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mardi 21 juillet 2015

Sa majestée des mouches - William Golding


Combien de fois, ai je vu la couverture de ce livre dans la bibliothèque de mon enfance ? Ces deux enfants qui se font face, le coquillage et l'ile tropicale.
Après en avoir entendu parler deux nouvelles fois, je l'ai trouvé chez un petit bouquiniste. Que dire ? Suis je heureux de l'avoir lu cette année ou triste de l'avoir raté à ma jeunesse?
Une vingtaine d'enfants de six à douze ans (trente, quarante, on ne sait, ils n'ont pas compté, à ce propos, qu'est devenu l'enfant à la tache de vin ????) sont rescapés d'un accident d'avion sur une île déserte, il y a de l'eau, des fruits en abondance, des cochons qui rôdent mais surtout leur propre violence qui sommeillait et revient. Les enfants vont tenter d'organiser leur vie autour d'un chef respectueux (Ralph) qui tente d'établir les priorités, construire un abri et entretenir un feu pour se faire remarquer des adultes qui passeraient par là.
Petit à petit, leur jolie démocratie se fissure, certaines violences affleurent, leur bras et leurs comportements ne sont plus retenus par la civilisation de leur enfance et les sentiments violents sont éveillés par la chasse. La crasse, les masques et les peintures prennent le pas sur leur uniforme d'écolier ou de choristes. Jack sera le représentant et le chef de ce mouvement vers la violence, son gout de la chasse, du pouvoir, du prestige de chef va conduire le groupe à se transformer en tribu primitive, violente et rempli de superstitions.
Le mécanisme vu par Golding est implacable et pour tout dire très girardien... Certes, vous connaissez mes défauts, je vois Girard partout, mais ici, c'est un cas d'école, ce livre étant écrit en 56 avant l’œuvre du bon René reprend énormément de thèse et d'observations girardiennes. Malgré tout, ce livre n'est pas complètement girardien mais très informé en terme d'anthropologie.

Le mouvement vers la violence est très intéressant, le mimétisme de Jack envers Ralph est passionnant ("Et puis, il y avait ce lien indéfinissable entre Jack et lui ; à cause de cela, Jack ne le laisserait jamais tranquille, jamais."), mais décrit plus l'origine de la violence comme un mouvement seulement naturel sans origine lié au désir. Certains l'ont plus que d'autres et savent le disséminer, voilà tout... Certains aiment la chasse tout au début et sont originellement dangereux. N'est ce pas une trace de romantisme ?
Étrange, alors qu'il ne l'est pas du tout concernant la construction d'une société, comment gérer la violence humaine ? Certes, fabriquer des logements pour s'abriter et faire du feu est la chose la plus sensée et la plus adulte, mais une société est d'abord sa gestion de la violence... On peut pleurer la perte de pouvoir de Ralph et de Porcinet, gros garçon qui procure le feu grâce à ses lunettes, très raisonnables sauf sur son incompréhension de la raison des sociétés. Bref, nos "adultes" ne comprennent rien et vont devoir passer le relais à Jack qui lui propose un vrai projet de société. Certes il oublie de faire le feu alors qu'un bateau passait à l'horizon, mais il propose de l'amusement, des rites amusant comme la danse, une répartition des taches, il explique les peurs (le monstre de l'île, parachutiste en masque mort...) et gère la violence, il crée communauté par le festin et provoque le meurtre du bouc-émissaire à la suite d'un festin et des danses folles.


Certes, il y a Simon, garçon curieux, sage, faisant confiance, il est le petit garçon ne cherchant pas de fausses assurances, il va au bout de la rencontre avec la violence. C'est lui qui discute avec "Sa-Majesté-des-Mouches" tête de cochon offerte au monstre par les chasseurs avec qui il dialogue et qui symbolise le lien entre la violence et le sacré que les hommes ne veulent plus voir. Il est celui qui enquête sur le monstre, apprend la vérité et veut la proposer. Il est celui qui va se faire lyncher au moment du climax du rite de la danse des enfants qui vont le tuer et le dévorer. Simon, prend ici la figure du prophète bouc émissaire. Les enfants vont cacher l'assassinat et ne retenir que la version du mythe, seul Ralph parle d'assassinat.
Si ce repas et ce meurtre fondateur va relier tous les jeunes, il restera Ralph qui va se découvrir paria en raison de la rivalité entre lui et Jack. Au cours d'une chasse à l'homme, les enfants vont mettre le feu à l'île et chasser Ralph qui en courant désespéramment arrivera sur la plage où il rencontrera un marin anglais ayant vu le feu provoqué par la chasse à l'homme. Tous les enfants pleurent devant ce marin n'y comprenant rien et regardant son cuirassé où il va les reprendre.

