vendredi 14 septembre 2012

De Rohmer à Guilluy - Une géographie de la France

Si vous le permettez, passons un peu de temps avec Eric Rohmer.
Il y a des bonnes raisons de le mettre à distance, de le trouver étrange. Je crois que regarder du Rohmer demande une certaine conversion. Il nous invite à découvre une nouvelle voie méconnue du réel. Convertir notre regard et voir en quoi il propose un réel plus réel que notre propre regard quotidien.
On peut trouver artificiel son art du dialogue, mais n'est pas nous qui le sommes dans notre propre art quotidien du dialogue?
Quoi qu'il en soit, son oeuvre est d'une richesse folle. Entré dans son jeu, ses films sont pour moi maintenant des merveilles d'humour, de poésie et de recherche de réalité.


Commençons avec la vidéo ci-dessous.

Mapping Rohmer from Richard Misek on Vimeo.





Je crois que c'est une bonne introduction à son cinéma. Se basant moins sur les intrigues, ce documentaire anglais d'une vingtaine de minutes, montre surtout un ensemble de plans variés anodins. Les gens marchent, réalisent leur parcours quotidien, partent en vacances, prennent un café, rencontrent par hasard des gens ou se retrouvent en rendez vous. L'auteur montre avec beaucoup d'élégance le plaisir de Rohmer à toucher cette réalité des gens. Il montre la cartographie Rohmerienne. Paris, un peu de province, la banlieue, les héros à travers le temps. Il développe la thèse que tous les films de Rohmer n'en font qu'un et où chaque personne représente un thème, une variation sur un thème plus globale qui serait la cartogaphie de la France à travers le temps, sa géographie. Cartographie ayant pour ambition la compréhension de l'homme et de la réalité. Je trouve cela très juste.


Surtout, ce documentaire m'a permis de mettre deux choses en exergue qui ne sont pas fondamentalement ce qui retient l'attention dans son cinéma.


Le gout du témoignage


Rohmer comprend le cinéma comme la possibilité de transmettre des informations sur l'histoire de la vie quotidienne des gens. Je me souviens d'un documentaire sur un bonus d'un DVD (le signe du lion) où Rohmer faisait l'éloge du cinéma des frères Lumière pour le don qu'il nous faisait de rendre proche nos aïeux de cette époque et nous aider à comprendre leur vie en voyant leur visage, leur maintien, leurs habits, leur mouvements. tout le cinéma de Rohmer est englobé dans cette perspective. la part qu'il laisse aux décors, à la vie qui se laisse vivre autour des personnages principaux est souvent magnifique et rend ces films encore plus agréables


Il témoigne enfin de l'histoire des relations. Car Rohmer a un talent fou pour montrer et faire saillir les points principaux d'une génération. Les années 50 (le signe du Lion), les années 60 (La collectionneuse, Ma nuit chez Maud), les années 70 (le genou de Claire, l'amour l'après-midi), les années 80 (tous le films de la série Comédies et proverbes), les années 90 (les contes des quatres saisons). A chaque fois, je suis impressionné par la capacité du cinéaste à résumer une génération.
On peut voir certaines faiblesses à partir des années 90, un décalage plus fort entre la représentation de Rohmer et le comportement de la génération en question. Je crois que Rohmer a été bien embêté face à la non expressivité de la toute nouvelle génération, sa limitation culturelle, ses loisirs et ses moyens d'expression (ou plus prosaïquement, qu'il ne les comprenait pas...) . Ce n'est donc pas pour moi un hasard qu'il s'est réfugié dans ses derniers films dans l'histoire de France (l'Anglaise et le Duc, triple agent) et les vieux romans champêtres français (Les amours d'Astrée et Céladon) ou bien faire de la cartographie par d'autres moyens...

Le gout de la géographie


Oui, Rohmer aime la géographie. Comment les hommes interagissent avec leur environnement selon leur travail, leur loisir, leur réseaux ? Si Paris a la part belle, c'est l'évolution de la France qui est questionné, le comportement des français. La beauté et l'idiotie des vacances (Le rayon vert, Pauline à la plage, conte d'été, les paysages de la campagne français (Conte d'automne), le nouveau monde du travail (l'amour l'après midi), les banlieues (la nuit de la pleine lune, l'amie de mon amie). Il existe même un film dont le sujet même est le mécanisme des évolutions géographiques. (L'arbre le maire et la médiathèque).

Complètement par hasard, j'ai trouvé ce film reportage réalisé par Rohmer dans les année 50 : Les métamorphoses du paysage.


Eric Rohmer - Les Métamorphoses du paysage: l'ère industrielle (1964) from Guillaume Bergonzi on Vimeo.


Je le trouve extrêmement lyrique et même un peu brouillon (pas vous ?). Il médite sur la transformation géographique donné par la révolution industrielle et moderne. Il voit la laideur nouvelle mais il espère aussi une beauté nouvelle (en regrettant l'ancienne aussi...) à la fin du film, il met énormément d'espoir dans l'architecture moderniste et hygiénique à venir dans ces annnes (le hlm ???...)
Ce film confirme et indique une direction que prendra le cinéma de Rohmer.
Je pense particulièrement au film "L'amie de mon amie". (mais pas seulement, chacun de ses films est un exemple... et une méditation sur le sujet...) Ce film se passe (presque) entièrement à Cergy Pontoise. On peut voir en lui une certaine fascination de ce lieu, comme un petit paradis urbanistique où se regrouperait à merveille, logement, loisir, art, étude travail, nature et rencontres. Pour avoir bien connu Cergy, je me demande si Rohmer n'oublie pas un peu vite la dimension commerciale de cette ville étrange où je ne me suis jamais senti à l'aise. Ne retrouvons nous pas ce qu'appelle Bellanger sur la France moderniste qui n'a plus que la gestion du troupeau et la gouvernance en tête? (cf: note précédente)


Et après Rohmer ??


La suite ? Elle me fait penser au film "voie rapide" de Christophe Sahr sortie il y a peu. Le magazine Slate en a fait un article intéressant sur la manière qu'avait cet auteur de filmer ce que Télérama appelait la France moche, la france du périurbain. La France des centres commercialos-indistrielles. No mans land citado-campagnard.


