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samedi 9 novembre 2013

La religion pour la démocratie - Marc Lambret

Apologie Chrétienne moderne, le père Marc Lambret, dont j'ai déjà quelquefois parlé sur ce blog, tente de renouer le dialogue avec la modernité. Pourquoi ce qu'il nous reste de mieux à faire est de prendre le risque de la foi chrétienne ?




Après avoir dessiné un tableau d'une situation de crise culturelle et humaine, Marc Lambret dessinera plus précisément le tableau de la France moderne. D'abord, il souhaite briser les mauvais réflexes intellectuels de notre temps:

- Il réhabilite le terme "religieux" (il n'y a pas de terme plus noble pour un homme). L'être, c'est être responsable vis à vis de la vie, c'est l'homme qui veut être digne de vivre selon sa conscience. Les grandes religions sont les grandes traditions humaines qui sont les plus exigeantes avec ce sens de la responsabilité et de conscience. La religion est rationnelle, elle place au cœur de sa recherche le sens, la justice, le bien et le mal pour l'humanité.



- Dieu ? Considérons le d'abord comme notre grand point d'interrogation, notre grand inconnu, pourquoi l'enlever de l'équation ? De toute façon, tout dépend de nos actes. Pourquoi faire des actes bons ? 
Ils sont toujours le fruit de notre perspective de sens pour une humanité responsable. 

-Notre influence biblique, paradoxalement, ne nous permet plus de réfléchir le sens religieux universel. Les humanités grecs et latines sont pourtant, en quelque sorte, le trésor de la "religion" (souvent sans dieu) des anciens. Nous sommes les fruits de l'originalité biblique d'un Dieu d'alliance. C'est notre chance et notre difficulté de penser l'universalité religieuse qui n'est pas un détail accidentel des homo sapiens mais ce qui en eux est essentiel pour survivre et s'instituer.

-L’agnosticisme est un rationalisme refusant toute métaphysique. Pourtant la science ne peut pas aller jusque là et le doute de cette école n’atteint jamais leur propre scepticisme. L’agnostique ferme des chemins, ce qui peut lui rendre absurde la réalité du beau, du bon et du vrai. Cet agnosticisme se pose des questions limitées sur la violence antithéiste du XXeme siècle. L’athéisme humaniste part d’un bon je-ne-sais-pas, mais le flou et l’incohérence domine sur tout ces sujets.
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Lambret propose ensuite une thèse originale qui découle de la première partie du livre : les français ont une religion. C’est la religion de la démocratie. 
La laïcité est devenu un pilier de la concorde nationale avec pour but d’empêcher toute violence entre religion et pouvoir. Reconnue par l’Eglise catholique comme séparation entre pouvoir politique et religieux. (JPII et droits de l’homme, La congrégation pour la doctrine de la foi a pu défendre cette laïcité car elle respecterait au mieux les vérités procédant de la connaissance naturelle des hommes.) Il nous faut désormais coopérer pour trouver ce qui est bon pour la nature humaine. Et c’est ce que recherche notre époque moderne après les terribles guerres du XXème et le vide laissé par les traditions religieuses. Habermas et Rawles, les deux grands théoriciens sociaux pensent que la démocratie se suffit à elle-même, les religions peuvent servir pour les moments les plus sensibles et intimes mais la structure démocratique suffit pour le chemin de concorde humaine, nous sommes aussi le sommet de l’émancipation par les lumières et la raison. Mais  les événements leur donnent tort, il n’y plus que crainte, peur de l’avenir, nous sommes redevenus des païens pessimistes et raisonnables. Cette religion de la démocratie qui veut utiliser toutes les autres pour son ordre se rend compte malgré tout qu’elle ne peut pas prendre le pouvoir liturgique total (au mieux, elle n’est pas crédible, au pire, elle est dangereuse). 
Pourtant, l’espérance demeure, les gens veulent toujours changer le monde…. Oui, nous avons développé notre raison au point de croire que notre capacité de maîtriser et diriger notre raison était sans borne. Hubris ! (né de la perspective inouïe de la révélation du Christ et surtout de la sécularisation des doctrines)


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Le père Lambret souligne aussi nos problèmes de rationalité par notre refus de la notion d'autorité.
La raison est la capacité de nous rendre à la vérité en groupe, d’énoncer la réalité, de s'en approcher. La raison naît du dialogue et de l’annonce d’argument. Lambret tente de nous montrer en quoi ceux là sont toujours d’autorité. L’autorité est créatrice de sens tout en étant soumise à la réalité. La critique est intérieure à la confiance. Le fait est toujours consensus.
C'est en cela que la démocratie est un beau programme, tout homme est digne de participer à la loi et elle permet le dialogue le plus fructueux possible. La démocratie est la structure fait pour cet espoir de vérité, mais l'absolutiser n'aide en rien. L’homme a gardé les promesses du bonheur démocratique et entrevoit aussi un processus destructeur.  


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Faisons le point sur le sécularisme qui a conduit cette transformation.
Jamais l’expression aller dans le mur a été autant répétée, signe de la perception de la linéarité historique des modernes et des inquiétudes sur la perte d’horizon de ceux-ci. Le rêve de maîtrise est devenu obsession impossible. La rationalisation et l’autonomie du droit ont eu des conséquences incroyables. La légalité a pris le pas sur la légitimité. Or, la complexité de la loi et de la technique nous isole, notre conscience est désarmée, nous avons quitté l’arbitraire à une servitude que nous parons de notre assentiment. Nous sommes rouages. Nous vivons leur étourdissement et leur incompréhension. Parallèlement notre abandon de la métaphysique ne nous permet plus de réfléchir la fin de l’homme. Pourtant nos décisions ont toujours des bases anthropologiques et métaphysiques. Mais nous avons perdu la sagesse et nous nous croyons  affranchis des conditions d’origines de l’humanité. Comment ne pas voir que l’humanité n’est jamais dans le dépassement  de la religion et que celle de la démocratie est trop faible et qu'elle nous empêche de vivre intelligemment la période de crise, même si venant d'un cadre pouvant être fructueux.