Pour Golding, le sacrifice et le prophète viennent après le dieu, c'est une différence de taille avec Girard mais cette compréhension de la violence sacrificielle dans la politique est très forte, puissante et très naturellement mise en scène... Il n'a pas le temps de montrer la paix évidente de la communauté après le sacrifice, il se concentre sur la dimension dictatoriale de la tribu et sur la rivalité entre Jack et Ralph. Cela me semble être un contre-sens. 
Ou plutôt, c'est le personnage de Ralph qui est le plus incroyable. Mais il est peut-être le plus nécessaire. Il est l'auteur ou le modèle que l'auteur souhaite donner aux lecteurs. Démocrate, sensible, apprenant, leader dans l'âme, défendant la loi et les légitimités de chacun, il reste concentré sur la fumée (ironie magnifique, c'est le feu de l'incendie qui retiendra l'attention du cuirassé), la dimension existentielle de leur présence sur l'île, s'il participe au festin, il ne participe pas au lynchage et sait y reconnaître un assassinat... Dans un certain sens, il est le meilleur de notre société et en même temps sa représentation parfaite dans son ignorance sur la violence fondatrice. Il suffit de se faire élire et d'être raisonnable et tout ira bien... Cette subtilité est elle voulu par l'auteur ? 
Je ne sais, mais c'est extrêmement brillant comme tout ce livre merveilleusement construit, intelligent et plus profond que l'on peut le croire, malgré les défauts (?) que je viens de souligner.




 Ps :Dans la violence révélée, Gil Bailie parle de ce roman. Même si le roman est symbolique, il voit la fin du livre comme un retour à la paix miraculeuse d'une sorte que l'humanité rêve de trouver, un rêve de retrouver ses esprits, le rêve d'une autorité morale surplombante. Mais Bailie cite William Auden parlant du livre. L'officier prenant les enfants dans son cuirassé ne joue t il pas le même jeu que celui des enfants sur leur île ? Qui va s'occuper de l'officier et de son cuirassé ? Et que se passerait il si les enfants se posait cette question et remettait en cause l'autorité de l'officier ?



Plus bas, certains extraits que je souhaite garder...

jeudi 13 février 2014

Camille Tarot sur Levi Strauss et Girard

Voici un texte très utile de Tarot dont j'avais déjà travaillé le très utile cours ici même. Encore une fois, il nous aide à mieux percevoir la différence entre Girard et Levi Strauss. Pour un girardien, il est difficile d'être séduit par les thèses de Lévi Strauss. On peut les trouver belles et humanistes, rationnelles, intéressantes, elles manquent définitivement de nerf. Bref, ci dessous sera le résumé du texte qui ne manque pas d'exemple et de clarté. 
Si avec Levi Strauss, nous sommes heureux de prendre les mythes du monde entier dans la ronde humaine... nous nous permettons de demander, mais qui est la victime ?

Tarot voit une importance cruciale pour les sciences sociales dans le conflit Levi Strauss et Girard.

Prenons d'abord conscience du conflit
Oui, conflit entre les deux anthropologues sur leur questionnement, leurs méthodes et analyses. Il y a deux positions, Levi Strauss a été un classique de son vivant, un grand sage. Girard est l'outsider, le marginal. Levis Strauss n'a pas eu besoin de Girard, Girard s'est construit dans cette opposition. Levi Strauss a surfé sur la sécularisation, Girard évoque au contraire à la modernité le retour du religieux. Mais leur débat n'est pas seulement d'actualité. Girard renoue avec les grandes thèses de Durkheim sur le religieux comme premier et fondateur alors que Levi Strauss en fait l'ablation. Ce débat doit nous permettre d'en revenir à ce carrefour.
Contre Girard, Levi Strauss ne distingue pas société et culture, la société n'est qu'un phénomène d'échange, de circulation sans économie du désir ni théorie mimétique. La culture n'est qu'une activité organisatrice d'un intellect collectif. Les activités culturelles sont fondées par la linguistique, le religieux est un élément périphérique, le mythe est antérieur et prédominant au rituel. Le mythe est une pure construction intellectuelle. Enfin Levi Strauss avoue qu'il n'y a rien d'essentiel à découvrir sur le sacrifice.

Au contraire pour Girard, le sacrifice est le moyen de rappeler et de fonder les différences, de protéger le groupe contre la violence interne et les risques de l'indifférenciation. Le mécanisme sacrificiel est la matrice du rite, des institutions et cultures.

Levi Strauss et Girard sont d'accord sur le fait que la culture est un système de différence  sans recourir à une pensée symbolique.
Le débat repose sur l'origine des différences et de leur production.
Pour Levi Strauss, la condition nécessaire est la langue, base qui fait des signes des mots et est le reflet de la structure de la pensée. Il explore les mythes en reconstituant les axes pardagmatiques et syntagmatique (le signifiant et le signifié). Le mythe est différenciateur car il constitue l'activité classificatrice et différenciatrice de la langue.

Girard objecte : Levi Strauss ne voit pas la violence et le sacrifice. Il néglige l'histoire et la part de réalité dans le mythe qui parle de violence fondatrice et le mécanisme victimaire, producteur de discontinuité et de différence. Il y a idéologisation du mythe pour légitimer la violence fondatrice.

Prenons exemple du mythe d'Oedipe. Pour Levi Strauss, ce mythe aide à sortir de la contradiction sur les origines de l'homme face à l'opposition entre discours généalogique et ceux qui le font sortir du sol. Pour Girard, Œdipe représente les deux phases du destin d'un roi devenu bouc émissaire et révèle les origines de la royauté, sa genèse et son enjeu. Bref, la culture n'est pas advenu par jeu de langage et actes de pensée, la culture et la société se sont imposées par le réel, les relations intersubjectives des hommes. Si, pour Levi Strauss, les différences sont des qualités fixées. C'est une cécité pour Girard.

