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jeudi 2 novembre 2017

"Les particules élémentaires" - quand Houellebecq relit "le meilleur des mondes"



Je l’avais lu peu de temps après sa sortie, il fut bon de relire maintenant "les particules élémentaires" de Michel Houellebecq. Paru en 98. J’avais oublié l’essentiel, mais avais retenu les détails les plus marquants pour ma cervelle de post ado, les obsessions de Bruno, le collège, le camping, la marâtre, des conversations scientifiques que je ne comprenais pas. Tout prit sens et dimensions lors de cette seconde lecture récente. Les maux de notre temps exposés avec détresse et détachement, une tentative historico-romanesque de la description de l’état du désir et des individus à la fin du second millénaire, la fatigue désespérante d’être soi, d’être homme ; les absurdités et les malheurs de la vie moderne, notre meilleur des mondes, l’explosion de l’individualisme, la fin de la sortie d’une vie traditionnelle et le chaos en découlant. M'apparurent aussi les figures de femmes magnifiques comme Annabelle, Christiane malgré tout, la grand-mère. Le livre joue perpétuellement sur une ambiguïté, Houellebecq veut-il vraiment cette fin de l’humanité, cautionne-t-il cette plongée en enfer de l’individu qu’il accompagne avec tendresse ?

N’est-ce pas la pratique miséricordieuse du romancier qui accompagne son personnage jusqu’au bout sans le juger ? Houellebecq expose et va jusqu’au bout de ses limites sans exposer ce qu’il faudrait faire ou tenter de comptabiliser les péchés des uns et des autres.

Il me semble qu’un chapitre résume le livre mieux que tous les autres et je souhaiterai m’y arrêter. Il s’appelle "Julian et Aldous". Il se situe au centre du livre. Il décrit une conversation entre les deux demi-frères, héros du livre, Bruno et Michel. Ils discutent du "meilleur des mondes" et du destin et des pensées des frères Huxley. (revoir ici pour quelques souvenirs)

Il y a, je crois, une belle mise en abîme et un souci particulier donné à ce chapitre par l’auteur, au point qu’il me semble que Houellebecq nous donne la clé de son livre ou, au moins, son point de départ créatif.

Mise en abîme car, il nous est donné à voir chaque personnage du roman comme représentant d’un frère Huxley.
Résultat de recherche d'images pour "julian aldous"
Bruno, comme Aldous Huxley, n’est-il pas écrivain, autant contempteur du monde technique que tombant à pied joint dans tous les pièges sexuello-spirituelle ? Ces recherches personnelles sur la sexualité (pour ne pas dire son obsession), la religiosité new age. N’est-ce pas lui qui dans la conversation loue le livre d’Aldous Huxley en notant combien le monde ressemble ou veut tendre à ressembler à tout ce qu’écrit Aldous Huxley et combien notre époque est hypocrite en croyant s’en distancier et à regarder avec effroi le monde proposé. Ce frère Huxley fut parallèlement un des portes étendard de la culture hippie, libération sexuelle, religiosité hindoue, new age, désir de l’explosion de la potentialité personnelle par le développement personnel.

Michel, comme Julian Huxley est biologiste et artisan du meilleur des mondes par ses recherches et ses espoirs que son frère n’a fait que représenter dans "le meilleur des mondes", au départ avec jubilation et ensuite avec esprit semi-critique. Julian est le scientifique rationnel et le théoricien anthropologique de ce meilleur de monde.

Ces deux frères se retrouvent comme architectes de ce monde parfait. Michel et Bruno commencent à vivre dans ce monde parfait et même le réalisent. Dans ce chapitre au milieu du livre ils évoquent ces deux frères.

Ils portent le même constat que les frères Huxley, Il y a eu une transformation anthropologique lourde : la modernité et la séparation des éléments traditionnels de la vie, chaque humain tendant de plus en plus vers l’autonomie personnelle, les désirs sont libérés, le religieux n'a plus le même sens que par le passé, nous sommes passés à une situation où le "je" était le singulier du "nous" à une situation où le "nous" est devenu le pluriel du "Je" comme dirait Olivier Rey. Houellebecq ne développe ici, ni ne synthétise trop en détail cette mutation anthropologique.