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Et si nous étions chrétiens ?
Enfin, Lambret nous montre que ce que la société garde de sa foi chrétienne est très faible mais que ce petit reste est souvent meilleur que ce que tente d’apporter la nouvelle religion démocratique. Le Christ nous a conduit vers des sommets lumineux où nous ne pouvons revenir sans lui. C’est la crise de la sécularisation. (exemple du mariage, malgré les malheurs du couple, les gens veulent se marier à l’Eglise.)
Lambret nous invite à redécouvrir la beauté et la rationalité des sacrements chrétiens, et tout spécialement du mariage qui se fonde par deux baptisés qui veulent aller au bout de la logique du Salut par le Christ et de la recréation du monde dont le baptême est le sacrement. Ce mariage est le symbole de l’alliance entre Dieu et les hommes. Alliance non sans chute mais toujours avec proposition de réconciliation.
La foi catholique, encore est un scandale car elle propose de sauver toute l’histoire humaine, chaque homme doit être arraché du néant. Tout cela viendrait de Jésus, fils de Dieu incarné qui a fait de sa vie un sacrifice pour la rédemption et le salut du monde. Toute le crédo peut être tourné en dérision en rengaine mais il y a ici une force comme il n’y en a nulle part ailleurs, Jésus est l’accomplissement inattendu de nos désir d’union d’amour universel. 

Bref Lambret montre combien nous avons à gagner à prendre au sérieux la proposition chrétienne. Arrêtons avec nos fausses religions, nos idolâtries, redevenons rationnel et embrassons ce qui nous permet de voir juste sur la réalité, nos expériences, nos relations et nos espoirs, embrassons le Christ. Sa parole et son corps sont le lieu surprenant mais véritable de notre communion .


Résumé du livre par chapitre :

lundi 19 août 2013

Eric Zemmour sur le féminisme, la virilité et le couple


Sur une video datant de la parution de son livre, le premier  sexe, Zemmour diagnostique un malaise dans la modernité sur la question de la différence des sexes. Plus que cela, il voit aussi un terrorisme intellectuel.
Selon lui, il nous est imposé, peu a peu, indifférenciation des sexes et ses conséquences. Tout le monde, hommes ou femmes, peut tout faire, l'égalité des sexes (bien mal définie) est une obligation historique et même la personnalisation d'un certain progressisme auquel il ne reste plus grand chose... Qui ne pense pas ainsi est un macho (ce qui est devenu aussi infamant que facho) donc un homme violent contre les femmes. C’est un qualificatif qui vise la mort sociale. L’indifférenciation est en chemin... 

Pourquoi ? Que s’est il passé ? Zemmour pense que les hommes ne veulent plus autant de responsabilité. La virilité, l’identité des hommes face à la guerre s’est transformée depuis 14-18, de plus le capitalisme veut des consommateurs, des individus interchangeables et manipulables et non des hommes critiques et producteurs. Il ne faut pas oublier les féministes et les lobby gay travaillant dans cette direction.

Cette indifférenciation rencontre un autre phénomène, l’instauration du couple roi. Il n’y a plus l’intérêt de la famille. C’es aussi pour cela qu’il y a tant de divorce, le couple a été sur-investi au point qu’il ne peut répondre à toutes les attentes...

Tout est chamboulé, les hommes sont terrorisés et les femmes avouent à demi mot leur malheur de ne plus compter sur les hommes.

Zemmour s’insurge contre la supercherie féministe. L’invention de la femme victime et oubliée d’une société machiste est une illusion née de bourgeoises voulant avoir les premiers rôles de intelligentsia, refusant la différence sexuelle et refusant le génie masculin comme il est présenté dans l’histoire. Génie que Zemmour explique par la capacité de transgresser.

Enfin, il pense que toutes ces folies conduisent à imposer le désir féminin à l’homme, celui qui réconcilierait désir et amour. Déjà, l’homme du 19ème a recréé le mariage de convenance et le bordel.

Les conséquences de ce chamboulement peuvent être la soumission des hommes (et le malheur des femmes) ou bien la virilité humiliée et "ressentimentale" que Zemmour voit dans le porno actuel et dans un machisme chaotique de banlieue. Revanche....



Quelle virilité pour les hommes d'aujourd'hui ?





Comment ne pas penser à ce poeme de Vigny après écoute de la vidéo....

La Femme est à présent pire que dans ces temps
Où voyant les Humains Dieu dit : Je me repens !
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome,
Et, se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.


Comment ne pas partager cette impression de malaise sur cette question. Malaise ressenti par nos expériences personnelles, nos observations sur le militantisme de l’indifférenciation et nos propres doutes inavouables de génération de chrétiens féminisés. C’est en cela que je peux me sentir proche de Zemmour. Je crois qu’il cible de vrais problèmes. L’indifférenciation (donc), la recherche de la virilité perdue, le divorce de masse, la différence des désirs....


Mais, si j’aime entendre un avis aussi tranché, je ne partage pas toujours l’avis de Zemmour sur ces questions.

En particulier sur la question du couple. Zemmour regrette ces couples féminisés où l’homme s’astreint ou fait semblant de s’astreindre à une fidélité qui n’est pas faite pour lui. Les chrétiens aurait créé ce mariage d’amour et de fidélité par folie et par intégration forcée de valeurs féminines dans le couple. Nous en vivons le drame aujourd’hui, où tout n’est que déception par attente démesurée. Zemmour semble dire que le couple bourgeois balzacien (avec une danseuse quelque part) fut une victoire des hommes dans ce rapport de force éternel. Zemmour ne se révèle-il pas un continuateur de la guerre des sexes ? Il analyse l’indifférenciation actuelle comme une hubris féminine malheureuse qui imposerait son désir et sa sécurité aux hommes.