Tarot pense qu'il faudrait vérifier les thèses de Girard, ne plus en avoir peur et ensuite relire Levi Strauss.
Tarot prend ensuite beaucoup de temps pour relire les théories de Levi Strauss sur des cas pratiques. (Bororo, Objiwa, Sherenté...). Il met en exergue la poésie des mythes, leur talent différenciateur mais Tarot montre bien que Levi Strauss s'approche, sans les atteindre, des détails qui permettraient de nous approcher de Girard, il oublie pratiquement les rituels, il fait des monstres et des handicapés les symboles de la tension vers "l'être". La critique de Girard serait légitime, le structuralisme fait l'impasse sur les faits religieux et sur tout un tas d'informations précises. Comme pour le feu des Sherenté, il refuse que le feu puissent être ambivalent, et voit toujours deux feux, un bon et un mauvais, un feu de cuisine et un feu de sacrifice. Tarot y voit la logique et la fonction "pharmakologique" du religieux et du rite, aussi bien poison et remède, c'est l'ambivalence du sacré qui apprend la bonne distance. Pharmakos comme le bouc émissaire que ce soit une plante, animal, l'important est la médiation et la victime qui permettent de rétablir l'équilibre de la bonne distance avec le sacré, la violence et la communauté. Pour Tarot, il faudrait relire les mythes et les rites à la lumière de Girard, la logique mimétique de l'ambivalence du sacré qui reste largement à décrypter.

Les cas choisis (à l'origine par Levi-Strauss) semblent confirmer pour Tarot, les deux thèses de Girard, l'antériorité du rite sur le mythe et la "centricité" du sacrifice et permet d'éclairer l'hypothèse girardienne du sacrifice  comme origine des institutions humaines. Cette analyse permet de constater que le structuralisme ne voit pas tout des mythes qu'elle a étudiées.

Il confirme que le choix du mythe contre le rite  continue les présupposés logocentriques, intellectualistes et idéalistes de la tradition rationaliste et de la marginalisation du religieux.
Elle est certes productive quand elle ne mutile pas l'objet. Elle a montré comment tous les mythes s'éclairent les uns les autres, Levi Strauss a été un passeur de sens entre les différentes cultures, en rendant hommage à la pensée "sauvage". Mais il n'a pas vu le problème de la médiation au sein des sociétés. Pour Girard il y a toujours une médiation qui compte plus que les autres car elle a un caractère d'unicité, car elle ordonne et hiérarchise toutes les autres. Elle polarise les relations humaines concrètes et elle exerce une emprise sans pareil sur les désirs. Dans les sociétés traditionnelles, cette médiation s'appelait le sacré. Pour Tarot, ceci est la plus grande différence entre Levi-Strauss et Girard : la multiplicité ou l'unicité principielle de la médiation.... En ne voyant pas l'unicité de la médiation, Levi Strauss n'a pas vu cette médiation unique et ce risque de la violence, il rejoint aussi l'optimisme des lumières (malgré son pessimisme sur le monde contemporain...), il a conjoint un message post moderne sur le monde contemporain sans remettre en cause le dogme de la modernité de l'ablation du religieux et l'auto-fondation de la raison. La nature est bonne, le mal vient de l'histoire. Il tient à distance le mal et la violence au nom d'une tradition rationaliste de la terre vierge, loin de la contingence.
Tarot suggère une piste historique pour réfléchir ce fait. Il y a une analogie entre Descartes et Levi Strauss. Deux hommes ayant poussé la distanciation à l’extrême, l'exil avec un désir de retrouver un objet pur.
Levis Strauss a exclu Durkheim, la religion et la violence... 

Mais en regardant cette vidéo notamment, il est si difficile de lui en vouloir...

mardi 21 janvier 2014

L'histoire anthropologique de la royauté jusqu'à Girard par Lucien Scubla

Par Frazer, Hocart et Girard, Lucien Scubla refait l'histoire de la perception anthropologique de la royauté. Scubla fait de son article une sorte de pyramide, où comment pendant un siècle et quelques personnalités, la thèse est initiée, développée et concrétisée enfin par René Girard.
Il n'est plus le temps de rassembler des données, il est temps de rechercher une théorie fondamentale de l'anthropologie. Scubla illustre cette recherche par l'exemple de la royauté.

L'anthropologue écossais est le premier à affirmer que la royauté n'est pas un pouvoir discrétionnaire mais une lourde charge conduisant presque toujours son titulaire à la mort.
Dans son rameau d'or, il pense que la royauté du bois de Nemi est un condensé de tout système monarchique. 
Régner revient à garantir l'ordre du monde et de la société, le roi est un personnage sacré.
Frazer observe que le régicide est une condition nécessaire car en un seul acte, le régicide et cérémonial d'intronisation se rejoignent.
Frazer propose deux théories. Le roi représente les forces de la nature et il est garant de la prospérité générale. Enfin, le roi est probablement un bouc émissaire prenant tous les maux qui peuvent atteindre le groupe : il doit être mis à mort pour purifier la collectivité dès que le salut de celle-ci parait l'exiger. Mais selon lui la première théorie précède la seconde. Le roi garantit la prospérité et sert, le cas échéant, de bouc émissaire.
Pourtant tous les historiens sont d'accord pour affirmer que tout émergence de l'état ont été forgées par la royauté. Comment ? Comme on peut l'apercevoir régulièrement, le roi originellement prisonnier  de son peuple et promis à une mort violente peut se métamorphoser en chef d'état et détenteur unique de la violence légitime.
La royauté est toujours double, il y a un coté positif subordonné à un coté négatif. Son élimination peut éliminer tous les maux atteignant le groupe et c'est elle qui assure la permanence de l'institution