De cette révolution naît le matérialisme et la science moderne, de chacun va naître l’individualisme et le rationalisme. Chacun de frères Huxley et de Michel et Bruno vont représenter une de ces branches, conséquences de cette mutation.

Les frères Huxley dans leur projet et l’anticipation, les demi frères Michel et Bruno dans l’exploration et la vérification de ces thèses. Tout en montrant que nous sommes tous plus ou moins trempés dans cette histoire.....

Je crois que le livre souhaite montrer trois choses. Premièrement que nous vivons une époque où deux frères jumeaux dominent. Ce que Bruno et Michel appellent le mouvement hippie, et la "démocratie sociale suédoise". Le premier représenté par Aldous Huxley et son livre "l’ile" (Dont Aldous parlera comme l'ultime chance donné au sauvage pour vivre hors du meilleur des mondes.) et le second représenté par Julian Huxley et l’image de ses recherches, le meilleur des mondes ; que notre monde est un gloubiboulga de ces deux perspectives opposées et jumelles, conséquences de la mutation anthropologique.

Il montre enfin que la vision hippie d’Aldous Huxley n’est pas viable à long terme. Selon Houellebecq, Aldous ne voit pas qu’en « libérant » l’homme et ses désirs, on installe une compétition infinie entre eux, ne créant ensuite vanité, rivalités, cruauté et malheur, notamment sur le plan sexuel et financier, le saupoudrage de religieux ne sert à rien, il reste la drogue et les antidépresseurs, logique finale du mouvement individualiste représenté par Bruno. Houellebecq est alors très convainquant, la pitié que nous inspire ce personnage et le monde qui s’y associe prend les tripes.

Enfin, il montre que le mouvement rationaliste est plus conséquent, la mutation peut enfin s’accomplir non pas par le mental mais par la génétique biologique chère à Julian Huxley. Il cerne comme toute tradition philosophie et religieuse, le danger des désirs humains et le contrecarrent… Les recherches de Michel sur la reproductibilité parfaite des brins d’ADN, permettent un homme immortel, mais ce n’est plus l’homme. Un homme sans sexualité, ni différenciation sexuelle, ni engendrement sexuel, sans désir, ni mortalité n’est plus un homme. Houellebecq semble aller au-delà de tout jugement, Il voit en Michel et son comportement rationaliste, dans les désirs de « démocratie sociale suédoise », le trans humanisme, le désir d’en finir avec l’homme, espèce tragique, sexuelle et passionnée. "Le meilleur des mondes" est notre avenir et nous le voulons. Tout désir de trouver un échappatoire est illusion. Le transhumanisme est la logique de l'évolution de la psyché humaine moderne.


Oui, je crois que le livre est résumé dans ce chapitre.

Je me souviens (je n’ai plus la source) d’une interview où Houellebecq montrait son mépris de la théorie mimétique de Girard qu’il ne comprenait pas, je crois. Pourtant, nous pouvons voir des grands points communs. Il ne voit pas le mécanisme mimétique et le lien entre perte du système traditionnel, individualisme et vanité, malheurs compétitifs. (alors qu’il est tout proche de l’exposer point par point…), ensuite pourtant, il voit tout à fait les mouvements sociaux dramatiques qui y succèdent.

Dans une situation de mutation anthropologique, Girard parle d’Apocalypse, quand il suit l’histoire du désir, c’est-à-dire, d’une situation de révélation où les hommes son face à leur propre violence et ont le choix entre l’autodestruction et la conversion au Christ, synonyme d’accueil de notre désir et de son juste objet. Houellebecq voit la cruauté et l’autodestruction dans la bêtise et la drogue mais il n’est pas aussi radical, le choix se fait dans l’abrutissement par la médication et le transhumanisme qui signifie la mort de l‘homme. Il travaillera plus tard sur le fondamentalisme, il s’interrogera sur l’art et les merveilles de l’amour homme femme, mais la rencontre du Christ ne s’est pas encore fait, son dernier livre (Soumission) pourrait presque s’appeler "comment je ne me suis pas converti au catholicisme malgré tous les chrétiens qui ne cessent de me rappeler que je devrais l'être…….."

