péché peuvent se rejoindre.

L'homme éclair
Où le riche commercial tue l'honnête homme
Mais où avant il y eu une querelle virile mais correcte avec le musulman et une disputatio sur l'alcool. (Ôde au cherry brandy...)

Le livre maudit
Le spécialiste obnubilé par sa lucidité et son jugement peut se faire piéger par sa méconnaissance de son voisin de tous les jours.

L'homme vert
La noyade du marin, signe de l'escroquerie du comptable.
Deuil et ruine permettant à la jolie jeune femme de reconnaître l'honnête homme romanesque et l'ambitieux pragmatique.

La poursuite de mr Bleu
Où comment reconnaître un faux d'un beau témoignage et le curieux mimétisme entre la victime et le meurtrier. Terrible indifférenciation.

Le crime du communiste
L'hérésie est partout dans l'université. La plus évidente est le communisme mais le darwinisme libéral s'infiltre comme un serpent.

La piqûre d'épingle
Où nous découvrons la proximité entre la maison et la tombe.

L'insoluble problème
Où une mort naturelle déguisée en meurtre tente d'éloigner nos enquêteurs du véritable crime. Profanation d'un corps mort contre reliques glorieuses.
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Cette dernière nouvelle du dernier est à mettre en parallèle avec la toute première nouvelle du Père Brown, La croix bleu. Si la première lui permettait de séquestrer le dangereux voleur français Flambeau. La dernière consacre ce Flambeau devenu ami du Père Brown arrêtant le grand voleur anglais, Tiger Tyrone.

La première enquête sauve du voleur une croix bleue, la seconde sauve les reliques ornés de bijoux de la Martyre Sainte Dorothée et se termine par une méditation sur  la communion des saints que représente la procession où les a amené l'enquête et surtout sur l'adoration eucharistique, solution du problème insoluble de nos enquêteurs et pour nous tous. De la vénération de la raison et de la croix au mystère de l'Eucharistie. Tel est le chemin des enquêtes du père Brown auquel Chesterton nous convie pour cette œuvre de divertissement apologétique flamboyante. De l’idolâtrie du corps mort cachant son véritable mépris à son invitation à la vie éternelle... Cette dernière enquête est fascinante

He raised his eyes and saw through the veil of incense smoke and of twinkling lights that Benediction was drawing to its end while the procession waited. The sense of accumulated riches of time and tradition pressed past him like a crowd moving in rank after rank, through unending centuries; and high above them all, like a garland of unfading flames, like the sun of our mortal midnight, the great monstrance blazed against the darkness of the vaulted shadows, as it blazed against the black enigma of the universe. For some are convinced that this enigma also is an Insoluble Problem. And others have equal certitude that it has but one solution.




A noter
Dans l'homme éclair
L'enquête policière parle du mystère de l'unicité de chaque homme. Tout crime a de l'importance. Justification mystique et anti-sacrificielle de la police...

You seem very keen on this,' said the Inspector, a little puzzled. The priest looked puzzled also, as if at his own thoughts; he sat with knotted brow and then said abruptly: 'You see, it's so easy to be misunderstood. All men matter. You matter. I matter. It's the hardest thing in theology to believe.' The Inspector stared at him without comprehension; but he proceeded. 'We matter to God - God only knows why. But that's the only possible justification of the existence of policemen.' The policeman did not seem enlightened as to his own cosmic justification. 'Don't you see, the law really is right in a way, after all. If all men matter, all murders matter. That which He has so mysteriously created, we must not suffer to be mysteriously destroyed. But - ' He said the last word sharply, like one taking a new step in decision. 'But, when once I step off that mystical level of equality, I don't see that most of your important murders are particularly important. You are always telling me that this case and that is important. As a plain, practical man of the world, I must realize that it is the Prime Minister who has been murdered. As a plain, practical man of the world, I don't think that the Prime Minister matters at all. As a mere matter of human importance, I should say he hardly exists at all. Do you suppose if he and the other public men were shot dead tomorrow, there wouldn't be other people to stand up and say that every avenue was being explored, or that the Government had the matter under the gravest consideration? The masters of the modern world don't matter. Even the real masters don't matter much. Hardly anybody you ever read about in a newspaper matters at all.'




jeudi 3 octobre 2013

Un peu de Lumen fidei...