Le couple d’amour serait donc une légende dangereuse.

C’est bien sur très éloignée de la perspective catholique. Le couple homme-femme aimant est image divine. Le désir partagée dans l’amour, signe divin. Tout amour humain prend modèle de l’amour de Dieu pour son peuple puis Son Eglise. Rencontre, désir partagé et communion. Cela ne se fait pas sans malentendu, piège, désillusion, pardon dans notre humanité blessée. On ne peut pas reprocher aux jeunes générations de croire que dans l’amour du couple se trouve ce qui vaut d’être vécu. On peut regretter de voir qu’il ne comprenne pas la vertu de chasteté, de séparation (à propos de ce terme, je me réfère toujours à ce texte). Quand au désir masculin, il doit apprendre la frustration....

Ensuite, le génie des hommes seraient la capacité de la transgression. Je ne suis pas très sensible à cette particularité masculine. Si transgression veut dire plus grande capacité de violence, cela me semble juste. Ou bien l'homme, contrairement à la femme ne veut pas être le bon élève, il veut devenir prof à la place du prof... Mais Zemmour ne développe pas la notion de complémentarité des sexes, ni leur sens. Dans cette relation de complémentarité qui symbolise la réconciliation entre Dieu et sa créature, la femme est le symbole de l’humanité dont elle fait partie et l’homme est le symbole de Dieu qu’il n’est pas.

Mais maintenant, je dois laisser la parole au père Marc Lambret et prendre deux extraits de deux conférences données autour de ce sujet. Ces extraits comme ces conférences me semblent lumineuses sur cette question.







Dans l’attente du salut, par la grâce prévenante de Dieu, l’homme n’a pas oublié tout à fait le bonheur de la vie et celui qui en est la source : il garde au cœur la recherche de son créateur et le goût du bien, c’est-à-dire de l’amour. En particulier, il ne cesse de poursuivre le bonheur de s’aimer, homme et femme, lorsque chacun est ce qui peut absolument combler l’autre de joie, et que chacun s’y emploie de tout son être, sans restriction ni calcul, et que le plus grand bonheur de chacun est de rendre l’autre heureux.


La dégradation et la perversion de cette situation advient lorsque chacun se met à craindre et jalouser le pouvoir qu’a l’autre sur lui. Tel est le sens profond de l’expression : ils virent qu’ils étaient nus. Avant la transgression, l’homme et la femme étaient "nus sans se faire pâlir", c’est-à-dire qu’ils étaient à la fois puissants (autre sens de arum) et vulnérables (sens figuré de la nudité) sans que chacun n’inspire à l’autre de la peur ou de l’envie, parce qu’il n’y avait entre eux que confiance. C’est la rupture de cette même confiance entre Dieu et eux de leur côté qui se répercute dans leur relation mutuelle. De même que l’homme se met à craindre et à envier le pouvoir créateur de Dieu, au lieu de l’accueillir en toute confiance puisqu’il est toute bienveillance, de même l’homme et la femme se mettent à craindre et envier chacun le pouvoir de l’autre sur lui, précisément en rapport avec la procréation, le pouvoir de donner la vie. C’est ce pouvoir qui donne toute son importance réelle et symbolique à l’acte sexuel, et l’on ne cesse de désirer l’exercer, d’une part pour vérifier qu’on possède bien le sien, le pouvoir de son propre sexe, et d’autre part pour tenter de capter et d’acquérir, en quelque sorte, celui de l’autre. On voit bien que ce désir est, de soi, insatiable. Il ne peut bien se réaliser que dans l’alliance conjugale où, sur une parole échangée, chacun accepte d’être tout entier pour l’autre, librement, exclusivement et pour la vie.


La différence sexuelle est l’inscription dans notre humanité de son origine divine et de sa vocation à être "épousée par Dieu" et ainsi divinisée. La perturbation du bonheur qu’il y a à être homme et femme et à s’aimer mutuellement comme tels est le signe et la conséquence du péché qui est entré dans le monde, entraînant avec lui la mort. La réussite de l’amour conjugal est un signe par excellence du salut, c’est pourquoi le mariage des baptisés, sanctifié comme tel, est un sacrement de la nouvelle et éternelle Alliance en Jésus-Christ.



Donc la masculinité et la féminité sont des signes complémentaires portés par l’humanité, des signes essentiels, qui disent d’où nous venons et où nous allons et sans lesquels il n’y a plus d’humanité : si ces signes venaient à disparaître avant l’avènement plénier de la réalité qu’ils annoncent, l’humanité serait informe et dépourvue de visage comme de sens. En même temps ce ne sont que des signes, au sens où, hommes et femmes, nous sommes l’humanité que représente le signe de la femme ; et au sens où, par les hommes et par les femmes, Dieu réalise son projet d’amour sur l’humanité, puisqu’il nous fait participer à son propre acte divin de réalisation de son dessein, ce dont la virilité est le signe.


Comme signes, ces signes de la féminité et de la masculinité, pour essentiels qu’ils soient, sont certes à garder et à cultiver, mais non pas à adorer ni à absolutiser. Et, comme signes portés par les uns et par les autres, ils sont signes pour tous. Ils ne sont donc sûrement pas non plus à accaparer. Les hommes n’ont pas à accaparer le signe de la masculinité, pas plus que les femmes n’ont à accaparer celui la féminité. Mais la tentation n’est pas la même dans les deux cas, car, si la femme porte le signe de l’humanité qu’elle est, l’homme porte le signe de Dieu, qu’il n’est pas. Il est bien naturel que l’on désire plutôt accaparer ou revendiquer le signe de Dieu que celui de l’humanité.

vendredi 21 décembre 2012

L'Eglise et la migration des hommes par Marc Lambret

Ci dessous est la tentative de résumé personnel de deux conférences du père Marc Lambret sur la question de l'émigration. Je penses que celles ci élèvent le débat et nous permettent de réfléchir plus largement sur ces questions. Se les poser, c'est bien sur s'interroger sur notre pauvreté et la relation sociale des hommes entre eux. Tout en relativisant les nations, la géopolitique et nos situations sociales, il nous invite à réfléchir profondément sur le sens de nos communautés, de nos traditions et de nos peurs...