C’est ce qui fait le désespoir lucide de Houellebecq, le monde est une souffrance déployée. Mais ses livres nous sont bouleversants et si nécessaires….
(Je recommande le livre de Maris sur Houellebecq (Houellebecq économiste) pour les plus curieux)


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prise de note au fil de la lecture du chapitre

lundi 4 mai 2015

Bernard Maris et la fraternité anonyme

Interviewé par la télévision belge, peu avant sa mort tragique dans les locaux de Charlie Hebdo, on retrouve en condensé le peu que je connaissais de Bernard Maris. Ce portrait intellectuel qui jongle entre ses propres livres et sa production éditoriale ressemble à un testament. Ce testament fait curieusement beaucoup écho à ce propre blog. Cela me surprend peu car j'appréciais certaines de ses sorties médiatiques. 
Ne représente t-il pas pour moi l'homme de gauche qui doute et médite, rempli de générosité et du tragique de l'existence, tragique qu'il faut tenter d'embrasser comme la croix du Christ dont elle n'est peut-être que l'ombre sur nos vies et qu'il a, semble-t-il, voulu reprendre dans ses bras...
Laïcité, capitalisme, violence, la quête vibrante de communion de cet auteur a cessé brusquement par un fusil situé à la convergence de ces trois questions qu'il n'a cessé de creuser. Espérons qu'elle a trouvé sa résolution dans les bras du Père et non dans des bras anonymes....



Laïcité
Bernard Maris pose le portrait d'une laïcité douce, elle ne serait pas "de combat" elle est le rêve raisonnable d'une société qui ne croit plus à la folie de la non réciprocité violente du christianisme. Elle est la fraternité en acte, la décence commune. Elle est le rêve de "fraternité anonyme", la cristallisation de l'altruisme inhérent à l'homme et qui nous fait homme. Le religieux n'est pas vraiment l'ennemi de la laïcité mais c'est l'effondrement du social qui en brise les espoirs. 
Je crois que le diagnostic est juste mais il montre surtout le malentendu, souvent de gauche, que porte Bernard Maris. Le religieux est extérieur à l'homme et est une dimension ajoutée. Le rêve de pentecôte et de fraternité devient "anonyme", ironie de l'expression qui comprend le désir et le besoin de communion fraternelle humaine mais qui refuserait de porter le regard sur le Père ou le frère par excellence, Jésus.
Il ne reste qu'un malentendu entre personnes de bonne volonté et une laïcité trop légère pour porter sur ses épaules un besoin eschatologique....

Capitalisme
Celui-ci se donne comme vocation d'absorber toute métaphysique, foi et superstition. La relation marchande se substitue à toute relation véritablement humaine possible. L'argent est l'arme de destruction massive de toute relation humaine éprouvée, le capitalisme en est le stratège. Fausse égalité, hyper narcissisme, hyper individualisation, société confortable mais âpre et dure, sans plus aucune consolation, elle tue tout altruisme et coopération. Processus mortifère et suicidaire. Nous perdons tout...
Il a écrit un livre sur Houellebecq économiste. Il est selon lui l'auteur de la fin du capitalisme. La fin des relations humaines mangées par les relations marchandes, le malthusianisme, la réflexion sur l'utilité.
Maris nous invite aussi à connaitre Freud, Keynes et Marx, ils se sont bien trompés mais ils nous ont donné des indices merveilleux pour comprendre notre monde. Infantilisation du capitalisme en pleine hubris et sans limite sauf celles de la terre. Bidonvillisation du monde malthusien (la possibilité d'une île). Quête absurde d'une productivité qui lutterait contre la rareté. Contre productivité (Illich), promiscuité et catastrophisme que nous savons mais que nous ne croyons pas (Dupuy). Nous allons tous en mourir.
Les socialistes ont trop cru qu'il pouvait construire le paradis sur terre, ce sont des chrétiens qui ont perdu le paradis. (thèse proche de celle de Hadjadj)
Cela nous donne un capitalisme créateur d'irresponsables immatures, endettés croyant à la vie éternelle par la productivité... Mais, en fait, nous avons peur de la mort ! Trouvons le juste milieu et osons vivre ! Nous ne faisons que perdre notre vie à la gagner.