(Le petit film préparé par le journal "le parisien" dans le lien est bien aussi.)
C'est une chose que Rohmer n'a pas pu tourner et qui pourtant est une dimension géographique nouvelle de la France
Il est intéressant de penser qu'aux dernières élections présidentielles françaises, jamais je n'avais entendu parler autant de géographie. En effet, Christophe Guilluy, par l'intermédiaire de son livre, "fractures françaises", a pu orienter le débat sur cette nouvelle identité géographique française.
Je recommande fortement la lecture du lien ci dessous. C'est de plus en plus nécessaire pour connaître la France d'aujourd'hui.

En quelques mots trop brefs et maladroits, je résume....


Mr Guilluy note tout simplement une profonde modification de la métropole française. Les anciens quartiers populaires et sociaux sont envahis par la bourgeoisie, pour des raisons souvent patrimoniales. L'ancienne classe populaire est coincée entre cette invasion bourgeoise et la nationalisation des bâtiments sociaux, le changement du quadrillage industriel et une arrivée massive d'immigration familiale. Elle part dans ces zone périurbaines. La ville ressemble de plus en plus au monde mondialisé. Les populations populaires sont remplacées dans les villes par une population immigrée. Les inégalités des villes se font de plus en plus fortes (question de la cohabitation de la jeunesse des deux groupes...) Les villes gèrent cette société de plus en plus inégalitaire "en substituant la question ethnoculturelle à la question sociale"
On comprend dans ce contexte l’attachement de plus en plus marqué des classes dominantes des pays développés à une diversité qui rend acceptables les inégalités en faisant disparaître toute concurrence. La lutte des classes pour l’égalité sociale laisse ainsi la place à un combat pour la diversité et à une légitimisation de l’inégalité.


La question sociale a été délocalisé dans le périurbain et en zone rurale, permettant de continuer les débats sociétaux sans être dérangé. De plus la ville devient un monde de déraciné où la mobilité est sacrée, il se crée une certaine dénationalisation qui explique que "les métropoles mondialisées sont les régions qui plébiscitent le plus la gouvernance européenne en attendant la gouvernance mondiale."


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Nous n'avons plus Rohmer mais la France vit de telles modifications à notre époque... 

Qui pourraient nous en parler, nous les raconter ????
Et alors que la France de Rohmer permettait quantité de moments de grâce relationnel (et de folie bien sur...), quelles sont les relations que notre France nouvelle permet ?


Pour la bonne bouche, une note sur le blog (e)space et fiction, blog géographico-cinématographique sur le même sujet avec d'autres reportages de Rohmer sur la ville nouvelle.

mercredi 12 septembre 2012

Pan Tadeusz de Mickiewicz par Wajda

Lituanie,  ojczezna moja !!!




Confrontons nous un instant au classique des classiques polonais par l'intermédiaire du film réalisé en 1999 par Wajda. Pan Tadeusz ! (Monsieur, monseigneur Thaddée)
Dans les années 1830 à Paris, nous sommes les témoins de la première lecture par Mickiewicz de Pan Tadeusz !
Qu’elle est belle ma Pologne et même plus précisément ma Lithuanie…
Je ne connais pas l’œuvre elle-même. L’intrigue est assez compliquée à suivre. Il est question de clans familiaux s’entredéchirant, d’alliance traitre, de l’arrivée de Napoléon marchant vers la Russie et donnant une épisode enchantée à la Pologne alors disparue de la carte, de la découverte de l’amour, des femmes murs ou en fleur, d’un prêtre étrange et presque menaçant, d’un garde clefs flamboyant et terrifiant, de bêtises, d’alcool, de grands discours qui se suivent et d’une langue polonaise rapide et chaotique comme une rivière de montagne…
Que la langue est belle, vraiment !
Que c’est drôle surtout. Je ne m’y attendais pas. Ce n’est pas vraiment romantique. Cela moque l’incapacité polonaise d’être romantique comme les allemands, d'être classique comme les français, d'être impériaux comme les russes. Car, semblent ils dire, nous sommes de mauvais copieurs, (le conte italien, le militaire polono-russe), nos luttes sont ridicules, nos femmes sont trop belles, nous ne sommes pas sérieux, nous sommes trop catholiques, nous sommes trop moqueurs, prosaïques et nous attendons le retour d'un héros… qui quelque fois est nous-mêmes…
Puis sous le regard de la vierge de Czestochowa, nous nous réconcilierons en révélant la triste et belle vérité de nos traîtrises et de nos hauteurs d’âmes.
Nous buvons, nous avons de drôles de trognes, nous aimons crier, nous bagarrer, argumenter, créer des autorités. 

Je n’aime pas l’image, la photo du film, le responsable photo a voulu faire joli, mais il atteint souvent le mièvre. Mais il y a des beaux plans, des belles constructions et une ironie folle toute tournée vers le texte.
La fin du film est extrêmement émouvante, nous reconnaissons dans le triste salon parisien où lit Mickiewicz les héros de notre histoire. Nous venons de finir les scènes joyeuses de l’espoir et des noces. Promesses, promesses, promesses. Nous les reconnaissons et vivons maintenant leur incommensurable tristesse de l'exil. Wajda la capture à merveille. Il semble dire : Polonais, réjouissons nous de ce que nous sommes mais connaissons nos limites et rendons grâce en répétant les premiers vers de Pan Tadeusz… Oeuvre de communion nationale.

A noter
Les femmes et les fleurs, les fourmis, la danse
Le porte-clefs
Le festin
L’armée russe
Les verts paysages
Napoléon
Le château en ruine
Deux salles de ciné parisiennes à sa sortie française....

Essayez un petit peu... Je vous assure la langue polonaise peut être belle !!!

lundi 10 septembre 2012

Le puritain et le pornographe - Drac, Lasch, Houellebecq...


Je pars de ce texte, trouvé sur le site scriptoblog, riche en fiches de lectures de grandes qualités et en analyses originales.
Michel Drac a surtout une expertise dans le domaine économique mais ses analyses diverses et variées sont basées sur une culture générale diverse et exigeante.

Le puritain et le pornographe ? Opposition radicale entre celui qui dit refuser toute représentation du sexe par obsession de pureté et le pornographe qui ne fait que représenter le sexe pour traduire son obsession. Mais Drac part de deux constats (relativement) empiriques, il existe une corrélation forte entre ancien pays calviniste et puritain et les pays qui ont lancé la pornographie de masse. Ensuite, « le sexe montré est l’ennemi du sexe agi ».