La version originale est ici et .


Lambret veut faire face à la question de l’immigration, L’histoire de Babel et celle de Caïn et Abel seront les histoires qui nous suivront tout au long des deux conférences.
Celles-ci se sont déroulées dans les années 90 peu de temps après les évènements médiatisés des sans-papiers de l’église Saint Bernard à Paris qui eurent un très large écho. Lambret profite de cet évènement pour se poser la question de l’émigration et comment l’Église nous invite à réfléchir sur tous ces sujets.
Lambret commence à expliquer pourquoi ce sujet est important ici et maintenant et quels sont les risques pour chacun de nous.

C’est un sujet médiatique, politique, sociologique, spirituel et historique. Les problèmes sont liés à chacune de ces caractéristiques.
D’abord, il faut se méfier des médias. L'émigration est un sujet merveilleusement fascinant, aussi exotique, attirant l’empathie que créant des peurs de l’autre, de l’invasion. Excitation d'émotions formidables. Or ces émotions (principalement la peur) ne nous aident pas à mener une réflexion indépendante. L’anxiété (une peur innommée)  fait de nous des gibiers de manipulation.

Ensuite il y a plusieurs risques.
1 Dégradation politique due à l’évolution vers l’angoisse de la population
2 Risque sociologique, le racisme et l’accusation de racisme, deux fléaux mimétiques.
3 Risque spirituel, comment rencontrer et accueillir l’autre ?
4 Risque de l’invasion. Comment résoudre le formidable déséquilibre démographique et économique mondial dans un monde globalisé ?

Mais d’abord quelques réflexions. La migration ? C’est une histoire de toujours. L’histoire des hommes est aussi une histoire de la migration. Pas de peuple stable définitivement. Les peuples ayant une histoire sont ceux qui ont bougé, les autres, les oubliés sont ceux qui ont été exterminés ou absorbés. Chez nous, Clovis est celui qui vient de l’est. La fin de l’empire romain ? Est-ce les grandes invasions ou les grandes migrations ? Rome s’est défendu puis a géré puis a disparu. Bref, la question de la migration est une tendance lourde qui nécessite un point de vue à long terme aussi.
Alors aujourd’hui, sommes nous face à une population inassimilable et remarquable par son nombre ? Non plus, notre monde n’a jamais été aussi mondialisé et les techniques anciennes de migrations structurées par le meurtre des hommes et le vol des femmes sont moins douces qu’aujourd’hui.
Alors quelle-est la nouveauté ? Nous ne savons plus ce qu’est la solidarité humaine élémentaire, ce que veut dire appartenir à un groupe, nous vivons un oubli profond de la dimension sociale de l’homme.
Nous appartenons toujours à un groupe. La rencontre de deux hommes est toujours la rencontre de deux groupes. La compénétration de deux groupes  n’est jamais facile, mais le carnage peut ne pas être la règle.
Ce qui nous parait incompréhensible (la difficulté de la rencontre de deux groupes) est normal. C’est un problème inattendu que dans la mesure où nous croyons que l’homme est un sujet de droit autonome. Nous sommes face à l’impensé de notre philosophie moderne (universalisme individuel). Nous sommes, en plus, des technocrates organisateurs qui ne comprennent pas pourquoi la réalité ne s’applique pas à leur modèle.
Rien de nouveau, certes, mais que faire face à tous ces risques et à nos nouvelles incompréhensions ?

A Ecoutons ce que l’Eglise peut nous dire

I la nature sociale de l’homme (la réalité la plus ignorée.)
Comme énoncé dans la doctrine sociale de l’Eglise, un homme ne se définit jamais par lui-même mais par le groupe auquel il appartient, de cette observation découle (et s’explique par) le bien commun (les éléments matériels ou non qui unissent et symbolisent ce groupe). Ceci dit, il nous faut nous opposer à la fraternité humaine assénée comme une obligation. C’est une idéologie non efficace qui contredit toute expérience humaine de la différence de l’autre. Chez les chrétiens, la solidarité humaine universelle est compréhensible à partir de la notion de nature sociale.
L’expression même de "nature sociale de l’homme" indique une dialectique anthropologique fondamentale entre l’individu et le groupe, entre la personne et la communauté. Une "dialectique" parce qu’on ne peut pas placer l’une de ces deux réalités absolument avant l’autre. Et, si la communauté est tout entière définie par le fait de servir les personnes - ce qui est assez admis généralement - réciproquement, la personne est toute entière définie dans le fait de servir la communauté.
II Doctrine sur la distribution universelle des biens


La modernité est un déséquilibre perpétuel entre universalisme et particularisme entre propriété et distribution universelle des biens. Selon l’histoire et les évènements, nous oscillons entre des extrêmes. L’Eglise souhaite montrer comment chacun de ces éléments sont subordonnés aux autres. Universalisme et particularisme se marient entre eux dans l’Église et la propriété est légitimée dans la doctrine de l’Église que dans la mesure où elle est subordonnée à la distribution universelle des biens.


Cela nous permet aussi de pouvoir savoir si nous faisons partie d’une communauté : en examinant si nous avons un bien commun régi par une autorité convenable en vue de l’heureuse existence du groupe et de ses membres.
Ainsi dans une communauté qui a pris conscience de sa réalité communautaire, la politique est le règlement du bien commun, c'est-à-dire respect des personnes, prospérité du groupe, durée et sécurité d’un ordre juste… Comme une famille.