II Hocart.
L'anthropologue belge est à la charnière entre Frazer et Girard.
Les principaux points de Hocart sont l'unité des rites, les origines rituelles de la culture, les premiers rois furent des rois morts.
Selon lui, tous les rites dérivent du sacrement d'intronisation or tous ces rites sont construits sur le même modèle.
De nombreuses techniques  et la plupart des institutions  viennent des besoins de culte, la guerre par exemple, avant d'être une affaire de politique extérieure est une activité rituelle visant à procurer des victimes sacrificielles. Les fonctions rituelles du roi sont un trait  primitif de l'institution et non le reflet ou le déguisement d'un ordre social économique. Comme Durkheim, Hocart voit que le religieux constitue une sorte d'auto-domestication de l'homme.
Mais alors quelle est la forme de l'origine de la cérémonie royale ? Et puisque le premier roi était un homme mort, comment se peut il que la royauté ait commencé par des funérailles ?

La mort naturelle ne suffit pas pour faire un roi; il faut donc supposer que celui qui devient roi ne meurt pas spontanément mais qu’il est mis à mort rituellement. C’est d’autant plus vraisemblable que la cérémonie d’installation, telle que nous la connaissons, comprend toujours une mise à mort fictive suivie de renaissance. Or, « c’est une règle invariable qu’une fiction soit un sub-stitut de la réalité » [ 1954, p. 76]. Puisque l’on fait semblant de tuer le roi, c’est qu’autrefois on le tuait réellement. On devient roi en mourant comme victime sacrificielle, et le sacrement originel, le rite-souche auquel tous les autres rites se rattachent, est donc le sacrifice humain.

Ces résultats confirment Frazer mais le retourne. Le régicide n'est plus une issue fatale il est au principe même de la royauté. La mise à mort confère la royauté. Mais il y a l'énigme des sacrifices humains. D'où lui vient sa puissance de création du sacré ?

Sa définition du rituel, comme « une organisation dont le but [est] de contribuer à la vie, à la fertilité, à la prospérité – en ôtant la vie à des objets qui en regorgent pour la communiquer à d’autres moins bien pourvus » – n’est rien d’autre qu’une description de la mise à mort rituelle et des effets bénéfiques qui en sont attendus. Mais cette définition implicite du sacrifice fait de lui un simple transfert de vie. Sauf régression à l’infini, elle suppose, comme la première théorie de Frazer, que certains êtres sont, par nature, dotés de vertus propres, mais transférables à d’autres êtres. Or cela s’accorde mal avec un principe fondamental du rituel, suivant lequel il n’existe pas de personne ou d’objet « possédant une vertu inhérente à soi-même », et aux termes duquel tout être doué d’un pouvoir l’a acquis « par la consécration, c’est-à-dire après avoir reçu “la vie”» au cours d’une cérémonie appropriée.
Car, si le sacrifice humain est bien le sacrement originel, ce principe nous invite à penser la mise à mort rituelle non plus comme transfert de vie, mais comme source de vie.

Hocart ne repousse l'origine, comment acquiert on le statut de victime digne d'être immolée ? Comment trouver la matrice pré rituelle de la société ?

 III L'apport girardien, de la victime sacrificielle à la victime émissaire.
Il est d'abord intéressant de voir comment Freud, lecteur de Frazer et Robertson Smith tente une première hypothèse forte dans Totem et Tabou. Comme pour Hocart, la société se forme et s'organise autour d'un cadavre et plus précisément d'une victime. Pour Hocart, la victime est mise à mort par un sacrificateur mais pour Freud, elle est victime d'un meurtre collectif spontané. Mais Freud veut seulement voir un événement unique et exceptionnel d'où il tirerait toute l'histoire familiale, religieuse et politique de l'humanité et nous ne savons plus si la relation œdipienne est à l'origine ou conséquence de la horde primitive.

S'il n' a pu développer sa théorie, il reste qu'il est le premier à avoir développé l'intuition que le crime originel est au cœur du processus qui montre comment les sociétés se défont et se refont rituellement.
il faut attendre 1972 et René Girard pour reprendre cette thèse et retrouve le moyen de bâtir une première théorie plausible des origines violentes  des sociétés humaines. Il jette les bases d’une théorie générale des formes élémentaires de la vie religieuse et sociale, sans remonter vers un improbable rite primordial dont tous les autres seraient issus, ni vers un événement préhistorique qui aurait laissé son empreinte sur toutes les sociétés présentes ou passées, mais en mettant au jour un mécanisme universel et intemporel dont les opérations et les effets peuvent se réactiver indéfiniment et qui constitue une matrice permanente, pré rituelle et pré institutionnelle, des rites et des institution.

La théorie girardienne montre la commune origine de tous les rites, elle ne présuppose pas l'existence de la société mais décrit un mécanisme capable de l'engendrer et de la ré-engendrer.