Violence
Bernard Maris a écrit un livre sur la perception de la première guerre mondiale par deux grands hommes qui en ont survécu et se sont probablement battu l'un contre l'autre. Maurice Genevoix (son propre beau-père) et Ernst Junger. (à ce propos, ne soyons pas dupes, "les artistes sont les sentinelles et les voyants de notre monde") A leur suite, il affirme avec force, ne nous faisons pas de film, nous aimons la guerre, les hommes peuvent aimer la cruauté, la guerre apporte une sensation de plus d'être à eux qui la font, c'est un moment exceptionnel et fraternel mais avant tout une maladie destructrice et abjecte....
Malgré tout, Hollande et Merkel, c'est mieux que tout cela, il faut éprouver et voir notre part noire ("Nous ne sommes pas bons !")qui nous est constitutive comme notre altruisme. Il donne comme image un tableau de Goya de deux hommes préférant continuer à se battre alors qu'ils sont tous les deux pris dans le sable mouvant. Mimétisme et montée aux extrêmes !







 Quelques notes...

lundi 10 septembre 2012

Le puritain et le pornographe - Drac, Lasch, Houellebecq...


Je pars de ce texte, trouvé sur le site scriptoblog, riche en fiches de lectures de grandes qualités et en analyses originales.
Michel Drac a surtout une expertise dans le domaine économique mais ses analyses diverses et variées sont basées sur une culture générale diverse et exigeante.

Le puritain et le pornographe ? Opposition radicale entre celui qui dit refuser toute représentation du sexe par obsession de pureté et le pornographe qui ne fait que représenter le sexe pour traduire son obsession. Mais Drac part de deux constats (relativement) empiriques, il existe une corrélation forte entre ancien pays calviniste et puritain et les pays qui ont lancé la pornographie de masse. Ensuite, « le sexe montré est l’ennemi du sexe agi ».

Son hypothèse. La Pornographie est un nouveau puritanisme qui veut enfermer le sexe dans sa représentation. 

Drac souhaite vérifier cette hypothèse par une généalogie de la pornographie et par l’évolution de l’homme moderne plaqué sur la structure mentale puritaine.





Le puritanisme né au XVIIème siècle en Angleterre et développé en Amérique est une doctrine appelant à une perfection spirituelle et de purification hygiéniste rappelant le catharisme avec qui il partage la même étymologie. Drac pense qu’il n’est pas purement protestant, il navigue dans un flou doctrinal où la notion de responsabilité domine. Responsabilité face à Dieu, à la cité. C’est un système d’encadrement strict du surmoi bourgeois (privatisation de l’encadrement clérical) tel que Tocqueville l’avait perçu (tyrannie de lui-même, pilier de la liberté américaine). La pureté sexuelle n’étant qu’une part de cet encadrement plus général d’une société « parfaite ».


Ensuite Drac utilise le travail de Lasch pour parler de l’individu puritain à travers l’histoire. Du puritain (aisance comme opportunité du perfectionnement spirituel) par le franc maçon bourgeois (aisance matérielle acquise honnêtement, signe d’une vie digne) à l’affairiste (culte de l’argent en tant que tel, quelques soit les manières de le gagner). Lasch (dans La culture du narcissisme) regarde comment nous sommes passés du bourgeois à Narcisse par l’éloignement du premier de la production et de sa transformation en bureaucrate soumis aux règles fluctuantes du désir. Nous sommes passés d’une sensibilité religieuse à une sensibilité « thérapeutique ». (Terme de Lasch, résumant le régime narcissique du bureaucrate moderne ne devant qu’à lui-même et visant la satisfaction de ses besoins immédiats matériels ou affectifs, la recherche d’un bien-être ou tout du moins son impression est la priorité) Mais si la sensibilité a changé, le principe de responsabilité individuelle gérée par l’intériorisation de la répression n’a pas changé. Ce qui compte maintenant c’est l’intériorisation des règles "thérapeutiques".