Ci dessous un extrait de l'encyclique Lumen Fideilumière de la foi, écrite par Benoit XVI et François,  qui a tout à fait son sens sur ce blog cherchant à proposer un peu de lumière.

Il y a ici une comparaison entre foi et lumière : non matérielle, intouchable et pourtant lumière, chaleur, brûlure et réalité.
Otium, écoute, contemplation, relation, confiance, miséricorde, pardon, don de Dieu, transformation, mimétisme avec Jésus qui lui est comme son père. Apportant lumière sur le sens de la vie. Dilatation de l'existence, le Moi grandit autant qu'il laisse sa place au Christ. Le mimétisme du Christ est la vrai création de notre individualité, individualité non séparable de l'Eglise voulue par le Seigneur. Histoire de l'Eglise devient histoire du Salut. Tout devient lumineux. S'insurger contre la soi-disante affiliation entre l'Eglise et les ombres...
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extrait :
La foi est liée à l’écoute. La foi est la réponse à une Parole qui interpelle personnellement, à un Toi qui nous appelle par notre nom. La foi est une invitation à s’ouvrir à la source de la lumière. Croire signifie s’en remettre à un amour miséricordieux qui accueille toujours et pardonne, soutient et oriente l’existence. La foi consiste dans la disponibilité à se laisser transformer toujours de nouveau par l’appel de Dieu.  « Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu » (Ep 2, 8).  La nouvelle logique de la foi est centrée sur le Christ. La foi dans le Christ nous sauve parce que c’est en lui que la vie s’ouvre radicalement à un Amour qui nous précède et nous transforme de l’intérieur, qui agit en nous et avec nous. La foi sait que Dieu s’est fait tout proche de nous, que le Christ est un grand don qui nous a été fait, don qui nous transforme intérieurement, nous habite, et ainsi nous donne la lumière qui éclaire l’origine et la fin de la vie, tout l’espace de la marche de l’homme.

 Le croyant est transformé par l’Amour, auquel il s’est ouvert dans la foi, et dans son ouverture à cet Amour qui lui est offert, son existence se dilate au-delà de lui-même. Saint Paul peut affirmer : 
« Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20), et exhorter : « Que le Christ habite en vos coeurs par la foi ! » (Ep 3, 17). Dans la foi, le « moi » du croyant grandit pour être habité par un Autre, pour vivre dans un Autre, et ainsi sa vie s’élargit dans l’Amour. Là se situe l’action propre de l’Esprit Saint.
Le chrétien peut avoir les yeux de Jésus, ses sentiments, sa disposition filiale, parce qu’il est rendu participant à son Amour, qui est l’Esprit.  Hors de cette conformation dans l’Amour, hors de la présence de l’Esprit qui le répand dans nos cœurs,  il est impossible de confesser Jésus comme Seigneur.  La foi se fait alors opérante dans le chrétien à partir du don reçu, de l’Amour qui attire de l’intérieur vers le Christ, et rend participants de la marche de l’Église, pèlerine dans l’histoire vers son accomplissement. Pour celui qui, en ce monde, a été transformé, s’ouvre une nouvelle façon de voir, la foi devient lumière pour ses yeux.

mardi 24 septembre 2013

Gaël Giraud - Transfert de capitaux et création de valeur


Article radical et très intéressant de Gaël Giraud.


A partir d’une phrase du cardinal Bergoglio, il développe la thèse de l’aspect peccamineux de tout transfert de capital. Les lois sur ces transferts sont pourtant à la base de la construction européenne libre-échangiste. Mais le doux commerce se découvre aussi poison (distension du lien social, appauvrissement des salariés...)

