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mardi 21 juillet 2015

Sa majestée des mouches - William Golding


Combien de fois, ai je vu la couverture de ce livre dans la bibliothèque de mon enfance ? Ces deux enfants qui se font face, le coquillage et l'ile tropicale.
Après en avoir entendu parler deux nouvelles fois, je l'ai trouvé chez un petit bouquiniste. Que dire ? Suis je heureux de l'avoir lu cette année ou triste de l'avoir raté à ma jeunesse?
Une vingtaine d'enfants de six à douze ans (trente, quarante, on ne sait, ils n'ont pas compté, à ce propos, qu'est devenu l'enfant à la tache de vin ????) sont rescapés d'un accident d'avion sur une île déserte, il y a de l'eau, des fruits en abondance, des cochons qui rôdent mais surtout leur propre violence qui sommeillait et revient. Les enfants vont tenter d'organiser leur vie autour d'un chef respectueux (Ralph) qui tente d'établir les priorités, construire un abri et entretenir un feu pour se faire remarquer des adultes qui passeraient par là.
Petit à petit, leur jolie démocratie se fissure, certaines violences affleurent, leur bras et leurs comportements ne sont plus retenus par la civilisation de leur enfance et les sentiments violents sont éveillés par la chasse. La crasse, les masques et les peintures prennent le pas sur leur uniforme d'écolier ou de choristes. Jack sera le représentant et le chef de ce mouvement vers la violence, son gout de la chasse, du pouvoir, du prestige de chef va conduire le groupe à se transformer en tribu primitive, violente et rempli de superstitions.
Le mécanisme vu par Golding est implacable et pour tout dire très girardien... Certes, vous connaissez mes défauts, je vois Girard partout, mais ici, c'est un cas d'école, ce livre étant écrit en 56 avant l’œuvre du bon René reprend énormément de thèse et d'observations girardiennes. Malgré tout, ce livre n'est pas complètement girardien mais très informé en terme d'anthropologie.

Le mouvement vers la violence est très intéressant, le mimétisme de Jack envers Ralph est passionnant ("Et puis, il y avait ce lien indéfinissable entre Jack et lui ; à cause de cela, Jack ne le laisserait jamais tranquille, jamais."), mais décrit plus l'origine de la violence comme un mouvement seulement naturel sans origine lié au désir. Certains l'ont plus que d'autres et savent le disséminer, voilà tout... Certains aiment la chasse tout au début et sont originellement dangereux. N'est ce pas une trace de romantisme ?
Étrange, alors qu'il ne l'est pas du tout concernant la construction d'une société, comment gérer la violence humaine ? Certes, fabriquer des logements pour s'abriter et faire du feu est la chose la plus sensée et la plus adulte, mais une société est d'abord sa gestion de la violence... On peut pleurer la perte de pouvoir de Ralph et de Porcinet, gros garçon qui procure le feu grâce à ses lunettes, très raisonnables sauf sur son incompréhension de la raison des sociétés. Bref, nos "adultes" ne comprennent rien et vont devoir passer le relais à Jack qui lui propose un vrai projet de société. Certes il oublie de faire le feu alors qu'un bateau passait à l'horizon, mais il propose de l'amusement, des rites amusant comme la danse, une répartition des taches, il explique les peurs (le monstre de l'île, parachutiste en masque mort...) et gère la violence, il crée communauté par le festin et provoque le meurtre du bouc-émissaire à la suite d'un festin et des danses folles.


Certes, il y a Simon, garçon curieux, sage, faisant confiance, il est le petit garçon ne cherchant pas de fausses assurances, il va au bout de la rencontre avec la violence. C'est lui qui discute avec "Sa-Majesté-des-Mouches" tête de cochon offerte au monstre par les chasseurs avec qui il dialogue et qui symbolise le lien entre la violence et le sacré que les hommes ne veulent plus voir. Il est celui qui enquête sur le monstre, apprend la vérité et veut la proposer. Il est celui qui va se faire lyncher au moment du climax du rite de la danse des enfants qui vont le tuer et le dévorer. Simon, prend ici la figure du prophète bouc émissaire. Les enfants vont cacher l'assassinat et ne retenir que la version du mythe, seul Ralph parle d'assassinat.
Si ce repas et ce meurtre fondateur va relier tous les jeunes, il restera Ralph qui va se découvrir paria en raison de la rivalité entre lui et Jack. Au cours d'une chasse à l'homme, les enfants vont mettre le feu à l'île et chasser Ralph qui en courant désespéramment arrivera sur la plage où il rencontrera un marin anglais ayant vu le feu provoqué par la chasse à l'homme. Tous les enfants pleurent devant ce marin n'y comprenant rien et regardant son cuirassé où il va les reprendre.