C’est en 60 que la crise de l’intériorisation religieuse explose. L’impératif de jouissance prend la place. Celle-ci devient la performance sociale de l’homme responsable de lui-même devant lui-même. Voici le nouveau puritanisme : l’exigence hygiénique du jouir sans entrave.


Le paradoxe est que cette exigence de jouissance va déboucher, concrètement, sur une répression de la jouissance : il se trouve en effet que la société de consommation réserve ses délices à ceux qui ont les moyens de se les payer, par leur sex-appeal (marché du sexe non tarifié) ou par leur portefeuille (marché du sexe tarifé)… et donc, avant de jouir, il faut le mériter.


Oui, le mériter par des multiples sacrifices afin d’accumuler du capital monétaire ou corporel afin d’obtenir la jouissance promise.

Au final, tout a changé, mais pour que rien ne change : les structures fondatrices du puritanisme restent en place, et c’est désormais l’inversion du puritanisme qui les porte.

Cette sensibilité néo-puritaine portant sacralisation du désir a déferlé sur nous et a contaminé notre imaginaire. La pornographie a toujours existé mais son originalité actuelle est son invasion de tous les domaines de représentation. (média, pub etc…) Aussi l’amour passion bref adolescent devient un ideal, le sexe comme objet de consommation est une norme, draguer est normal.

Il faut lire « extension du domaine de la lutte » de Houellebecq pour mieux comprendre les catastrophes intimes et sociales de la transformation du sexe en objet de consommation.



Le sexe est devenu un second système de différenciation sociale, parallèle à l’argent – et exactement comme l’argent fut, avec la dégénérescence de l’éthique puritaine en morale des affairistes, le marqueur de substitution d’un principe d’élection irréligieux, le sexe est devenu, avec la dégénérescence de cette même morale des affairistes en néo-puritanisme des bureaucrates narcissiques, le marqueur d’un principe d’Election thérapeutique. Le contrôle social se poursuit, selon des procédures directement inspirées du vieux puritanisme américain, mais tout est renouvelé quant à la forme des acteurs : en Europe aussi, les féministes castratrices ont remplacé les ligues de vertu, le statut de « tombeur » avec grosse berline et fringues « mode » s’est substitué à l’ancienne valorisation du bourgeois enrichi, la condition du « ringard » « qui ne baise pas » est équivalente à celle du « pauvre » qui, forcément, « était victime de ses vices », etc. Toutes les figures de la répression et de l’incitation sont présentes, mais toutes ont été renouvelées.

Vus sous cet angle, La pornographie n’est jamais que l’iconographie de la nouvelle religion du désir, le bréviaire de ce puritanisme thérapeutique.Le client de la pornographie est le nouveau bigot puritain, par soulagement et par habitude. 

Exactement comme dans l’ancien monde, le curé était chargé de faire tenir tranquille le serf médiéval en lui promettant l’Eden dans l’Au-delà, le pornographe contemporain doit, pour jouer pleinement son rôle social, maintenir dans le jeu les damnés de l’ordre nouveau – ceux à qui l’on promet perpétuellement la jouissance, et à qui jamais on ne l’accorde vraiment.
En plus d’un univers mental envahi par l’idée de sexe, une certaine idéologie caractérisée par mai 68 en France en promettant la liberté a donné « l’universelle frustration des êtres pour qui le sexe est devenu un domaine de compétition parmi d’autres. »

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Cette réflexion sur la pornographie ne l’attaque pas par le flanc «morale» mais essaie plutôt de la percevoir sur un plan religieux et social, fruit d’une évolution moderne de l’homme dans la société (que Lasch appelle société thérapeutique) alliée avec une perception du monde limitée à un contrôle social strict. Mais celui-ci est retourné dès qu’il y a dégénérescence de l’idée initiale du puritanisme.