Opérateur de convergence des désirs et des actions, il peut être alternativement facteur de division ou d’union. En dirigeant les désirs des individus vers les mêmes objets non partageables, et en les entraînant dans le jeu de miroir de la réciprocité négative, il divise le groupe en frères ennemis dont il attise les rivalités et il déclenche la crise sacrificielle, en finissant par faire disparaître tout point d’ancrage externe, tout autre objet de conflit que le conflit même. En canalisant, par simple contagion mimétique, toutes les violences sur un seul individu – la victime émissaire –, il recompose spontanément l’unité du groupe dans l’unanimité retrouvée, dans le tous-contre-un de la violence collective, et met fin à la crise en rétablissant entre les sociétaires un tiers objet extérieur : la victime, le dieu qui a déclenché la panique puis résolu la crise en ramenant la paix, le roi sacré, le totem ou tout autre médiateur transcendant.
Le meurtre fondateur est le produit d'un mécanisme spontané.

Comme Hobbes, Girard a voulu comprendre comment le lien social se forme et se stabilise. La crise sacrificielle a le même statut que l'état de nature de Hobbes et conduisent vers le même effet, l'émergence d'un tiers transcendant, situé à la fois, au centre et en dehors de la société. Ils ne veulent décrire un moment particulier de l'histoire humaine mais les conditions permanentes des interaction ses individus et ses groupes.
Par sa théorie mimétique, Girard n' a pas besoin de la rationalité de Hobbes pour expliquer la convergence des désirs et sa conclusion logique vers la guerre du tous contre tous.

Bref, la théorie de Girard est le couronnement de Frazer et de Hocart, seul capable de rendre compte de tous les aspects de l'institution. Le roi est un avatar de la victime émissaire et ipso facto, le régulateur de la vie sociale.

vendredi 12 juillet 2013

Les questions anthopologiques de notre temps - Interview de René Girard

Mars 2007, René Girard est interviewé par  il Foglio. On ne trouve pas trace de cette interview sur le net sauf sous sa traduction anglaise. Permettez ci dessous, une traduction personnelle de l'anglais vers le français. (Dites moi, si éventuellement certains passages manquent de clarté ou s'il y a quelques erreurs. Puis pardonnez les éventuelles fautes d'orthographe)

J'ai rarement connu René Girard autant en verve que dans cette interview. Déconstruction, sexualité, nihilisme, anthropologie, mariage, Islam, postmodernité, apocalypse, papes, linguistique. Interview très percutante, tout autant personnelle que dans la ligne directrice de toutes ses recherches.


Autres traductions girardiennes ici et
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"Après le langage, c’est l’homme que l’on commence à déconstruire ", "L’Eugénisme est une forme de sacrifice humain", “La sexualité est le problème, non la solution” : Les idées impitoyables d’un grand penseur

Malgré son âge de 84ans, René Girard n’a rien perdu de son audace de penseur définitivement radical. Il travaille actuellement sur un nouvel essai sur Karl von Clausewitz. L’auteur de grands livres contemporains comme "la violence et le sacré", "le bouc-émissaire", récemment élu parmi les 40 immortels de l’académie française est, en même temps que Claude Lévi-Strauss, notre plus grand anthropologiste vivant. Dans cette interview à « il Foglio », Girard revient vers ce qui définit « les grandes questions anthropologiques de notre temps ».

Il ouvre lui-même avec une question:

“Puisse-t-il y avoir une anthropologie réaliste qui suit la déconstruction ? En d’autres mots, est ce licite et encore possible d’affirmer une vérité universelle sur l’humanité ? Le structuralisme et l’anthropologie postmoderne contemporaine conteste cet accès à la vérité. L’école de pensée actuelle est « une castration de sens ». Mais de telles manières de discuter de l’humanité sont dangereuses."

Girard commente le "scandale" des religions comme il est apparu dans cette époque de néo sécularisme:

"A partir des lumières, la religion fut conçue comme un pur non-sens. Auguste Comte eut une théorie précise sur l’origine de la vérité, et son intellectualisme du XVIIIe rappelle beaucoup ce qui est en vogue aujourd’hui. Comte a dit qu’il y avait trois phases : la religieuse, qui est la plus enfantine ; la philosophique ; et finalement la scientifique, la plus tardive et la plus proche de la vérité. Aujourd’hui, dans le discours public, le but est de définir la « non-vérité » de la religion, cependant la religion est indispensable pour le survie de la race humaine. Personne ne s’est demandé quelle est la fonction de la religion. La foi est seulement exprimée comme "j'ai la foi" ou non. Quelle est la conséquence ? La théorie révolutionnaire de Charles Darwin a espéré démontrer l’inutilité de l’institution de quinze millénaires qu’est la religion. Aujourd’hui la démonstration est tentée sous la forme de la recherche sur le chaos génétique comme elle est énoncée par les néo-darwinistes. Si vous écoutez les scientifiques comme Richard Dawkins –un penseur extrêmement violent- vous voyez la religion comme quelque chose de négligeable."