III accueil de l’étranger (d’abord il faut le considérer ainsi et nous considérer comme non-étranger)
Partout dans notre monde, il y aura lutte contre les iniquités, pour la justice. De cette nature sociale des hommes, de l’amour de Dieu, découle alors la dignité de chacun de ses membres, et donc de l’égalité de chacun et même de ses droits dans la communauté. Mais cette réflexion se développe aussi entre les communautés dont les relations entre elles sont comparables, et dans cette réflexion, bien sur, les plus riches ont des devoirs de justice (et notamment d’accueil) vis-à-vis des plus pauvres.

IV Amour prioritaire des pauvres.
Cette idée est au-dessus de toute revendication égalitariste. "Des pauvres, il y en aura toujours parmi nous" (cf. Mt 26,11 - Mc 14,7-8 - Jn  2,8). Idée folle pour notre temps. Pourtant la pauvreté est le signe de la vérité de l’humanité. Détresse et besoin de salut. La création gémit dans les douleurs de l’enfantement. 
Le Christ ne fait pas l’apologie de la pauvreté (n’oublions pas le premier mot de Jésus ressuscité, shalom, paix mais aussi prospérité, allégresse, fécondité). Mais Jésus appelle notre refus de l’exploitation des petits et des faibles. Et l’Eglise nous dit que l’amour des pauvres est incompatible avec l’amour des richesses ou avec leur usage égoïste (N° 2443 à 2449). Il nous faut entendre cette phrase dans toute sa force. C’est parce que notre société met son espérance dans les richesses plus que jamais qu’elle est devenue tout à fait incapable de comprendre ce que signifie l’amour des pauvres.
La modernité ne comprend pas ce dernier point et ne lui permet donc pas de comprendre l’humanité. Or la migration est liée à cette pauvreté.

B Ensuite, il faut comprendre anthropologiquement la question de l’émigration.
I Car pourquoi la migration sinon l’espoir de passer du malheur au bonheur. Et pourtant, il y a toujours cette ambivalence : Grande migration ou grande invasion ? Que faire quand on est fort, jeune, nombreux et en mouvement ? La normalité humaine marquée par le péché conduit ces mouvements vers le vol et la destruction. Oui, la migration, comme la pauvreté dit la nature humaine. Ici bas, tout n’est que recherche perpétuelle de patrie, recherche perpétuelle de vie meilleure. C’est seulement à partir de ce point que l’on peut penser les valeurs de la stabilité, de tradition.


D’où un paradoxe humain, si l’homme est un migrant qui veut bâtir, quand il obtient cela, il obtient une négation de lui-même. Comment sortir de l’impasse ?
Oui anthropologiquement, la migration est un phénomène ambivalent. C’est, d’un côté, un mouvement de misère : on est poussé à migrer par l’indigence, ou du moins par l’espoir d’une vie meilleure, et l’arrivée de migrants provoque, en général, une perturbation. Et, de l’autre côté, la migration est une sortie de soi libératrice pour l’homme : un mouvement positif, un mouvement d’espoir, un mouvement d’entreprise, un mouvement de quête, un mouvement purifiant, parce que pour bouger, il faut être léger, donc il faut abandonner le superflu, il faut discerner le plus nécessaire, le plus important. C’est un approfondissement, qui fait aller à l’essentiel, c’est le risque de l’aventure, c’est la possibilité de rencontrer ce qui est différent, et ainsi de s’enrichir humainement.



De l’autre coté, la stabilité est une autre ambivalence, regardons les "grandes civilisations" : Sumer, Babylone, l’Egypte, la Grèce, Rome, la Chine. Que fait l’homme quand il réussit sa stabilité ? Il développe une concentration humaine qui représente un énorme potentiel dans tous les domaines. Et en même temps, il développe des vices insoupçonnés auparavant. C’est le paradoxe de la ville, c’est le paradoxe de la civilisation, que cette concentration, que cette accumulation d’hommes et de biens soient sous un aspect un développement humain merveilleux et, sous un autre, l’aggravation de l’injustice et de la perversion jusqu’à l’abomination.


II Autre aventure essentielle de l’humanité : la rencontre de l’autre.

Sa différence culturelle nous arrive violemment à la figure mais l’intérêt de la rencontre n’est elle pas de se reconnaître semblable et dépasser l’altérité. Mais si nous faisons un avec les autres, il n’y a plus d’altérité…
La capacité d’entreprendre intelligemment l’accueil de l’étranger est un baromètre de la véritable valeur humaine de toute société…

Parisiens que nous sommes en particulier, nous sommes l’Occident moderne. Nous sommes structurés par l’idéologie occidentale moderne : idéologie individualiste et universaliste, stabilisée par l’idée que nous représenterions l’âge de la maturité de l’homme. Voilà l’origine de tous nos problèmes spécifiques. Il y en quatre particuliers.


1 Le racisme est lié à l’occident moderne. A la base, il existe une xénophobie ordinaire, sorte de timidité et de peur de l’autre et pour être véritablement homme, il faut savoir le surmonter. Mais le racisme, c’est ajouter l’erreur scientifique et très moderne de la distinction des races humaines. On ne cesse de nous dire que le racisme va contre la modernité mais non, il faut simplement considérer le couple moderne racisme et antiracisme (négation vers l’absurde de la différence) qui se rejoignent en tant que frère ennemi se combattant éternellement dans l’individualisme et le refus de la doctrine de la nature sociale de l’homme. (Autre exemple de la misère de la pensée moderne est le couple machisme (race masculine en force !!) féminisme (indistinction des sexes))



2 Négation du lien social. L’homme est seulement pensé comme un individu autonome et suffisant. Ainsi, le fondement du libéralisme est de nier le lien communautaire. Nous n’avons plus que des caricatures de lien social. Nous sommes encore emprisonnés par un couple de frères ennemis. Libéralisme et Socialisme dans les deux cas, la communauté n’est plus qu’une unité d’intérêt soit par contrat, soit par classe. Bref, encore une fois, nous ignorons la nature sociale de l’homme.