Pour Golding, le sacrifice et le prophète viennent après le dieu, c'est une différence de taille avec Girard mais cette compréhension de la violence sacrificielle dans la politique est très forte, puissante et très naturellement mise en scène... Il n'a pas le temps de montrer la paix évidente de la communauté après le sacrifice, il se concentre sur la dimension dictatoriale de la tribu et sur la rivalité entre Jack et Ralph. Cela me semble être un contre-sens. 
Ou plutôt, c'est le personnage de Ralph qui est le plus incroyable. Mais il est peut-être le plus nécessaire. Il est l'auteur ou le modèle que l'auteur souhaite donner aux lecteurs. Démocrate, sensible, apprenant, leader dans l'âme, défendant la loi et les légitimités de chacun, il reste concentré sur la fumée (ironie magnifique, c'est le feu de l'incendie qui retiendra l'attention du cuirassé), la dimension existentielle de leur présence sur l'île, s'il participe au festin, il ne participe pas au lynchage et sait y reconnaître un assassinat... Dans un certain sens, il est le meilleur de notre société et en même temps sa représentation parfaite dans son ignorance sur la violence fondatrice. Il suffit de se faire élire et d'être raisonnable et tout ira bien... Cette subtilité est elle voulu par l'auteur ? 
Je ne sais, mais c'est extrêmement brillant comme tout ce livre merveilleusement construit, intelligent et plus profond que l'on peut le croire, malgré les défauts (?) que je viens de souligner.




 Ps :Dans la violence révélée, Gil Bailie parle de ce roman. Même si le roman est symbolique, il voit la fin du livre comme un retour à la paix miraculeuse d'une sorte que l'humanité rêve de trouver, un rêve de retrouver ses esprits, le rêve d'une autorité morale surplombante. Mais Bailie cite William Auden parlant du livre. L'officier prenant les enfants dans son cuirassé ne joue t il pas le même jeu que celui des enfants sur leur île ? Qui va s'occuper de l'officier et de son cuirassé ? Et que se passerait il si les enfants se posait cette question et remettait en cause l'autorité de l'officier ?



Plus bas, certains extraits que je souhaite garder...

jeudi 1 novembre 2012

the rake's progress - Stravinski

Nous sommes dans une capitale européenne, la neige tombe, un petit opéra de poche, un système de billet de dernière minute...
Je suis prêt "The Rake's progress" commence.
La musique est belle. Il n'y a pas de Aria héroïques et magistraux, de moments reconnaissables parmi tous, de mélodies séduisantes. Tout est modeste, tout est comme si Stravinski voulait être honnête, faire de la musique pour des gens honnêtes avec une histoire honnête. Tout fleure l'humilité acharnée et sincère. 

Oui, une histoire morale et chrétienne. Rakewell est amoureux de Anna Truelove. Il a devant lui une vie probablement banale mais probablement heureuse aussi avec une femme aimante. Mais Rakewell est ambitieux, paresseux et oisif. Il veut plus et surtout, il veut devenir riche. 
Quand il exprime ce souhait haut et fort, Mister Shadow (le diable of course) arrive et lui annonce qu'il est riche réellement et qu'il doit partir pour Londres s'occuper de ses nouveaux biens. Il quitte sa campagne, sa belle et sa belle famille. A bientôt, mon destin naturel m'appelle.

A Londres, Mr Shadow lui donne pouvoir et femmes mais il ne recevra que de la tristesse. Ensuite, Mr shadow lui suggère qu'il peut montrer sa force d'âme contre le désir et ainsi se marier avec la femme à barbe "Baba la turque" mais il ne recevra ainsi que la tristesse et la nostalgie de Anna.
Encore une fois, Mr Shadow le persuade qu'il vient de trouver la machine capable de transformer les pierres en pain. il est heureux d'avoir trouvé une cause philanthropique pour lui. Mais... Ce sera un désastre. 
A la fin, Mr Shadow se révèle tel qu'en lui même et veut enfin être payé de l'âme de Rakewell. Mais le souvenir d'Anne le sauve face au jeu du diable. Cependant, il ne peut éviter la folie. il se prend désormais pour Adonis. L’opéra se terminera dans un hôtel psychiatrique.
Anne lui rendra visite, sa Vénus le consolera. Mais la folie n'est pas un lieu pour Anna Truelove. Elle part tandis que lui mourra doucement dans l'hopital.