Mais la religion a une fonction qui va bien au delà de la foi. Girard résume la véracité du don du monothéisme en une seule phrase (puis développe ensuite):

“L’interdiction contre le sacrifice humain. Le monde moderne a décidé que cette prohibition est un non-sens. La religion ne peut être conçue que comme une coutume de bon-sauvage, un état primitif d’ignorance sous les étoiles. La religion, cependant, est nécessaire pour supprimer la violence. L’homme est l’unique espèce dans le monde qui menace sa propre existence par sa violence. Les animaux même dans leurs jalousies sexuelles ne s’entretuent pas. Les êtres humains, si. Les animaux ne connaissent pas la vengeance, ne connaissent pas la destruction de la victime sacrificielle qui est un phénomène lié à la nature mimétique de la multitude applaudissante.

Malheureusement, aujourd’hui il n’y a qu’une seule définition de la violence, celle comme pure agression.

"C’est parce que nous voulons nous rendre innocent. La violence humaine, cependant, est le résultat du désir et de l’imitation. Le postmodernisme n’est pas capable de parler de violence. La violence est placée entre parenthèse et son origine est simplement ignorée. Et avec cela, la vérité la plus importante : que la réalité est, dans une certaine mesure, connaissable."

René Girard vient du radicalisme français:

"Je me suis rempli la tête avec la grotesque, la stupidité, la simple médiocrité de l’avant-garde. Je sais bien comment le déni postmoderne de la réalité peut conduire au discrédit des questions morales sur l’homme. L’avant-garde, en un temps relégué dans le domaine artistique s’est aujourd’hui étendue au domaine scientifique pensant à l’origine de l’homme. En un certain sens, la science est devenue la nouvelle mythologie : l’homme a créé la vie. Pour cette raison, j’ai accueilli avec un grand soulagement l’explication de Joseph Ratzinger sur le « réductionnisme biologique » - la nouvelle forme de déconstruction, le mythe biologique. Je me trouve avoir recours à la distinction faite par l’ex-cardinal entre science et scientisme.

La seule grande différence entre l’homme et les espèces animales est la dimension religieuse :

"C’est l’essence de l’existence humaine. C’est l’origine de la prohibition des sacrifices et de la violence. Là où les religions se sont dissoutes, commence un processus de décomposition. Le Micro-Eugénisme est notre nouvelle forme de sacrifice humain. Nous ne protégeons plus la vie de la violence. Nous brisons plutôt la vie avec violence. On cherche à s’approprier par nous-mêmes le mystère de la vie pour notre propre bénéfice. Mais nous raterons. L’eugénisme est l’apogée de l’école de pensée initiée deux siècles plus tôt et qui constitue le plus grand danger pour l’espèce humaine. L’homme est l’espèce qui peut toujours se détruire elle-même. C’est pour cette raison que la religion a été créée."

Aujourd’hui, il y a trois domaines- les armes nucléaires, le terrorisme et les manipulations génétiques- dans lesquelles l’homme est particulièrement mis en danger:

"Le vingtième siècle fut le siècle du nihilisme classique. Le vingt-et unième siècle sera le siècle du nihilisme attrayant (alluring). C.S. Lewis avait raison quand il parlait de l’abolition de l’homme. Michel Foucault ajoutait que l’abolition de l’homme était devenue un concept philosophique. Aujourd’hui, on ne peut plus parler d’ « homme ». Quand Friedrich Nietzsche annonçait la mort de Dieu, il annonçait la mort de l’homme. L’eugénisme est la mort de la rationalité humaine. Si on considère l’homme comme l’aboutissement du hasard et comme de la matière brute pour les laboratoires, un objet malléable à manipuler, on atteint le point d’être capable de tout faire de l’homme. Cela finit avec la destruction de la rationalité fondamentale qui appartient à l’être humain. L’homme ne peut pas être réorganisé et demeurer un homme."

Selon Girard, hormis la religion, nous perdons de vue aujourd’hui la fonction d’une autre institution anthropologique, à savoir le mariage:

"L'institution préchrétienne et renforcée par le Christianisme, le mariage est une indispensable organisation de vie. Elle est liée à la quête de l’immortalité. En créant une famille, c’est comme si l’homme recherchait l’imitation de la vie éternelle. Il y a eu des lieux et des civilisations où l’homosexualité fut tolérée ; mais aucune société ne l’a jamais placé au même niveau légal que la famille. Dans un mariage, nous avons toujours un homme et une femme ; qui sont des opposés. Dans les dernières élections américaines de 2006, le véritable vainqueur fut finalement élu sur un référendum sur le mariage naturel."

L’ennui métaphysique de l’Europe
Girard est en accord avec ce que dit Rémi Brague, arabiste de la Sorbonne, l’Europe est immergé dans un ennui métaphysique:

"C’est une très belle explication, et il me semble que la supériorité du message chrétien devient de plus en plus visible. Quand il est le plus attaqué, le Christianisme brille avec une plus grande vérité. Étant la négation de la mythologie, le Christianisme brille spécialement dans le moment quand le monde une fois de plus est imprégné de mythologies sacrificielles. J’ai toujours compris le « scandale » de la révélation chrétienne d’une manière radicale. Dans le Christianisme, au lieu d’assumer le point de vue de la foule, nous assumons le point de vue de la victime. Ainsi le Christianisme traite du renversement complet du scénario archaïque. Et provoque l’épuisement de la violence.