Son hypothèse. La Pornographie est un nouveau puritanisme qui veut enfermer le sexe dans sa représentation. 

Drac souhaite vérifier cette hypothèse par une généalogie de la pornographie et par l’évolution de l’homme moderne plaqué sur la structure mentale puritaine.





Le puritanisme né au XVIIème siècle en Angleterre et développé en Amérique est une doctrine appelant à une perfection spirituelle et de purification hygiéniste rappelant le catharisme avec qui il partage la même étymologie. Drac pense qu’il n’est pas purement protestant, il navigue dans un flou doctrinal où la notion de responsabilité domine. Responsabilité face à Dieu, à la cité. C’est un système d’encadrement strict du surmoi bourgeois (privatisation de l’encadrement clérical) tel que Tocqueville l’avait perçu (tyrannie de lui-même, pilier de la liberté américaine). La pureté sexuelle n’étant qu’une part de cet encadrement plus général d’une société « parfaite ».


Ensuite Drac utilise le travail de Lasch pour parler de l’individu puritain à travers l’histoire. Du puritain (aisance comme opportunité du perfectionnement spirituel) par le franc maçon bourgeois (aisance matérielle acquise honnêtement, signe d’une vie digne) à l’affairiste (culte de l’argent en tant que tel, quelques soit les manières de le gagner). Lasch (dans La culture du narcissisme) regarde comment nous sommes passés du bourgeois à Narcisse par l’éloignement du premier de la production et de sa transformation en bureaucrate soumis aux règles fluctuantes du désir. Nous sommes passés d’une sensibilité religieuse à une sensibilité « thérapeutique ». (Terme de Lasch, résumant le régime narcissique du bureaucrate moderne ne devant qu’à lui-même et visant la satisfaction de ses besoins immédiats matériels ou affectifs, la recherche d’un bien-être ou tout du moins son impression est la priorité) Mais si la sensibilité a changé, le principe de responsabilité individuelle gérée par l’intériorisation de la répression n’a pas changé. Ce qui compte maintenant c’est l’intériorisation des règles "thérapeutiques".


C’est en 60 que la crise de l’intériorisation religieuse explose. L’impératif de jouissance prend la place. Celle-ci devient la performance sociale de l’homme responsable de lui-même devant lui-même. Voici le nouveau puritanisme : l’exigence hygiénique du jouir sans entrave.


Le paradoxe est que cette exigence de jouissance va déboucher, concrètement, sur une répression de la jouissance : il se trouve en effet que la société de consommation réserve ses délices à ceux qui ont les moyens de se les payer, par leur sex-appeal (marché du sexe non tarifié) ou par leur portefeuille (marché du sexe tarifé)… et donc, avant de jouir, il faut le mériter.


Oui, le mériter par des multiples sacrifices afin d’accumuler du capital monétaire ou corporel afin d’obtenir la jouissance promise.

Au final, tout a changé, mais pour que rien ne change : les structures fondatrices du puritanisme restent en place, et c’est désormais l’inversion du puritanisme qui les porte.

Cette sensibilité néo-puritaine portant sacralisation du désir a déferlé sur nous et a contaminé notre imaginaire. La pornographie a toujours existé mais son originalité actuelle est son invasion de tous les domaines de représentation. (média, pub etc…) Aussi l’amour passion bref adolescent devient un ideal, le sexe comme objet de consommation est une norme, draguer est normal.

Il faut lire « extension du domaine de la lutte » de Houellebecq pour mieux comprendre les catastrophes intimes et sociales de la transformation du sexe en objet de consommation.



Le sexe est devenu un second système de différenciation sociale, parallèle à l’argent – et exactement comme l’argent fut, avec la dégénérescence de l’éthique puritaine en morale des affairistes, le marqueur de substitution d’un principe d’élection irréligieux, le sexe est devenu, avec la dégénérescence de cette même morale des affairistes en néo-puritanisme des bureaucrates narcissiques, le marqueur d’un principe d’Election thérapeutique. Le contrôle social se poursuit, selon des procédures directement inspirées du vieux puritanisme américain, mais tout est renouvelé quant à la forme des acteurs : en Europe aussi, les féministes castratrices ont remplacé les ligues de vertu, le statut de « tombeur » avec grosse berline et fringues « mode » s’est substitué à l’ancienne valorisation du bourgeois enrichi, la condition du « ringard » « qui ne baise pas » est équivalente à celle du « pauvre » qui, forcément, « était victime de ses vices », etc. Toutes les figures de la répression et de l’incitation sont présentes, mais toutes ont été renouvelées.

Vus sous cet angle, La pornographie n’est jamais que l’iconographie de la nouvelle religion du désir, le bréviaire de ce puritanisme thérapeutique.Le client de la pornographie est le nouveau bigot puritain, par soulagement et par habitude. 

Exactement comme dans l’ancien monde, le curé était chargé de faire tenir tranquille le serf médiéval en lui promettant l’Eden dans l’Au-delà, le pornographe contemporain doit, pour jouer pleinement son rôle social, maintenir dans le jeu les damnés de l’ordre nouveau – ceux à qui l’on promet perpétuellement la jouissance, et à qui jamais on ne l’accorde vraiment.
En plus d’un univers mental envahi par l’idée de sexe, une certaine idéologie caractérisée par mai 68 en France en promettant la liberté a donné « l’universelle frustration des êtres pour qui le sexe est devenu un domaine de compétition parmi d’autres. »

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Cette réflexion sur la pornographie ne l’attaque pas par le flanc «morale» mais essaie plutôt de la percevoir sur un plan religieux et social, fruit d’une évolution moderne de l’homme dans la société (que Lasch appelle société thérapeutique) alliée avec une perception du monde limitée à un contrôle social strict. Mais celui-ci est retourné dès qu’il y a dégénérescence de l’idée initiale du puritanisme.