3 Nous ne savons plus qui nous sommes. Perte de sens de la communauté. En France ou en Europe, nous ne pensons plus qu’en part de gâteau et en termes de communauté économique.

4 Problème de pensée, nous ne savons plus ce qu’est un argument de tradition, d’autorité. La conséquence est que nous ne pensons plus, nous négocions.



C Salut en Jésus Christ


Qui sommes nous alors ? Si nous parlons de capacité d’accueil alors nous ne sommes pas tout le monde ?
Nous oscillons sans cesse entre deux absurdités. « Je suis citoyen du monde sans frontières » et « nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde ».
Quel est donc notre histoire, notre valeur spirituelle, notre moral ? Est-ce une perte si nous disparaissons ?
Le père Lambret nous dit que la France a besoin d’une conversion, d’une sérieuse critique de notre culture. Comment comprenons-nous l’homme, la famille ? Comment et pourquoi les personnes et les institutions peuvent elles être récompensées.
Chrétiens, nous croyons à une histoire de Salut. Cette histoire est migration. Enfin, parlons de Jésus, d’Abraham, eux qui n’avaient pas une pierre pour poser leur tête. Nous ne sommes que des immigrés et des hôtes (Genèse 23.4) (existe aussi Hébreux 13,14, 2Co51-10). Oui, les chrétiens restent étrangers à ce monde, ils aspirent à leur véritable patrie. Le monde reste une perpétuelle recréation par le salut réalisé par Jésus-Christ. De Babel à la Jérusalem céleste, de Caïn à la Pentecôte.
Bref, n’oublions jamais le mystère de l’humanité.
Nous sommes des migrants, nous avons un désir d’ailleurs, de fraternité profonde. Pourquoi sommes nous si séparés ? La différence de langue en est un bon symbole. Même si nous avons la même, certains proches peuvent ne plus rien se dire. La rencontre véritable se fait toujours dans la pauvreté, dans la découverte d’une fraternité semblable, la fraction du pain en est un exemple.
De Babel à Caïn, on peut voir que toute malédiction, tout malheur est lié à notre péché et l’oubli de la parole du frère, du soupçon du mensonge sur lui, ce qui conduit à la méconnaissance du frère à la rupture du lien, à la perte de la parole et au meurtre. (Abel déjà signe de Jésus).
Oui, la migration est ambivalente. Malédiction et figure de rédemption dans la pauvreté. L’histoire de l’homme est l’histoire de la restauration de l’homme dans son rapport à Dieu et à l’homme. De même la prospérité est ambivalente, celle-ci vécue dans le meurtre de Caïn est vécu contre Dieu.
Babel, c’est cela, la prospérité vécue dans la perversion et multipliant le cercle des meurtres et des vengeances. (s’emparer de l’égalité avec Dieu contre Dieu alors que cela nous était offert). A Babel, les hommes construisent efficacement le monument de leur satisfaction de désir de puissance et de gloire, les hommes sont moulus dans le projet insensé de se faire Dieu en collectivité en opposition à la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel comme un cadeau de Dieu.
Notre vie prend son sens dans notre salut et dans l’aventure de la reconstitution de la fraternité humaine. L’Eglise est le signe, la réalité et le moyen de cet accueil là qu’est notre salut. Les chrétiens devraient être en tête de cet accueil et que nous puissions revenir à notre première vocation qui est d’être sauvé ensemble.

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« Que notre société en soit à n’envisager la question des migrants que comme le problème de la gestion économique des émigrés, c’est effrayant. Comment n’avons-nous plus la passion de l’homme, la passion de l’autre ? »
« L’amour se nourrit de différence et de pauvreté. On ne peut aimer que pauvre, on ne peut aimer que l’autre. Comment rêvons-nous un monde où nous serions tous pareils et pareillement riches ? »
« Nous le savons, c’est là notre histoire humaine. Nous étions errants, perdus, sans terre, sans patrie, sans espérance d’en avoir jamais une. Nous étions comme Caïn. Et le Fils de Dieu est venu partager ces maudites conditions, afin de nous établir tous dans notre patrie, qui est le ciel, c’est-à-dire la demeure de béatitude qu’est Dieu lui-même. »

jeudi 30 août 2012

Père Marc Lambret - Eucharistie, Foi et dévoration

Curé parisien, Marc Lambret met à disposition sur internet ses sermons, conférences. J'y puise donc régulièrement des trésors de sagesse chrétienne, des explications théologiques lumineuses, un manuel de savoir vivre de chrétiens conséquents. Toujours l'impression d'aller à l'essentiel sans intellectualisme forcené ni de faux gros bon sens.

En Août dernier, lors d’Évangiles du dimanche tournées vers l'Eucharistie, deux sermons ont retenu mon attention.

Le premier part de la proximité étymologique entre adoration et dévoration (bouche). Ensuite selon le père Lambret, elle montre aussi le chemin de l'amour, de l'adoration à la dévoration, signe du danger de l'amour, du rapprochement et donc d'utiliser l'autre selon ses besoin ou inversement. Il développe en parlant de la tendance actuelle de se fier uniquement au sentiment. C'est selon lui "se livrer à la violence et au risque de dévoration contenue dans l'adoration." C'est, je crois, bien représenté par la mode actuelle de la représentation Eros et thanatos dans la représentation amoureuse contemporaine teinté de désillusion et de ténèbres (quand ce n'est pas sirupeux...)
Lambret montre ensuite pourtant que c'est le chemin auquel nous invite Jésus : Jean 6, 51 "Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour le salut du monde."
Et tout cela doit mener à l'oratio, non plus les relations destructrices mais les relations d'unité où chacun garde son identité telle la relation trinitaire.
L'Eucharistie comme ce qui apprend à bien aimer... A exorciser la tentation d'absorber l'autre.... Le baiser comme signe de la beauté de l'amour et de la possibilité de sa perversion (soit trinité, soit narcissisme exterminateur...)




