Combien de fois, ai je vu la couverture de ce livre dans la bibliothèque de mon enfance ? Ces deux enfants qui se font face, le coquillage et l'ile tropicale.
Après en avoir entendu parler deux nouvelles fois, je l'ai trouvé chez un petit bouquiniste. Que dire ? Suis je heureux de l'avoir lu cette année ou triste de l'avoir raté à ma jeunesse?
Une vingtaine d'enfants de six à douze ans (trente, quarante, on ne sait, ils n'ont pas compté, à ce propos, qu'est devenu l'enfant à la tache de vin ????) sont rescapés d'un accident d'avion sur une île déserte, il y a de l'eau, des fruits en abondance, des cochons qui rôdent mais surtout leur propre violence qui sommeillait et revient. Les enfants vont tenter d'organiser leur vie autour d'un chef respectueux (Ralph) qui tente d'établir les priorités, construire un abri et entretenir un feu pour se faire remarquer des adultes qui passeraient par là.
Petit à petit, leur jolie démocratie se fissure, certaines violences affleurent, leur bras et leurs comportements ne sont plus retenus par la civilisation de leur enfance et les sentiments violents sont éveillés par la chasse. La crasse, les masques et les peintures prennent le pas sur leur uniforme d'écolier ou de choristes. Jack sera le représentant et le chef de ce mouvement vers la violence, son gout de la chasse, du pouvoir, du prestige de chef va conduire le groupe à se transformer en tribu primitive, violente et rempli de superstitions.
Le mécanisme vu par Golding est implacable et pour tout dire très girardien... Certes, vous connaissez mes défauts, je vois Girard partout, mais ici, c'est un cas d'école, ce livre étant écrit en 56 avant l’œuvre du bon René reprend énormément de thèse et d'observations girardiennes. Malgré tout, ce livre n'est pas complètement girardien mais très informé en terme d'anthropologie.
Le mouvement vers la violence est très intéressant, le mimétisme de Jack envers Ralph est passionnant ("Et puis, il y avait ce lien indéfinissable entre Jack et lui ; à cause de cela, Jack ne le laisserait jamais tranquille, jamais."), mais décrit plus l'origine de la violence comme un mouvement seulement naturel sans origine lié au désir. Certains l'ont plus que d'autres et savent le disséminer, voilà tout... Certains aiment la chasse tout au début et sont originellement dangereux. N'est ce pas une trace de romantisme ?
Étrange, alors qu'il ne l'est pas du tout concernant la construction d'une société, comment gérer la violence humaine ? Certes, fabriquer des logements pour s'abriter et faire du feu est la chose la plus sensée et la plus adulte, mais une société est d'abord sa gestion de la violence... On peut pleurer la perte de pouvoir de Ralph et de Porcinet, gros garçon qui procure le feu grâce à ses lunettes, très raisonnables sauf sur son incompréhension de la raison des sociétés. Bref, nos "adultes" ne comprennent rien et vont devoir passer le relais à Jack qui lui propose un vrai projet de société. Certes il oublie de faire le feu alors qu'un bateau passait à l'horizon, mais il propose de l'amusement, des rites amusant comme la danse, une répartition des taches, il explique les peurs (le monstre de l'île, parachutiste en masque mort...) et gère la violence, il crée communauté par le festin et provoque le meurtre du bouc-émissaire à la suite d'un festin et des danses folles.
Certes, il y a Simon, garçon curieux, sage, faisant confiance, il est le petit garçon ne cherchant pas de fausses assurances, il va au bout de la rencontre avec la violence. C'est lui qui discute avec "Sa-Majesté-des-Mouches" tête de cochon offerte au monstre par les chasseurs avec qui il dialogue et qui symbolise le lien entre la violence et le sacré que les hommes ne veulent plus voir. Il est celui qui enquête sur le monstre, apprend la vérité et veut la proposer. Il est celui qui va se faire lyncher au moment du climax du rite de la danse des enfants qui vont le tuer et le dévorer. Simon, prend ici la figure du prophète bouc émissaire. Les enfants vont cacher l'assassinat et ne retenir que la version du mythe, seul Ralph parle d'assassinat.
Si ce repas et ce meurtre fondateur va relier tous les jeunes, il restera Ralph qui va se découvrir paria en raison de la rivalité entre lui et Jack. Au cours d'une chasse à l'homme, les enfants vont mettre le feu à l'île et chasser Ralph qui en courant désespéramment arrivera sur la plage où il rencontrera un marin anglais ayant vu le feu provoqué par la chasse à l'homme. Tous les enfants pleurent devant ce marin n'y comprenant rien et regardant son cuirassé où il va les reprendre.
Pour Golding, le sacrifice et le prophète viennent après le dieu, c'est une différence de taille avec Girard mais cette compréhension de la violence sacrificielle dans la politique est très forte, puissante et très naturellement mise en scène... Il n'a pas le temps de montrer la paix évidente de la communauté après le sacrifice, il se concentre sur la dimension dictatoriale de la tribu et sur la rivalité entre Jack et Ralph. Cela me semble être un contre-sens.
Ou plutôt, c'est le personnage de Ralph qui est le plus incroyable. Mais il est peut-être le plus nécessaire. Il est l'auteur ou le modèle que l'auteur souhaite donner aux lecteurs. Démocrate, sensible, apprenant, leader dans l'âme, défendant la loi et les légitimités de chacun, il reste concentré sur la fumée (ironie magnifique, c'est le feu de l'incendie qui retiendra l'attention du cuirassé), la dimension existentielle de leur présence sur l'île, s'il participe au festin, il ne participe pas au lynchage et sait y reconnaître un assassinat... Dans un certain sens, il est le meilleur de notre société et en même temps sa représentation parfaite dans son ignorance sur la violence fondatrice. Il suffit de se faire élire et d'être raisonnable et tout ira bien... Cette subtilité est elle voulu par l'auteur ?
Je ne sais, mais c'est extrêmement brillant comme tout ce livre merveilleusement construit, intelligent et plus profond que l'on peut le croire, malgré les défauts (?) que je viens de souligner.
Ps :Dans la violence révélée, Gil Bailie parle de ce roman. Même si le roman est symbolique, il voit la fin du livre comme un retour à la paix miraculeuse d'une sorte que l'humanité rêve de trouver, un rêve de retrouver ses esprits, le rêve d'une autorité morale surplombante. Mais Bailie cite William Auden parlant du livre. L'officier prenant les enfants dans son cuirassé ne joue t il pas le même jeu que celui des enfants sur leur île ? Qui va s'occuper de l'officier et de son cuirassé ? Et que se passerait il si les enfants se posait cette question et remettait en cause l'autorité de l'officier ?
Plus bas, certains extraits que je souhaite garder...