Girard parle de l’obsession de la sexualité:
"Dans les Evangiles, il n’y a rien de sexuel, et ce fait a été complètement romancé par les gnostiques contemporains. Les gnostiques, comme toujours, excluent des catégories de personnes, et les transforment en ennemis. Le Christianisme est l’exact opposé de la mythologie et du gnosticisme. Aujourd’hui, une forme de néo paganisme est mise en avant. La plus grande erreur de la philosophie post moderne est d’avoir pensée qu’elle pourrait librement transformer l’homme en un mécanisme de jouissance. Mais de cette poursuite du plaisir arrive la déshumanisation qui commence avec le désir faux de prolonger les plaisirs de la vie en sacrifiant les plus grands biens."

La philosophie postmoderne, dit il, se base sur la fausse affirmation que l’histoire est terminée:

"De là, nait une culture naufragée dans le présent. De là, vient encore une haine pour une culture vibrante qui affirme une vérité universelle. Aujourd’hui, il est largement cru que la sexualité est la solution à tout ; alors qu’au contraire, elle est l’origine de tous les problèmes. Nous sommes continuellement attirés par une idéologie de la séduction. Jusque là, la déconstruction n’a pas envisagé la sexualité au cœur de la démence humaine. Notre folie repose ainsi sur nos efforts volontaires de faire de la sexualité une chose frivole et banale. J’espère que les chrétiens ne suivent pas la direction de la déconstruction. Car la violence et la sexualité sont inséparables. C’est pourquoi la sexualité contient ensemble les plus beaux et les plus sombres éléments que nous portons en nous."

Nous sommes au milieu du divorce entre l’humanité et la syntaxe, dit Girard ; c’est le divorce entre la réalité et le langage:

"Nous perdons tout contact entre le langage et les régions de l’être. Aujourd’hui nous croyons seulement au langage. Nous y aimons des histoires à dormir debout  plus que partout ailleurs. Mais le Christianisme est une vérité linguistique, le logos ; Thomas d’Aquin fut le grand promulgateur de cette rationalité linguistique. Le grand succès du Christianisme anglo-américain et ainsi des Etats-Unis n’est pas sans rapport avec l’extraordinaire traduction anglaise de la Bible. Mais dans le catholicisme d’aujourd’hui, il n’y a pas eu suffisamment de rationalité, mais plutôt trop de sociologie. L'Eglise est trop souvent compromise par la flatterie du temps et de la modernité. Dans un certain sens, de tels problèmes ont commencés avec le concile Vatican II, même s'ils viennent d'une déperdition du Christianisme eschatologique qui le précède. L’Eglise n’a pas réfléchi assez sur ces transformations préconciliaires. Comment peut on justifier l’élimination totale de l’eschatologie, et ce même dans la liturgie ?"

Nihilisme et Apocalypse
Girard répète que jamais l'humanité ne fut dans un tel danger qu'elle ne l'est aujourd'hui:

"C’est la grande leçon de la formule de Karol Wojtyla : « La culture de la mort ». C’est sa plus belle formulation linguistique. Elle va très bien avec l’autre grande formule, de Joseph Ratzinger, la dictature du relativisme. Ce nihilisme de notre temps peut être aussi appelé déconstruction, ou simplement 'théorie'. Mais ce nihilisme est transformé en une respectable théorie philosophique et ensuite, tout devient frivole, tout est jeu de mots, tout est blague. Ainsi on peut commencer avec la déconstruction du langage, mais ensuite on finit avec la déconstruction de laboratoire de l’être humain."


Avec cette perte du respect pour la vie humaine, la déconstruction du corps est l’autre idée que Girard récuse:

"Elle vient des mêmes gens qui, d’un coté, veulent prolonger la vie infiniment, et maintenant, d’un autre coté, disent que le monde est surpeuplé."

Le critique littéraire Georges Steiner a écrit que même l’athéisme est métaphysique, Girard commente:

"Assurément, Steiner a toujours des idées merveilleuses. G.K. Chesterton dit que le monde moderne est remplie d’idées chrétiennes devenues folles. Même les lumières ont été un produit du Christianisme. Prenez une figure comme Voltaire, un exemple de mauvaise lumière qui a contribué à la déchristianisation de la France. Mais tout de même, Voltaire a toujours défendu les victimes, et fut en cela un grand chrétien, même sans le savoir. C’est pour cette raison que je dis qu’une mauvaise interprétation de la doctrine chrétienne est encore pire quand elle vient de l’extérieur de la tradition. Le Christianisme continue de nous proposer une explication convaincante et fascinante du mal humain. Mais nous perdons la dimension apocalyptique du Christianisme par laquelle les gens deviennent conscients qu’aucune société sans religion ne peut survivre. Le romantisme chrétien a oublié que la religion chrétienne a eu comme principale réalisation le désamorçage de la violence sacrificielle. Aujourd’hui, la religion chrétienne est plus réaliste que l’optimisme scientifique. Science qui créé l’homme pour le tuer. Ainsi l’Apocalypse n’est plus la colère de Dieu mais plutôt la colère de l’homme sur lui-même. L’apocalypse n’est pas derrière nous mais se tient face à nous. L’apocalypse n’a pas été écrite pour Dieu mais pour l’homme. Les chrétiens fondamentalistes actuels croient en l’apocalypse mais dans un mauvais sens ; ils croient que Dieu punira l’homme, pas que l’homme se punira lui-même. Aujourd’hui, nous devons avoir de la considération pour l’Apocalypse, pour ne jamais oublier que la violence est chez elle (indigenous)chez l’homme."