Car l’auteur, je crois, montre (sans développer autant qu’il le voudrait) qu'une bonne partie de la pornographie (pas toute évidemment... on ne peut pas seulement l'expliquer ainsi) est le triste rite d’un puritanisme dégénéré. Ne montre t-il pas aussi que le ver est déjà dans la pomme puritaine?

cet article nous permet de nous poser plusieurs questions. Comment percevoir le puritanisme ? Comment avoir une vision équilibrée de la sexualité….

D’abord, ce puritanisme me fait penser au vers de Baudelaire dans le spleen de Paris :
Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.  
Je me le présente comme des gens ivres de vertus, comme on peut s’oublier dans l’alcool, ne peut on pas s’abrutir de vertus. Limiter sa vie à des règles intérieures strictes pour mieux ignorer les questions importantes.

Or la sexualité est une question importante, elle condense nos désirs de reproduction, d’attention et d’amour. Toute blessure sur ces trois critères peut fragiliser. S’enivrer de vertus ou de pornographie ne fait que nous fermer les yeux sur cette question et aggraver les blessures.

Il est intéressant encore de creuser ce que Tocqueville dit sur les origines puritaines des Etats-Unis. Il dit que le puritanisme mélange le politique et le religieux. Les commandements religieux y sont la politique de la société. La religion a une influence décisive sur les mœurs américaines, mais le pouvoir de la religion est devenu le pouvoir que la société exerce sur elle-même par le moyen de la religion. N’est ce pas adorer Jésus pour mieux s’adorer plein de vertus et encore plus substituer le désir de Dieu à un désir de société de gens vertueux. La foi est remplacée par une compétition comportementale. Vertueuse ou non selon les critères, l'époque etc... 

On peut retrouver ici l'illusion d'une morale chrétienne ou laïque pouvant maîtriser la société par des formules et un ensemble de contrôle social. 

Plus que vouloir que notre société échappe totalement à la pornographie (un peu d’illusoire), ne peut on pas désirer une société non puritaine ?

Qu’est ce que cela serait ? Une société d'hommes responsables, des individus libres mais se sentant responsable vis à vis de la communauté. (La vraie morale se moque de la morale.)
Une société de miséricorde, connaissant et prenant en pitié nos fragilités sexuelles sans les justifier. L'humilité (car le puritanisme est un orgueil très séduisant...) sachant que toute disposition aux concours de vertus est dangereuse. Une société consciente d’une sexualité qui aurait un sens à protéger. 
Comme don de Dieu parlant du mariage entre Dieu et son Eglise ?

Addendum 01/11/2014
http://www.lesinrocks.com/2014/10/30/actualite/eva-illouz-11532931/

vendredi 7 septembre 2012

Aurélien Bellanger et la modernité

Vous en avez peut-être entendu parler ces derniers jours, Il est jeune et bien de sa personne, il vient d'écrire un livre, "la théorie de l'information" qui a plu à certains critiques influents. Le peu de ce que j'ai lu dessus me rend curieux. La généalogie avec Houellebecq est présente, il y a aussi un désir de mettre en avant et de se battre avec les questions technologistes et la manière dont elles influencent notre monde et les hommes.
Interview intéressante ici
Puis, ma mémoire m'aide ! mais oui ! J'avais lu quelques textes de lui, il y a quelques temps et avait été séduit. Quelle chance, je retrouve ce texte. Il me plait toujours autant.

Le texte d'Aurélien Bellanger est long, relativement difficile d'accès malgré la clarté de son style mais il vaut la peine d'être lu. Il me donne une nouvelle perspective sur la modernité en générale, celle de a France et me permet de toucher certains thèmes technologistes qui me laissaient pourtant froid. 
Voici le texte.


L'intro est étrange, elle relativise son texte, elle relativise la dimension technologiste de la France (plutôt californienne) mais la suite n'est pas un divertissement et présente une thèse qui se défend très bien
Tentons un résumé malgré le torpillage du texte par son intro...


1) Au coeur du texte, il y a la notion de "singularisme technique". Prenons un peu de temps dessus.

Cette notion s'inspire du singularisme physique, selon celle ci il existe un point à partir duquel certaines quantités deviennent infinis (ex : masse des trous noirs), de même dans le singularisme technique, il existe un point où le développement technologique arrive à un certain point où il cesserait d'être conduit par les hommes. L'humanité pourrait enfin se laisser aller. Mais se pose la question de son ambivalence, est ce une fin de l'histoire et la rencontre de l'humanité avec un paradis douillet sur terre ou bien est ce un esclavagisme destructeur du principe historique ?
Est ce de la science fiction ? Non si l'on croit le terroriste scientifique Ted Kaczynski dit Unabomber lui même confirmé par un des fondateurs de Sun Microsystems, ou encore par google et son séminaire annuel "singularity university". 
La guerre avec les robots aurait commencé, nous l'avons déjà peut être perdu sans le savoir. Les robots sont certes inconscients mais leur stratégie n'est rien d'autre que l'absence de stratégie des humains et, qui sait, leur inconscience cache des vertus philosophiques (argument métaphysique Leibnizien, intelligence artificielle... passage le plus difficile du texte...). Mais un constat s'impose, alors que le monde informatique parvient à penser la complexité des tâches et pouvant les raconter, les scénariser, les humains sont sommés d'aquérir  des automatismes et d’appliquer des process. 

Ceci expliqué, nous pouvons présenter la thèse de Bellanger :
Se demander dans quelle mesure la singularité technique est perceptible, c’est reconnaître qu’elle existe déjà, et que notre temps lui appartient. Nous pouvons défendre l’hypothèse suivante : les ondes gravitationnelles de la singularité ont commencé à atteindre la France dans les années 70, quand la modernité intellectuelle et la modernité technologique se sont mises à fusionner. (NdPC c'est moi qui souligne)

2a) Auparavant, et avec beaucoup de talent, Bellanger aura décrit la modernité technologique française, née autour de la seconde guerre mondiale et dont les haut fonctionnaires des commissaire au plan auraient été les chevilles ouvrières. La France est devenu à partir de cette époque un état moderne, un pays en état de veille technologique du fait de son organisation technique complexe et indébranchable (du TGV, au minitel, de Total au nucléaire, du rafale à la bombe nucléaire). Tout est fait pour cette pyramide, capitalisme d'état, politique d'immigration, Cac 40, grands fonctionnaires interchangeables, capitaine d'industrie qui ne sont que le symbole du Colbertisme français et des présidents de la république VRP du rafale, le tout couronné par la sécurité sociale. La France comme hôpital dont on ne peut plus couper l'électricité.