Le second  signale (je ne l'avais jamais vraiment remarqué) comment Jésus a à faire avec les questions du "comment" de l'Eucharistie. Jean 6 52 : "Comment cet homme peut-il donner sa chair à manger?"
Marc Lambret se rend à l'évidence. Jésus ne répond pas à cette question. Il répond au "Pourquoi?" juste après mais pas à "Comment ?". Faut il s'en contenter ? Oui, si nous faisons confiance alors nous aimerons comprendre comment nous et son Eglise nous vivons de lui, développe Marc Lambret.
Plus que nulle part ailleurs, la dimension de la foi est présente dans la religion catholique à cet instant. Je fais confiance en ce que dis Jésus et à l'Eglise qui a rapporté son message jusqu'à moi. Je conçois ce qu'il y a de fou. Mais comme nous l'avons vu précédemment avec Orléan, dans un post précédent, nous sommes des êtres de confiance, et ce en quoi nous donnons confiance, là est notre trésor, notre monnaie commune.
Monnaie commune que nous mangeons.
"L'argent ne se mange pas", le proverbe célèbre prend désormais un autre sens... L'argent ne peut pas être un bonne monnaie car il n'est pas adorable, il ne peut pas être dévoré.




On ne peut jamais tenir l'Eucharistie par un point, la résumer facilement, elle est à l'intersection de toutes les dimensions humaines. Ces deux sermons aident à en visualiser quelques uns....

jeudi 23 août 2012

Avec André Orléan, de la Monnaie vers la Foi



André Orlean – L’envers et l’endroit de la monnaie
Sur Vimeo, j’ai trouvé une conférence d’une heure d’André Orlean. Elle fut organisée par l’école nationale supérieure des arts décoratifs. Elle fut animée par la journaliste d’Arte Francesca Isidori.
Essayons un compte rendu, vous trouverez aussi la vidéo plus bas.

Mr Orléan part d’un fait, les sciences sociales sont faites pour comprendre comment une société se construit ses propres valeurs. Or depuis deux siècles environ, la science économique a voulu créer un schisme avec les autres sciences sociales et a désiré être objective sur la question des valeurs. La valeur n’est plus une construction mais elle est basée sur l’objet lui-même, son utilité et non plus sur des croyances comme dans les autres sciences.
Les économistes se parent donc de rationalité. Mais leur incompréhension de la monnaie, de la confiance et de la part d’affect dans l’économie les rendent finalement bien plus aberrants…
Car, nous explique Orléan, le rapport des gens avec leurs monnaies est affectif. Ce n’est pas seulement un instrument, c’est un groupe qui s’investit matériellement et symboliquement dans un objet. Elle est l’expression de ce que « valoir » peut dire. C’est la croyance en une puissance forte. Notre fascination de l’or pouvant sembler exotique exprime bien cette non-rationalité.

Rapport religieux de la monnaie?
Oui, car elle concrétise la capacité d’un groupe à reconnaître une puissance fondatrice à des objets. C’est le symbole matérialisant l’unité. La confiance et la foi en celle-ci est nécessaire
Selon la science économique actuelle le marché est universel. Logique, rationnel et partageable à tous.  Mais cela est évidemment faux, il faut croire à la même monnaie, au même Dieu, la concurrence des monnaies peut devenir terrible. L’échange est possible quand il y a une foi et une valeur commune. (NdP-c : Jusqu’en 1971, les échanges internationaux se faisaient grâce à l’or, le dollar l’a remplacé depuis…) Il est indispensable de comprendre la monnaie comme une croyance collective.

Pourquoi la monnaie ? Au fait…
Avec les néoclassiques (Walras, Menger…) qui sont les économistes dominants, nous avons vécu la révolution marginaliste. Si, avant, on cherchait la valeur des choses selon le travail, ils ont voulu la déterminer selon l'utilité. Dans ce contexte, la monnaie est incompréhensible car la monnaie n’a aucune utilité. Elle devient l’hypothèse inutile qui sera bientôt dépassée. (Rêve de Keynes d’une société d’abondance sans monnaie en 2030…)
Alors pourquoi la monnaie ? redemande Orléan....  Supposons que demain, il n’y ait plus d’euros…
Comment avoir accès aux marchandises des autres ? Or si Orléan ne le cite pas, Girard intervient… Or la marchandise des autres c’est ce que chacun veut. On cherche ce que les autres désirent. Comment échanger ses désirs, nous qui cherchons ce qui est désirable. Or la monnaie est ce qui peut être unanimement désirée par tous.
Enfin, nous pouvons posséder ce que tous trouvent désirable. Or tout peut être monnaie (allumette, carte, etc, etc… l’histoire en a donné des exemples très variés) car tout dépend de la croyance commune. Généalogie de l’or ? Fascination pour sa beauté, sa persistance, sa désirabilité absolue et non pas vraiment pour son utilité fondamentale.