Il manque à’Islam quelque chose d’important : la Croix
Le discours de Ratzinger à Ratisbonne était décisif selon Girard :

"Le défi lancé par Ratzinger contre le relativisme est salutaire, non seulement pour les catholiques mais aussi pour les laïcistes. Je vois Ratzinger comme un signe d’espoir pour l’Europe. C’est un pape très similaire, mais aussi très différent de Jean Paul II. Wojtyla était inarrêtable ; il voulait toujours être vu et écouté. Benoit XVI veut plutôt pacifier les gens ; c’est un grand professeur de réflexion et de modestie. La religion chrétienne, la plus grande révolution de l’histoire humaine, est la dernière à nous rappeler l’utilisation correcte de la raison. C’est un défi qui transporte avec lui le concept de culpabilité. Pendant longtemps, l’Europe a décidé que les allemands devaient être les bouc-émissaires pour la seconde guerre mondiale ; il était impossible d’attaquer le communisme et le nazisme. Une fois que la mort de Dieu était déclaré, accompagnée avec la fin de la possibilité pour le mot "lumière" d’avoir un quelconque sens religieux, il devait s’élever un « anti Dieu », une contre divinité : le communisme. Je suis d’accord avec la thèse d’Ernst Nolte sur l’affinité entre nazisme et communisme. Chaque régime totalitaire commence par la suppression de la liberté religieuse. Aujourd’hui, cette contre divinité anti-vie est relancé par le scientisme."

Girard confirme que l’exaltation de l’homme comme contre divinité rejoint le sens de la phrase d’Henri de Lubac, si souvent mal utilisé (comme si elle était au contraire un idéal): l’athéisme humaniste

"Je fus honoré par son amitié. Quand il fut accusé de n’être pas chrétien, de Lubac dit que tout ce qu’il avait écrit fut juste et qu’il n’y avait rien d’hérétique en eux. La grande crise démographique de l’occident est un des nombreux éléments de la paralyse apportée par "l’athéisme humaniste". L’idéologie de notre temps est hostilité contre la vie elle-même. La culture moderne maintient que toute la mythologie, qu’elle soit jeune ou vieille, est affirmation de la vie ; d’un autre coté, elle maintient que la religion est reniement de la vie. Mais la vérité est exactement l’opposé. Le nouveau dionysisme de la culture moderne a un visage mortel et violent. Parmi les premiers à le comprendre, il y a eu Thomas Mann. Désormais ce qui domine aujourd’hui est une forme de nausée existentielle hérité du spleen romantique."

Nous sommes si ethnocentriques, dit Girard, que nous pensons que seuls les autres peuvent avoir le droit de clamer la supériorité de leur propre religion:

"L’islam conserve une relation avec la mort qui me convainc que cette religion rate absolument le combat contre les anciens mythes. La relation de la mystique islamique avec la mort rend la mort encore plus mystérieuse. L’Islam est une religion de sacrifice. Le chrétien, cependant, ne meurt pas en vu d'être imité. Nous devons nous rappeler les mots du Christ à Paul : Pourquoi me persécutes-tu ? Dans le Christianisme, qui détruit toutes les mythologies, il existe une dialectique constante entre la victime et le persécuteur ; En islam, cela n’existe pas. L’Islam élimine la victime problématique. Dans ce sens, il y a toujours eu un conflit entre le Christianisme et l’Islam. En Islam, la chose la plus importante manque, la croix. Comme dans le Christianisme, L’Islam réhabilite la victime innocente, mais elle le fait comme un militant. La Croix, au contraire, met une fin aux mythes anciens et violents. La Croix est le symbole de l’inversion de la violence, de la résistance au lynchage. Aujourd’hui, la Croix s’oppose au sacrifice dionysiaque des nouveaux mythes. Le Christianisme, se différenciant de l’Islam, interdit le sacrifice."

René Girard a toujours choisi de ne pas parler de choses faciles ou accommodantes:

"J’ai été, même ici en Amérique, plus ostracisé. Aujourd’hui, je pourrais moins me soucier de ce que les autres disent de moi. Nous ne devons pas nous rendre à la séduction ; il y a beaucoup à apprendre du passé. Je relis souvent l’histoire de Joseph dans l’ancien Testament car elle est la plus belle exemplification du Christianisme. Je me suis marié en 1951 ; J’ai neuf petits enfants et trois enfants. Ma femme est protestante, et ne s’est jamais convertie au catholicisme. » A ce moment, un de ces nombreux rires séraphiques de cet homme rigoureux et droit sort.

"J’ai un fils dans le business ; ma fille est peintre ; et mon autre fils est avocat. Concernant les Etats-Unis, j’aime ses grands paradoxes, elle a en elle-même la plus efficace protection contre tous ses pires aspects – des protections que l’Europe ignore. Ici, aux Etats-Unis, je reconnais la véritable indépendance. Je suis entouré par la vie."
 Sur son propre statut d'intellectuel, un de ces soi-disant "castrateurs de sens":

“Le moins que je puisse faire est de penser que c'est le moment du silence, mais d'un silence rempli de sens.”