2b) Ensuite Bellanger prend du temps pour définir la modernité intellectuelle.
il montre surtout comment elle a accompagné la modernité technique en se nourrissant d'elle et la nourrissant.
Aux industries matérielles devaient répondre l'industrie intellectuelle. C'est le début d'une vivacité intellectuelle incroyable. 
Ce sont souvent des intellectuels révoltés de la technique qui veulent devenir des ingénieurs de l'âme (Foucault, Deleuze, Althusser) avec à l'origine une perception renouvellée de l'histoire introduite par Kojève (personnage clé au parcours étonnant, réinsertion de Hegel) et Hyppolite. C'est de cette lignée que vient le structuralisme, pure pensée du machinisme et du "je suis agi" et de l'histoire comme mécanisme inexorable. On y rajoutera un peu de tragique et un peu de critique, elle deviendra noblesse et mystique de substitution. C'est le temps de Deleuze, et de la déconstruction de Derrida, le monde est un discours à déconstruire. il est difficile de se souvenir de la passion de cette époque pour ses philosophes. Ils sont tous révolutionnaires (l’état et sa force ne sont pas à la hauteur des découvertes cognitives, il faut imposer une gouvernance nouvelle) et fonctionnaires.
En 80, reflux des théories critiques, on doute de la révolution. Bourdieu intervient.
La bonne organisation de la société française sera l’ultime eschatologie que les intellectuels français défendront.
En 98, Houellebecq confirme avec mélancolie l'état de fait, le modernisme a gagné malgré nous. Son kitsch, son ennui, sa sociale democratie se répend.
La France est entrée dans un processus fermé de totalisation, que la mondialisation ne fera que reproduire, à plus grande échelle. Ses standards de vie s’étendent naturellement, et tout ce qui retarde leur extension devra être réduit. L’âge critique est terminé. Les intellectuels français redécouvrent les vertus douceâtres de l’universalisme. La France se prend pour une démocratie exemplaire. La gouvernance se déploie sur le monde. 
3) Tout cela dit, Bellanger peut enfin développer sa Thèse 
L'état français depuis la guerre ne gouvernait pas les citoyens mais la modernité. (Plan calcul à l'éducation nationale, Bull, le Cern, WWW, étude de l'ADN).
Mais quand tout a presque été fait ? C'est l'heure des Messier, des Pinault et Arnauld, du luxe, il ne reste plus qu'à habiller et divertir les Sims.
L'auteur conclut en développant des thèses très ambitieuses et tente de retrouver la source de cette modernité. Il tente une comparaison entre le XVIIème siècle et la modernité. Epoque de renouveau mystique nourrissant des découvertes mathématiques et physiques majeurs.
Spinoza faisait coïncider la plus grande liberté à la compréhension la plus grande du déterminisme La nécessité était devenue une drogue, la prédestination une grâce. Le quiétisme et le jansénisme sont des mystiques de la nécessité. Pascal est le premier adorateur des machines. 
La modernité est un rêve de programmation de prédestination afin de maximiser le bonheur humain. Le mysticisme de la modernité est un désir de paradis qui ne peut accepter les religions. C'est le culte de la singularité technologique.
Dieu n’est pas mort au XX ième siècle, il a changé de nature pour devenir un objet technique.
La modernité est donc une révolution quiètiste ici et maintenant. Paradoxalement cette révolution n'est pas tranquille, c'est le signe de son impatience, agitation merveilleuse car aspiration à la fin de l'histoire.

Pourquoi cette agitation ? Elle veut achever et verrouiller le monde ancien  (Ballanger rejoint les thèses de Muray)


La modernité aura donc été une pensée de la singularité, ou plutôt une passion prolongée et secrète pour la stratégie d’un monstre sans stratégie, dont on rêvait en secret qu’il ressemblasse à Dieu. L’histoire était sacrifiée en offrande aux machines. Tous les systèmes philosophiques du grand siècle s’achèvent sur cette ultime question : Dieu est-il soumis aux vérités mathématiques? La modernité va soumettre cette interrogation à un protocole expérimental irréversible et massif.

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Texte passionnant, très éclairant et pour ma part très convaincant...
On peut voir la modernité comme cette tentative de hâter l'apocalypse. Détruire l'ancien monde, un messianisme technologique détruisant la trace du monde ancien. 
N'est ce pas la tentative de voler ce que Dieu veut donner. (la promesse de la fin de l'histoire,  sa parousie). La modernité n'est elle pas un exemple parfait du péché originel ? La globalisation, le libéralisme (et même le communisme) ne sont ils pas des simples symptômes de ce singularisme technique tant désiré.
Au lieu d'une recherche du royaume de Dieu, nous jouons sur tous les mécanismes de la violence. La modernité comme la précipitation diabolique de l'apocalypse, d'une fin de l'histoire fantasmée et rêvée.

Mais... Aurons nous assez d'énergie ? cette guerre avec les robots existe-t-elle ? Est elle le symbole de notre perte d'humanité. Peut-elle tenir ? Notre crise actuelle n'est elle pas aussi une fissure dans ce grand rêve ?

Bref, je n'ai pas fini de penser à ce texte que je vous encourage à lire...


De mon coté, j'espère lire (mais pas tout de suite) le premier roman du monsieur...

En attendant il y a aussi cet interview à l'époque où il écrivait son premier livre sur Houellebecq.




Pour la bonne bouche, un bonus éclairant sur la grande époque moderniste française.

Gérard Théry : "Steve Jobs s'est largement... par economiematin

jeudi 6 septembre 2012

Noces des journalistes et politiques - échange et féminité

Je conseille vivement cet article  paru sur le site causeur.
L'auteur se fait appeler "noix vomique"... Pourquoi pas.

Certes, c'est un article d'actualité...
Certes c'est un article polémique....
Mais il y a plus que cela.

L'auteur donne d'abord quantité d'exemples d'une situation étonnante dans le milieu politique français : L'abondance de couple politico-médiatique.

Certes, on pourra arguer que c'est une minorité de couples dans ces milieux mais malgré tout l'article aborde ce sujet très contemporain sous un angle original. Il est flou sur certains détails mais c'est son objectif qui importe et je crois qu'il éclaire là un symptôme moderne.