Désirer l’or ? Folie ou normalité ?
Dans le monde de la rationalité, la monnaie n’est pas utile. Keynes (qui a aussi parlé de l’or en tant que reliques barbares…) voit la monnaie seulement comme le plaisir de l’argent, l’usure, l’avarice... Vouloir de la monnaie lui semble aberrant.
Mais dans un point de vue collectif, c’est aberrant de penser comme Keynes. On ne peut retirer la dimension collective de l’homme…
La monnaie est double. Elle est constitutive de la collectivité ainsi que de l’égoïsme le plus pur.
L’étude de la monnaie dans les sociétés primitives aide beaucoup. Selon eux, sans monnaie, la société va vers le chaos. Elle a une valeur positive. Elle est lié à la reconnaissance des ancêtres, moins pour acheter que racheter, elle existe plus pour les sanctions, les femmes.
Anecdote : Un mélanésien parti en Angleterre est devenu prêtre anglican, de retour dans sa tribu, il évangélise et argumente ainsi, Jésus, c’est comme la communion d’une monnaie.
De même, dans les systèmes d’échanges locaux, souvent anticapitalistes, une de leur première action est de déterminer une monnaie, celle-ci représentant une foi et une confiance commune.
Ensuite Orléan avec l’aide de Marshall Sahlins, (Age de pierre, âge d’abondance, économie des sociétés primitives) souligne le fait que beaucoup de sociétés primitives peuvent être vues comme des sociétés d’abondance. Contrairement à l’homo economicus qui a installé la matérialité comme institution. Nous nous trompons, la rareté n’est pas objective. Nous sommes dans une course perpétuelle aux objets. Nos sociétés considèrent le futur en termes de biens, on peut voir les sociétés primitives comme se définissant avec le nécessaire, chez eux l’abondance peut-être vraiment présentes. Famine ? Oui, mais alors pour tout le groupe.

La monnaie est donc ambivalente !
Pile / Face, Prix / Confiance, Chiffre / Symbole, Quantitatif / Qualitatif, Politique / Religieux, Echange / Trésor, Privé / Public, Mal / Bien, Violence / Confiance, Crise / résolution, Poison / Remède, Trop peu / Trop, Inflation / déflation,  Moyen / Fin, Paix, / Guerre…..
A Propos de la dualité, Privé / Public, Orléan développe le fait, qu’actuellement, ce sont les banques privés qui créent la monnaie, non à partir des dépôts mais de la dette, ensuite celle-ci ne pouvant imprimer, l’état valide la création selon le besoin de monnaie imprimable désiré, le taux d’intérêt et la banque centrale intervenant.
Orléan développe ensuite sur cette ambivalence, il conclut qu’en économie, il n’y a pas de solution miracle, due à cette dualité changeante et difficilement maîtrisable.
Orléan termine sur l’Euro. Tout logiquement, pour maitriser sa monnaie il faut une souveraineté politique, stabiliser la confiance commune vers une monnaie. (Quand ce n’est pas par la guerre ou la force…). Ainsi, les USA, les Anglais, et le Japon ont une dette publique géante, plus forte qu’en Europe. Mais ils ont gardé le pouvoir monétaire, ils peuvent racheter de la dette contrairement aux pays de l’Euro (cela créerait des déséquilibres entre les différentes entités…). La monnaie devient comme extérieur, elle devient le problème.
L’Euro n’a pas de face ! Ce n’est pas la monnaie de la confiance commune. Ainsi, ses billets ? Pas de visage… que des structures architecturales décontextualisées. Cela représente bien cette monnaie, rien de concret… Quelque chose qui doit aller quelque part (portes, ponts…), jeux intellectuels qu’on aimerait voir grandir… Illusion…


ANDRE ORLEAN, l'envers et l'endroit de la monnaie from École des Arts Déco - Paris on Vimeo.




Conférence passionnante. Nous sommes loin du dernier commentaire de Nicolas Baverez dans le monde.
Intelligent, mais tellement prisonnier d'une logique de bonne élève...

Orléan développe aussi ici

Oui passionnante, car au carrefour de beaucoup de sujets incroyablement intéressants. La question de la valeur, le moderniste ne voyant plus qu'il est primitif et qui en ignorant ses bases anthropologiques tombent dans des erreurs dramatiques. Cette crise économique confirme aussi notre crise rationaliste.
J'ai bien sur pensé à l'enfer des choses de Dumouchel et Dupuy. Qui eux aussi démontent la problématique de la rareté et de l'abondance à partir d'une thématique girardienne du désir. La rareté comme remplaçante du sacré dans la société moderne. (post, ces prochaines semaines sur ce livre...)

J'ai pensé encore à Marc Lambret. A sa conférence sur la confiance.
La confiance est plus précieuse que l'or. A partir du développement proche d'Orléan, sur le relativisme de la valeur, relativisme qui tourne autour du pivot stable de la confiance. Lambret fait un développement sur la confiance à construire et la confiance dans le logos et l'argumentation. Tout argument est de confiance, comme toute valeur est de confiance.

Je pensais aussi à un de ses sermons sur Matthieu 22, 15. Rendez à César... Jésus est entrain de se faire piéger pour une question de reconnaissance de l'impôt romain. Il prend une pièce et demande ce que l'on voit dessus. C'est l'empereur. Coeur de la foi du monde romain. Face à ces accusateurs, qui veulent le sacrifier sur l'autel de César, il réplique cette phrase fameuse "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" C'est dire aussi, moi je suis la véritable pièce de Dieu et non pas de César. Je suis la pièce avec l'effigie de Dieu pour racheter l'humanité. J'appartient à Dieu, pourquoi me livrer à César qui a déjà ses pièces à son effigie.
On peut penser à la parabole des ouvriers de la onzième heure où Jésus est représenté par la pièce d'or.




Tout cela permet de nous dire que le missionnaire anglican mélanésien a eu une inspiration fantastique. Oui, Jésus, c'est "la communion comme la monnaie". 
Le récit des primitifs selon Orléan de la monnaie, parle bien entendu du bouc-émissaire : constitutive de la société, c'est ce qui permet d'éviter la guerre en détournant la violence fondatrice des humains sur elle seule. 
La monnaie est liée au mécanisme de sacrifice victimaire. Jésus est le "dernier bouc émissaire", celui qui rachète vraiment les hommes, son sacrifice fait de lui la véritable monnaie en qui toute ambivalence trouve toute harmonie. L'Eucharistie comme véritable trésor. Véritable valeur. Véritable symbole.

(Parallèlement, méditer sur la dimension bouc-émissaire des rois et empereurs.)
Qu'est ce que tout cela implique sur notre connaissance de la vie économique ?  Et notre vie quotidienne ?
Beaucoup, je crois, mais donnez moi le temps d'y penser.