Il relativise les avantages comparatifs chers à Ricardo et aux défenseurs du modèle, donne certains exemples (Chypre et Indonésie). De plus, il reprend la proposition de Bergoglio avec la notion de communauté productive de richesse.

Transfert fiscal, transfert de capital, c’est toujours oublier ce que les surplus de richesse doivent toujours en partie à la communauté qui a permis cette richesse. De plus, derrière toute création de richesse, il y a toujours la création de monnaie par les institutions bancaires du pays.


Or, (et Giraud pense qu’il faut institutionnaliser cette connaissance) l’argent est créé par les crédit (et donc la foi), l’effort et le travail d’une communauté, cette création est marquée par l'existence d'une communauté. Cela permet de voir en quoi tout transfert de capital est perceptible comme un vol. La monnaie créée par la banque est un bien commun.


Mais disant cela, beaucoup de questions arrivent.... Banque, communauté, vol, bien commun, frontières....




Bergoglio affirmait avant d’être pape que la circulation des capitaux était un péché dans bien des cas... Interrogeons donc la territorialité de la valeur.

« Le christianisme condamne aussi sévèrement le communisme que le capitalisme sauvage. La propriété privée est un droit, mais l’obligation de la socialiser de manière équitable l’est tout autant. Un bon exemple serait la fuite des capitaux car l’argent, quoi qu’on en dise, a une nationalité et celui qui place à l’étranger l’argent produit par une industrie de notre pays commet un péché. Il n’honore pas l’endroit qui lui a permis d’acquérir cette richesse ; il n’honore pas le peuple dont le travail lui a permis de la posséder. »
Cardinal Bergoglio, discussion avec Abraham Skorka


Pour mieux connaître Gaël Giraud, voici un article et une ancienne note.


Un long article sur le même sujet 






Resumé plus long de l'article:

vendredi 12 octobre 2012

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas - Proust et exemples personnels

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu'elle s'est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu'elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l'histoire de l'Art, est immense dans l'histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l'amour, de la mauvaise musique, n'est pas seulement une forme de ce qu'on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c'est encore la conscience de l'importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d'un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de "bagues d'or", de "Ah! Reste longtemps endormie", dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut - confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu'on leur confie donnent l'enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l'armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d'amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l'instant d'écouter, a reçu le trésor de milliers d'âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l'inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l'idéal. tels arpèges, telle "rentrée" ont fait résonner dans l'âme de plus d'un amoureux ou d'un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu'importe que les maisons n'aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s'envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l'autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci.



Marcel Proust, Extrait de "Les plaisirs et les jours", Chapitre XIII


Je ne sais plus où j'ai trouvé ce texte...

Il parle aussi des bonheurs de la mauvaise musique, de la gloire qui passe, malgré tout, à travers elle. Veuillez trouver quelques exemples (très) personnels plus bas. Rendons gloire à Aznavour, Misraki, Ferrat, Gainsbourg et quelques autres.... Leur "mauvaise musique" m'ont soigné, adouci ou encore évoque mille moments, émotions ou vertus...

Reda Caire chantant Paul Mizraki, le petit souper aux chandelles, insensiblement, dix sept ans. Le miracle de la rencontre et un peu de nostalgie.



Kaja Mianowana chantant Skąd czułość poême de Marina Tsvetaeva traduit en polonais... La surprise de la douceur rencontrée

Ferrat chantant Que serais-je sans toi d'Aragon. Le chant de l'amoureux

Bibi, tout doucement, chanson évoquant la chaleur maternelle pour une chanson de la tragédie d'une séparation acceptée.

Aznavour chantant une vie d'amour. L'idéalisme du premier amour qui comblerait la vie



Delerm et Cali chantant quoi... de Serge Gainsbourg. Le désespoir d'une séparation et l’ambiguïté fatale de l'amour.

Roza Rymbaeva, l'amour à nouveau possible et rencontré

Chanson populaire chanté par Claude François. Relativité scandaleuse et pourtant effective du grand amour vécu et juste mort...