Que dit il donc ?
L'auteur se demande pourquoi cette attirance entre les hommes politiques et les femmes journalistes à notre époque ?

L'auteur pense trouver la raison profonde dans l'anthropologie : l'étude des clans, des structures de parenté et de l'échange des femmes.

Les clans, car la politique est une affaire de clan. L'exemple du parti socialiste français avec son "tonton" et les promotions actuels est assez clair.
Les structures de parenté, l'auteur distingue une exogamie factice de la part de notre milieu politico médiatique. Les hommes politiques (monde essentiellement d'hommes..) se marient avec les femmes journalistes (féminisation importante de la profession). Deux mondes bien proche en pensée et en formation.

Pour Levy Strauss, à partir de son étude des peuples primitifs, montre que la base de ses structures de parenté est l'échange des femmes. Comment les femmes d'un groupe sont perçues et comment sont elles échangées et avec qui ? (Emmanuel Todd tient ces questions en haute importance dans son analyse démographique...).

La femme, tout comme peuvent l'être les passe-droits et le prestige est la monnaie d'échanges entre deux groupes se rapprochant. Épouser une femme, cela peut être soumettre le monde de l'épouse que donner des prérogatives à celui-ci. Pour l'auteur, c'est bien ce qui se passe aussi en France dans le monde politique, pour preuve :  les subventions énormes pour les principaux journaux ne vendant plus assez.

Deux groupes, deux sexes différents mais deux mondes ayant fait les mêmes études, écoles et ayant plus ou moins la même pensée.
Le discours et le compte-rendu, le pouvoir et la fascination du pouvoir, la création et l’interprétation. Tel est ce mariage.

L'auteur semble nous dire que le grand prêtre de ce mariage (et le père de la mariée ?) est le banquier. 
La conclusion est féroce : Quand il y a féminisation d'un métier, les structures anthropologiques élémentaires rentrent en jeu, il y a perte d'indépendance vis à vis des pouvoirs réels("elle servent la soupe aux politiques"). Connivence ? Non, une certaine logique légitime du mariage. Fausse subversion journalistique pour un mariage passionnelle entre la politique et les médias. L'argent bénit le tout. Et nos médias sont en crise et ne peuvent (presque) plus se permettre d'être de véritables contre-pouvoirs.



La féminisation est un sujet que Zemmour aborde de temps en temps aussi. 
Plusieurs questions viennent. Se méfier de la féminisation à outrance d'un métier n'est il pas légitime ?  Comme il l'est aussi de s’inquiéter des symptômes de dépendance de nos principaux quotidiens.

Peut on nier la dimension d'échange entre les femmes et les hommes ? 
Chesterton, dans son "Le monde comme il ne va pas", analyse le féminisme comme une rémission des femmes aux valeurs masculines. Ce qui peut paraître une résistance et une lutte pour des droits se transforme en un déchaînement des puissances masculines. Libéralisme sexuel (Houellebecq), libéralisme économique (Soral). 
La perception féministe de la féminité comme subordination est cruellement présente quand on pensait s'en éloigner...  L'article de causeur nous en donne un exemple cruel dans un monde où la pensée féministe est comme acquise.
De ce fait, l'arrivée en force des quotas devraient nous inquiéter. Qui pose la question de la relation complexe entre les hommes et les femmes dans ce débat ? Pourquoi n'est ce plus possible ?
Qu'aurons nous à échanger si nous devenons rivaux en tout?
Cet article pose la question de l'amour tout de même ? Est ce une ruse ? Comment percevoir la différence sexuelle sans naïveté, ni cynisme ?

Ce blog est aussi fait pour se poser ces questions.

mardi 4 septembre 2012

Désenchantement - Brassens et Batman

D'abord, "Le grand Pan" est une belle chanson

Ensuite, j'ai beaucoup pensé à elle, en lisant les tentations de Saint Antoine. Plus particulièrement, quand nous voyons les dieux de l'Olympe mourir.
Brassens, a imaginé aussi cette mort des grands dieux grecs et latins. Il l'imagine car il regrette la disparition des dieux accompagnateurs. L'époque où chaque moment de vie retrouvait sons sens par la personnification des vertus de ceux ci en un Dieu. Ici Brassens donne l'exemple de l'alcool, des amours et de la mort. Il est nostalgique : comme tout devait être plus beau avant. l'alcool était fête de l'amitié, l'amour sentimental était un rite de l'amour de ce monde et la mort faisait partie de la vie. Et aujourd'hui ? C'est fini. Plus rien n'a de sens et tout est triste. Pourquoi ? La bande au professeur Nimbus est arrivée ! La science en révélant les causes a pu nous priver des récits, des contes qui nous permettaient de nous faire comprendre le monde non pas seulement dans sa matérialité  mais dans une compréhension plus globale. La science croit enlever tous les récits sans voir qu'elle nous en impose d'autres (illusion de la science...)
Brassens chante encore que, bientôt... face à ce désenchantement global, le Christ partira. Fin du Christianisme, vue comme la conséquence d'une humanité dénaturée et "pauvre-typisée"



Pour un horrible Girardien, c'est une chanson merveilleuse mais auquel je donnerais quelques modifications. Brassens ne fait aucun lien entre la croix et la fin des dieux grecs. Il ne voit pas la généalogie de la révélation chrétienne et celle de la révélation positiviste qui pour moi est relativement claire...
Autre paradoxe. Le grand Pan est il mort ? Qui est il celui là,? En creusant à peine, on découvre chez ce dieu à apparence mi homme - mi bouc (émissaire ?) une relation avec l'imitation et une description du dieu de la foule hystérique et du lynchage. (voir wikipedia notamment), protecteur des troupeaux de mouton. Comme si les grecs avaient vu la capacité de l'homme à se transformer en mouton suivant une foule aveugle.

Jamais aussi clairement aussi, nous pouvons voir la descendance du bouc-émissaire dans la fondation mythologique.


Nietzsche faisait remarquer qu'en occident nous n'avons plus eu de nouveau Dieu depuis deux mille ans. Lui-même écrivait pour la mort de Dieu, mais plus clairement pour son meurtre pour revenir à un monde de nouveau rempli de Dieux archaïques.