Car l’auteur, je crois, montre (sans développer autant qu’il le voudrait) qu'une bonne partie de la pornographie (pas toute évidemment... on ne peut pas seulement l'expliquer ainsi) est le triste rite d’un puritanisme dégénéré. Ne montre t-il pas aussi que le ver est déjà dans la pomme puritaine?

cet article nous permet de nous poser plusieurs questions. Comment percevoir le puritanisme ? Comment avoir une vision équilibrée de la sexualité….

D’abord, ce puritanisme me fait penser au vers de Baudelaire dans le spleen de Paris :
Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.  
Je me le présente comme des gens ivres de vertus, comme on peut s’oublier dans l’alcool, ne peut on pas s’abrutir de vertus. Limiter sa vie à des règles intérieures strictes pour mieux ignorer les questions importantes.

Or la sexualité est une question importante, elle condense nos désirs de reproduction, d’attention et d’amour. Toute blessure sur ces trois critères peut fragiliser. S’enivrer de vertus ou de pornographie ne fait que nous fermer les yeux sur cette question et aggraver les blessures.

Il est intéressant encore de creuser ce que Tocqueville dit sur les origines puritaines des Etats-Unis. Il dit que le puritanisme mélange le politique et le religieux. Les commandements religieux y sont la politique de la société. La religion a une influence décisive sur les mœurs américaines, mais le pouvoir de la religion est devenu le pouvoir que la société exerce sur elle-même par le moyen de la religion. N’est ce pas adorer Jésus pour mieux s’adorer plein de vertus et encore plus substituer le désir de Dieu à un désir de société de gens vertueux. La foi est remplacée par une compétition comportementale. Vertueuse ou non selon les critères, l'époque etc... 

On peut retrouver ici l'illusion d'une morale chrétienne ou laïque pouvant maîtriser la société par des formules et un ensemble de contrôle social. 

Plus que vouloir que notre société échappe totalement à la pornographie (un peu d’illusoire), ne peut on pas désirer une société non puritaine ?

Qu’est ce que cela serait ? Une société d'hommes responsables, des individus libres mais se sentant responsable vis à vis de la communauté. (La vraie morale se moque de la morale.)
Une société de miséricorde, connaissant et prenant en pitié nos fragilités sexuelles sans les justifier. L'humilité (car le puritanisme est un orgueil très séduisant...) sachant que toute disposition aux concours de vertus est dangereuse. Une société consciente d’une sexualité qui aurait un sens à protéger. 
Comme don de Dieu parlant du mariage entre Dieu et son Eglise ?

Addendum 01/11/2014
http://www.lesinrocks.com/2014/10/30/actualite/eva-illouz-11532931/

vendredi 7 septembre 2012

Aurélien Bellanger et la modernité

Vous en avez peut-être entendu parler ces derniers jours, Il est jeune et bien de sa personne, il vient d'écrire un livre, "la théorie de l'information" qui a plu à certains critiques influents. Le peu de ce que j'ai lu dessus me rend curieux. La généalogie avec Houellebecq est présente, il y a aussi un désir de mettre en avant et de se battre avec les questions technologistes et la manière dont elles influencent notre monde et les hommes.
Interview intéressante ici
Puis, ma mémoire m'aide ! mais oui ! J'avais lu quelques textes de lui, il y a quelques temps et avait été séduit. Quelle chance, je retrouve ce texte. Il me plait toujours autant.

Le texte d'Aurélien Bellanger est long, relativement difficile d'accès malgré la clarté de son style mais il vaut la peine d'être lu. Il me donne une nouvelle perspective sur la modernité en générale, celle de a France et me permet de toucher certains thèmes technologistes qui me laissaient pourtant froid. 
Voici le texte.


L'intro est étrange, elle relativise son texte, elle relativise la dimension technologiste de la France (plutôt californienne) mais la suite n'est pas un divertissement et présente une thèse qui se défend très bien
Tentons un résumé malgré le torpillage du texte par son intro...


1) Au coeur du texte, il y a la notion de "singularisme technique". Prenons un peu de temps dessus.