Cette histoire peut nous faire penser à Faust, l'homme à qui la vie ne suffit pas et dont le souvenir de la femme aimée servira à le sauver des enfers. Mais je pense plus particulièrement  aux trois tentations du Christ. Comme Lui, Rakewell fera face à ces trois tentations. Mais contrairement aux Christ, il sera désemparé.
1 Le pouvoir (et ce qui s'ensuit, les femmes et l'argent). 
2 Etre le centre de l'attention, sortir de l'humanité afin de prouver sa propre exceptionnalité. (épouser la femme à barbe pour rakewell et montrer sa libération des désirs, Sauter du temple pour Jésus) dans les deux cas se tromper d'espérance et de prophétie.
3 Transformer les pierres en pain

A chaque fois, notre naïf Tom tombera dans la tentation, il tombera de plus en plus dans un enfer personnel vers la mort et la folie. Parralèlement, Anna Trulove, véritable amour combattra chaque minute (elle me fait penser à Micaela du Carmen de Bizet) et essayer de le sauver. Elle réussira magnifiquement mais elle demeurera le signe tragique de l'amour humain. La bonne volonté de l'ouverture ne suffira pas.........

La lecture morale de l'opéra est possible, il montre l'hubris humaine, l'envie comme péché originel, il montre le péché et les conséquences sur la société humaine. Tristesse, fuite de l'amour véritable et mort. Le chemin de la communauté humaine devient tout naturellement l'hôpital psychiatrique...
Est ce donc un opéra simple ? Bien contre le mal ? Oui, c'est un conte spirituel et morale possédant une intelligence sur l'homme. C'est un conte qui voudrait confirmer aussi l'intelligence des évangiles sans que nous puissions parler d'une œuvre chrétienne, encore moins prosélyte. Mais une œuvre qui a été voulu classique jusque dans ses thèmes et sa sagesse. Le titre indique sa principale cible. Progress ? Cela rejoint les thèmes Stendhalien du snobisme, où chaque moi narcissique rêve à d'hypothétiques progrès, ambition.

To win at once in love or cards is dull;
The gentleman loves sport, for sport is rare;
The positive appals him;
He plays the pence of hope to yield the guineas of despair

En reprenant les trois tentations du Christ, Auden et Stravinski placent l'enjeu de l'ambition au niveau métaphysique. Les tentations du Christ sont celles de l'homme moderne. Elles reprennent et distordent les trois caractéristiques du Messie, (prêtre, prophète et roi) du sauveur de l'humanité. Jésus semblent nous dire de même, nos ambitions sont bonnes mais sont facilement perverties, contre le désir de puissance, retrouvons la chasteté, contre les faux prophètes, acceptons  notre humanité ordinaire  contre les "politiques sociales" absurdes, se nourrir du verbe fait chair, pain qui nous fait devenir pain pour l'humanité.... Tout le reste n'est que folie.

La mise en scène de cette soirée fut claire, belle et se permettant quelque originalité. Il fut intéressant d'ajouter le rôle de la mère d'Anne Truelove comme la claveciniste des récitatifs, De fait dans le coin droit de la scène, l'intérieur sage et  classique des Truelove demeurait sur scène et souvent les acteurs les uns avec les autres.
Mr shadow intervient comme producteur de télé réalité, la maison de rakewell et lui-même sont toujours filmé et nous pouvons voir en direct, la scène et la représentation sur un petit écran.... Sur scène, le mondes des illusions.
Les chanteurs étaient formidablement doués et expressifs...









Ici même le lien du livret de l'opéra ainsi que sa traduction en français, il y a aussi quelques éclairages intéressants. Il a été réalisé par l'opéra de Lyon.
Je recommande la lecture du livret (W. Auden y a participé), nous pouvons y trouver des perles.


ALL
Good people, just a moment:
Though our story now is ended,
There’s the moral to draw
From what you saw
Since the curtain first ascended.
ANNE
Not every rake is rescued
At the last by Love and Beauty;
Not every man
Is given an Anne
To take the place of Duty.
BABA
Let Baba warn the ladies:
You will find out soon or later
That, good or bad,
All men are mad:
All they say or do is theatre.
TOM
Beware, young men who fancy
You are Virgil or Julius Caesar,
Lest when you wake
You be only a Rake.
TRULOVE
I heartily agree, Sir!
NICK
Day in, day out, poor Shadow
Must do as he is bidden.


Many insist
I do not exist.
At times I wish I didn’t.
ALL
So let us sing as one.
At all times, in all lands
Beneath the moon and sun,
This proverb has proved true,
Since Eve went out with Adam:
For idle hands
And hearts and minds
The Devil finds
A work to do,
A work, dear Sir, fair Madam,
For you and you.