Alors le grand Pan a disparu ?
Il se meurt, mais il est toujours vivace. l'homme est toujours cette machine à créer du sens, à raconter des histoires même quand ses histoires sont tues.

Quelles sont nos histoires maintenant ? il y en a partout....

Celle de Batman a retenu mon attention et plus particulièrement cet article paru sur Itinerarium lors de la sortie du dernier épisode au cinéma.
Cet article montre (au delà du grand spectacle), la dimension mythologique de l'oeuvre et plus généralement l'univers des super-héros et des comics book.
Je n'ai pas vu le film ni les épisodes précédents mais l'auteur (Maxime Roffay) nous montre en quoi ce film est la mythologie de notre époque désenchantée. Quelle mythologie pour un monde qui croit de moins en moins bien à la mythologie ? Tout devient ambivalent et rempli de mauvaise conscience. Derrière tout mythe, il y a "le réel et le tragique de la violence dont on se divertit".
Désenchantement, on ne peut plus être violent sans mauvaise conscience, nos super-héros non plus... et donc ne peuvent plus être de vrais demi-dieux auxquels on croit aveuglement

Alors, comme dit le Jésus de Brassens, "j'ai bien peur que la fin du monde soit bien triste." ?

C'est possible (voir là), mais cela me rappelle, une phrase d'un conférencier catholique pour qui " l'évangile, c'est le seul conte de fée vrai."
Je fus choqué à cette époque par la comparaison. Mais c'était une manière de dire, il demeure un chemin beau, juste, vrai, réel de donner un sens à chacun de nos gestes et de faire de nos vies un nouvel enchantement. 

La Passion et la résurrection du Christ.



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Du temps que régnait le Grand Pan,
Les dieux protégaient les ivrognes
Des tas de génies titubants
Au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu'un homme vidait les cruchons,
Qu'un sac à vin faisait carousse
Ils venaient en bande à ses trousses
Compter les bouchons.
La plus humble piquette était alors bénie,
Distillée par Noé, Silène, et compagnie.
Le vin donnait un lustre au pire des minus,
Et le moindre pochard avait tout de Bacchus.

{Refrain:}
Mais en se touchant le crâne, en criant " J'ai trouvé "
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement,
Chasser les Dieux du Firmament.

Aujourd'hui ça et là, les gens boivent encore,
Et le feu du nectar fait toujours luire les trognes.
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes.
Bacchus est alcoolique, et le grand Pan est mort.

Quand deux imbéciles heureux
S'amusaient à des bagatelles,
Un tas de génies amoureux

Venaient leur tenir la chandelle.
Du fin fond du champs élysées
Dès qu'ils entendaient un " Je t'aime ",
Ils accouraient à l'instant même
Compter les baisers.
La plus humble amourette
Etait alors bénie
Sacrée par Aphrodite, Eros, et compagnie.
L'amour donnait un lustre au pire des minus,
Et la moindre amoureuse avait tout de Vénus.

{Refrain}

Aujourd'hui ça et là, les coeurs battent encore,
Et la règle du jeu de l'amour est la même.
Mais les dieux ne répondent plus de ceux qui s'aiment.
Vénus s'est faite femme, et le grand Pan est mort.

Et quand fatale sonnait l'heure
De prendre un linceul pour costume
Un tas de génies l'œil en pleurs
Vous offraient des honneurs posthumes.
Et pour aller au céleste empire,
Dans leur barque ils venaient vous prendre.
C'était presque un plaisir de rendre
Le dernier soupir.
La plus humble dépouille était alors bénie,
Embarquée par Caron, Pluton et compagnie.
Au pire des minus, l'âme était accordée,
Et le moindre mortel avait l'éternité.

{Refrain}

Aujourd'hui ça et là, les gens passent encore,
Mais la tombe est hélas la dernière demeure
Les dieux ne répondent plus de ceux qui meurent.
La mort est naturelle, et le grand Pan est mort.

Et l'un des dernier dieux, l'un des derniers suprêmes,
Ne doit plus se sentir tellement bien lui-même
Un beau jour on va voir le Christ
Descendre du calvaire en disant dans sa lippe
" Merde je ne joue plus pour tous ces pauvres types.
J'ai bien peur que la fin du monde soit bien triste. "

dimanche 2 septembre 2012

La tentation de Saint antoine - Flaubert

Trouvé dans un petit stand de livres en vacances. 
Il m'a accompagné lors de ma rentrée.


J'ai trouvé une fiche de lecture ici !
C'est d'abord un livre étonnant, un mélange de poème, de pièce de théâtre, de roman, d’encyclopédie.
Nous rencontrons donc Saint Antoine du désert ermite du 4eme siècle, nous allons connaître, selon Flaubert, ses véritables tentations. Tentations retranscrites, originellement, par ses disciples, parlant de phénomènes hallucinants, violents et source de méditation artistique depuis des siècles.
Flaubert va nous montrer les différentes étapes des tentations, il y a bien sur les tentations des sept péchés capitaux, toujours mises en valeur, comme celle de la luxure. Éternel scandale de l'homme seul...(Même Méliès s'y est intéressé)
Par la suite, les tentations de Saint Antoine vont se faire plus métaphysique, philosophique et intellectuelle.
Pourquoi les dogmes, pourquoi l'isolement ? C'est aussi à ce moment que le livre devient un formidable catalogue. D'abord un tourbillon des hérésies connues à cette époque, Antoine voit passer devant lui tous les défenseurs principaux des thèses combattues par l'Eglise de ces siècles. Il y donne un merveilleux résumé des préoccupations et du foisonnement intellectuel et spirituel de cette époque. il nous rend vivants les préoccupations de ce temps et les combats du dogme après l'arrivée du Christ.
Puis petit à petit, toutes les religions apparaissent et parait devant nous la foule, la farandole des dieux présents de notre monde connu, les indiens, les égyptiens, bouddha, la gnose, la magie, les dieux Païens  Appolonius, Ormuz, les dieux grecs se mourant, les imaginations, chacun se présente et tente de convaincre Antoine .
Enfin apparaît le diable, il est une sorte de philosophe, métaphysicien nihiliste relativiste et en même temps invitant à l'adorer. Que sais tu de la réalité Antoine? Tu ne sais rien. Adore moi.
Viennent ensuite les tentation du suicide, encore une autre érotique, viennent ensuite la chimère et le sphinx, symbole des vanités mondaines et de la connaissance. D'autres chimères viennent encore...
Le livre se termine par le soudain monologue d'Antoine où il crie son plaisir d'être vivant et son désir d'appartenir à la matière. Au coucher du soleil, Jésus lui fait un signe, il peut enfin s'endormir en faisant son signe de croix...