Cette notion s'inspire du singularisme physique, selon celle ci il existe un point à partir duquel certaines quantités deviennent infinis (ex : masse des trous noirs), de même dans le singularisme technique, il existe un point où le développement technologique arrive à un certain point où il cesserait d'être conduit par les hommes. L'humanité pourrait enfin se laisser aller. Mais se pose la question de son ambivalence, est ce une fin de l'histoire et la rencontre de l'humanité avec un paradis douillet sur terre ou bien est ce un esclavagisme destructeur du principe historique ?
Est ce de la science fiction ? Non si l'on croit le terroriste scientifique Ted Kaczynski dit Unabomber lui même confirmé par un des fondateurs de Sun Microsystems, ou encore par google et son séminaire annuel "singularity university". 
La guerre avec les robots aurait commencé, nous l'avons déjà peut être perdu sans le savoir. Les robots sont certes inconscients mais leur stratégie n'est rien d'autre que l'absence de stratégie des humains et, qui sait, leur inconscience cache des vertus philosophiques (argument métaphysique Leibnizien, intelligence artificielle... passage le plus difficile du texte...). Mais un constat s'impose, alors que le monde informatique parvient à penser la complexité des tâches et pouvant les raconter, les scénariser, les humains sont sommés d'aquérir  des automatismes et d’appliquer des process. 

Ceci expliqué, nous pouvons présenter la thèse de Bellanger :
Se demander dans quelle mesure la singularité technique est perceptible, c’est reconnaître qu’elle existe déjà, et que notre temps lui appartient. Nous pouvons défendre l’hypothèse suivante : les ondes gravitationnelles de la singularité ont commencé à atteindre la France dans les années 70, quand la modernité intellectuelle et la modernité technologique se sont mises à fusionner. (NdPC c'est moi qui souligne)

2a) Auparavant, et avec beaucoup de talent, Bellanger aura décrit la modernité technologique française, née autour de la seconde guerre mondiale et dont les haut fonctionnaires des commissaire au plan auraient été les chevilles ouvrières. La France est devenu à partir de cette époque un état moderne, un pays en état de veille technologique du fait de son organisation technique complexe et indébranchable (du TGV, au minitel, de Total au nucléaire, du rafale à la bombe nucléaire). Tout est fait pour cette pyramide, capitalisme d'état, politique d'immigration, Cac 40, grands fonctionnaires interchangeables, capitaine d'industrie qui ne sont que le symbole du Colbertisme français et des présidents de la république VRP du rafale, le tout couronné par la sécurité sociale. La France comme hôpital dont on ne peut plus couper l'électricité.

2b) Ensuite Bellanger prend du temps pour définir la modernité intellectuelle.
il montre surtout comment elle a accompagné la modernité technique en se nourrissant d'elle et la nourrissant.
Aux industries matérielles devaient répondre l'industrie intellectuelle. C'est le début d'une vivacité intellectuelle incroyable. 
Ce sont souvent des intellectuels révoltés de la technique qui veulent devenir des ingénieurs de l'âme (Foucault, Deleuze, Althusser) avec à l'origine une perception renouvellée de l'histoire introduite par Kojève (personnage clé au parcours étonnant, réinsertion de Hegel) et Hyppolite. C'est de cette lignée que vient le structuralisme, pure pensée du machinisme et du "je suis agi" et de l'histoire comme mécanisme inexorable. On y rajoutera un peu de tragique et un peu de critique, elle deviendra noblesse et mystique de substitution. C'est le temps de Deleuze, et de la déconstruction de Derrida, le monde est un discours à déconstruire. il est difficile de se souvenir de la passion de cette époque pour ses philosophes. Ils sont tous révolutionnaires (l’état et sa force ne sont pas à la hauteur des découvertes cognitives, il faut imposer une gouvernance nouvelle) et fonctionnaires.
En 80, reflux des théories critiques, on doute de la révolution. Bourdieu intervient.
La bonne organisation de la société française sera l’ultime eschatologie que les intellectuels français défendront.
En 98, Houellebecq confirme avec mélancolie l'état de fait, le modernisme a gagné malgré nous. Son kitsch, son ennui, sa sociale democratie se répend.
La France est entrée dans un processus fermé de totalisation, que la mondialisation ne fera que reproduire, à plus grande échelle. Ses standards de vie s’étendent naturellement, et tout ce qui retarde leur extension devra être réduit. L’âge critique est terminé. Les intellectuels français redécouvrent les vertus douceâtres de l’universalisme. La France se prend pour une démocratie exemplaire. La gouvernance se déploie sur le monde. 
3) Tout cela dit, Bellanger peut enfin développer sa Thèse 
L'état français depuis la guerre ne gouvernait pas les citoyens mais la modernité. (Plan calcul à l'éducation nationale, Bull, le Cern, WWW, étude de l'ADN).
Mais quand tout a presque été fait ? C'est l'heure des Messier, des Pinault et Arnauld, du luxe, il ne reste plus qu'à habiller et divertir les Sims.
L'auteur conclut en développant des thèses très ambitieuses et tente de retrouver la source de cette modernité. Il tente une comparaison entre le XVIIème siècle et la modernité. Epoque de renouveau mystique nourrissant des découvertes mathématiques et physiques majeurs.
Spinoza faisait coïncider la plus grande liberté à la compréhension la plus grande du déterminisme La nécessité était devenue une drogue, la prédestination une grâce. Le quiétisme et le jansénisme sont des mystiques de la nécessité. Pascal est le premier adorateur des machines. 
La modernité est un rêve de programmation de prédestination afin de maximiser le bonheur humain. Le mysticisme de la modernité est un désir de paradis qui ne peut accepter les religions. C'est le culte de la singularité technologique.
Dieu n’est pas mort au XX ième siècle, il a changé de nature pour devenir un objet technique.
La modernité est donc une révolution quiètiste ici et maintenant. Paradoxalement cette révolution n'est pas tranquille, c'est le signe de son impatience, agitation merveilleuse car aspiration à la fin de l'histoire.

Pourquoi cette agitation ? Elle veut achever et verrouiller le monde ancien  (Ballanger rejoint les thèses de Muray)


La modernité aura donc été une pensée de la singularité, ou plutôt une passion prolongée et secrète pour la stratégie d’un monstre sans stratégie, dont on rêvait en secret qu’il ressemblasse à Dieu. L’histoire était sacrifiée en offrande aux machines. Tous les systèmes philosophiques du grand siècle s’achèvent sur cette ultime question : Dieu est-il soumis aux vérités mathématiques? La modernité va soumettre cette interrogation à un protocole expérimental irréversible et massif.

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Texte passionnant, très éclairant et pour ma part très convaincant...
On peut voir la modernité comme cette tentative de hâter l'apocalypse. Détruire l'ancien monde, un messianisme technologique détruisant la trace du monde ancien. 
N'est ce pas la tentative de voler ce que Dieu veut donner. (la promesse de la fin de l'histoire,  sa parousie). La modernité n'est elle pas un exemple parfait du péché originel ? La globalisation, le libéralisme (et même le communisme) ne sont ils pas des simples symptômes de ce singularisme technique tant désiré.
Au lieu d'une recherche du royaume de Dieu, nous jouons sur tous les mécanismes de la violence. La modernité comme la précipitation diabolique de l'apocalypse, d'une fin de l'histoire fantasmée et rêvée.

Mais... Aurons nous assez d'énergie ? cette guerre avec les robots existe-t-elle ? Est elle le symbole de notre perte d'humanité. Peut-elle tenir ? Notre crise actuelle n'est elle pas aussi une fissure dans ce grand rêve ?

Bref, je n'ai pas fini de penser à ce texte que je vous encourage à lire...


De mon coté, j'espère lire (mais pas tout de suite) le premier roman du monsieur...

En attendant il y a aussi cet interview à l'époque où il écrivait son premier livre sur Houellebecq.




Pour la bonne bouche, un bonus éclairant sur la grande époque moderniste française.

Gérard Théry : "Steve Jobs s'est largement... par economiematin