Ce livre est incroyablement érudit, il ranime notre curiosité pour des époques, la perception de la religion pour les hommes, les civilisations, il éveille sur l'incroyable machine à dieux qu'est l'homme. Comment sa perception du monde s'incarne dans les Dieux, les philosophies, les nuances théologiques. Et Antoine, et Flaubert ? Ils sont fascinés, attirés et révulsés. Attirés par la beauté, les appels, les arguments, l'esthétisme, la sagesse, la folie de la production spirituelle du monde. Révulsés par le sang, les comportements extrêmes, les mécanismes humains mis en jeu. Plus, ce livre me paraît le fruit du sentiment catholique et relativiste de Flaubert. Catholique, car Flaubert défend (me semble t-il humblement) les vérités catholiques mais il est emporté par le tourbillon universel philosophique et spirituel. Comment trouver la vérité ? Tout et le contraire n'a t il pas déjà été dit, comment trancher? Le faut-il ? Pour Gustave, "la bêtise consiste à vouloir conclure". Conclure, c'est choisir parmi tous ces gens, il ne nous restent plus qu'à voir mourir les dieux, philosopher avec le diable et échapper à la vanité du monde et du suicide. Quelle espérance pour Flaubert ? L'Art, la recherche de la vérité et de la bêtise, son livre lui même, sa lucidité...et peut être bien dormir convaincu que "l'être" est présent et nous fait un clin d’œil.
Mais, ces tentations, ne sont elles pas celles de notre temps. Le nihilisme philosophique ainsi que la tentation relativiste. En lisant ce livre, j'avais la vision d'internet, son mitraillage permanent du monde, de ses pensées, de ses hérésies. Cette tentation de Saint Antoine ne s'est elle pas généralisée à notre époque. en qui mettre sa confiance quand tout le monde contredit tout le monde. Ce livre nous permet de rentrer dans le confusionnisme de notre temps et de creuser notre situation. il nous permet de voir aussi que nous sommes ce que nous pensons et croyons (quand bien même nous ne le savons pas.). 
Plus tard avec Bouvard et Pécuchet, Flaubert refera une nouvelle encyclopédie, l'encyclopédie des sciences essayées par les deux héros échouant sans cesse. Comment appréhender notre monde scientifique ? Comment s'échapper de la bêtise universelle ???? (internet ?)
Comment se lover dans les draps de la vérité?
Ne sont ce pas les questions d'Auguste ?



Pour finir, un film retrouvé sur ina.fr. Reportage sur la mise en scène par Jean Louis Barrault au théâtre de l'Odéon des tentations de Saint Antoine, avec un jeune Maurice Béjart et une vision intéressante du sujet.

jeudi 30 août 2012

Père Marc Lambret - Eucharistie, Foi et dévoration

Curé parisien, Marc Lambret met à disposition sur internet ses sermons, conférences. J'y puise donc régulièrement des trésors de sagesse chrétienne, des explications théologiques lumineuses, un manuel de savoir vivre de chrétiens conséquents. Toujours l'impression d'aller à l'essentiel sans intellectualisme forcené ni de faux gros bon sens.

En Août dernier, lors d’Évangiles du dimanche tournées vers l'Eucharistie, deux sermons ont retenu mon attention.

Le premier part de la proximité étymologique entre adoration et dévoration (bouche). Ensuite selon le père Lambret, elle montre aussi le chemin de l'amour, de l'adoration à la dévoration, signe du danger de l'amour, du rapprochement et donc d'utiliser l'autre selon ses besoin ou inversement. Il développe en parlant de la tendance actuelle de se fier uniquement au sentiment. C'est selon lui "se livrer à la violence et au risque de dévoration contenue dans l'adoration." C'est, je crois, bien représenté par la mode actuelle de la représentation Eros et thanatos dans la représentation amoureuse contemporaine teinté de désillusion et de ténèbres (quand ce n'est pas sirupeux...)
Lambret montre ensuite pourtant que c'est le chemin auquel nous invite Jésus : Jean 6, 51 "Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour le salut du monde."
Et tout cela doit mener à l'oratio, non plus les relations destructrices mais les relations d'unité où chacun garde son identité telle la relation trinitaire.
L'Eucharistie comme ce qui apprend à bien aimer... A exorciser la tentation d'absorber l'autre.... Le baiser comme signe de la beauté de l'amour et de la possibilité de sa perversion (soit trinité, soit narcissisme exterminateur...)




Le second  signale (je ne l'avais jamais vraiment remarqué) comment Jésus a à faire avec les questions du "comment" de l'Eucharistie. Jean 6 52 : "Comment cet homme peut-il donner sa chair à manger?"
Marc Lambret se rend à l'évidence. Jésus ne répond pas à cette question. Il répond au "Pourquoi?" juste après mais pas à "Comment ?". Faut il s'en contenter ? Oui, si nous faisons confiance alors nous aimerons comprendre comment nous et son Eglise nous vivons de lui, développe Marc Lambret.
Plus que nulle part ailleurs, la dimension de la foi est présente dans la religion catholique à cet instant. Je fais confiance en ce que dis Jésus et à l'Eglise qui a rapporté son message jusqu'à moi. Je conçois ce qu'il y a de fou. Mais comme nous l'avons vu précédemment avec Orléan, dans un post précédent, nous sommes des êtres de confiance, et ce en quoi nous donnons confiance, là est notre trésor, notre monnaie commune.
Monnaie commune que nous mangeons.
"L'argent ne se mange pas", le proverbe célèbre prend désormais un autre sens... L'argent ne peut pas être un bonne monnaie car il n'est pas adorable, il ne peut pas être dévoré.




On ne peut jamais tenir l'Eucharistie par un point, la résumer facilement, elle est à l'intersection de toutes les dimensions humaines. Ces deux sermons aident à en visualiser quelques uns....