vendredi 31 juillet 2015

Luigino Bruni - Vulnérabilité, blessure et immunité en entreprise

Conférence de Luigino Bruni, économiste et historien de la pensée économique.
L'entreprise est un lieu important de la modernité, elle est ce qui nous donne la liberté de choisir et en même temps crée la solitude et la distension du lien social. Quelle est la place de la relation dans l'entreprise. La place de la blessure, de la vulnérabilité ? Ne faut il pas accepter la vulnérabilité pour atteindre authentiquement la confiance donc l'entreprise ?



Intro On se plaint mais nous vivons une époque extraordinaire, celle où il y a le plus d'opportunités. Dans ce monde, l'entreprise est le lieu de l'excellence humaine. La possibilité de faire entreprise est opportunité de la modernité (innovation, création de valeur, liberté).
Mais c'est un monde de fragilité : nous vivons une forme de solitude très intense. Cela dépend de notre culture économique et de la conception même du marché. Celui-ci par ses biens séparent les hommes. Exemple de la musique, dans le passé, pour écouter de la musique, il y avait beaucoup de bien relationnels, le bal, la radio du seul ami en possédant une, le marché sépare. Désormais, nous avons plus de liberté, tu peux danser si tu veux mais tu écoutes plus souvent de la musique seul... Un monde avec beaucoup de liberté de choix produit beaucoup de personnes seules. Sortir, trouver des amis devient couteux quand le cout individuel des biens coutent moins.
Il lie cette observation à son travail qui est l'analyse du bonheur subjectif en occident. Les gens perçoivent que la qualité de vie (non de confort mais en sens et en relations humaines) devient moins bonne. Nous nous adaptons à ce manque de bonheur.
Cet exemple de la musique peut se généraliser. 
C'est la question de la place de la relation, et donc finalement de la blessure, qui sera la priorité dans son travail d'économiste et d'étude du management.


I Déclinaison de la blessure de la relation dans le management et organisation.

La pensée sur l'entreprise est essentielle, on en fait notre vie. Lieu d'action mais aussi de sociabilisation. Si nous n'étudions pas les relations dans organisations et pensons que la dimension technique et comptable suffisent nous ne comprenons pas le monde de l'économie.
Vulnérabilité (étymologie): blessure
Thèse de Bruni : Les communautés pérennes et fécondes sont celles qui peuvent accueillir les vulnérabilités, non les éliminer. Nous voyons rapidement les mauvais cotés du mot vulnérabilité. Mot ambivalent, il y a un bon et mauvais coté.
Bonne vulnérabilité : elle est présente dans toute relation humaine et productrice. Quand je ne me mets pas, face à l'autre dans la possibilité de me blesser, la relation n'atteint pas la possibilité d'être féconde. La bonne vulnérabilité est présente par exemple dans l'amour, les enfants, l'amitié, les communautés de base de la vie.

Si on devait s'empêcher de se blesser, on n'aurait aucune possibilité de relation. L'exposition à la blessure est fondamentale dans les relations primaires mais aussi dans l'entreprise. Les entreprises plus créatives sont les lieux ou la confiance est authentique et donc risquée. Si je donne ma confiance sans rien risquer, cette confiance ne donne rien. Elle peut produire une réputation mais la confiance est liée à la personne et c'est un bien relationnel. Toute la vie est engendrée par relations ouvertes à la possibilité de la blessure de la relation. La culture des entreprises globales véhiculés par grand consultants globaux cherchant l'impossible, cherche la créativité des salaries sans accueillir la vulnérabilité des relations. Pour que cela fonctionne, il est important que les collaborateur vivent la confiance vraie , mais si la confiance est vraie, on peut toujours en abuser. (exemple de la relation au plus pauvres)

Il y a un besoin essentiel de prendre en compte la vulnérabilité et d'avoir vraiment confiance envers les travailleurs. Puissions nous arrêter le reporting et la fin des expériences originales après la première erreur. Il faut une résilience face aux abus de confiance car par définition cela est exposée aux abus. Si le management délègue, ceux qui reçoivent cette confiance voient si c'est instrumentale pour en profiter, cela interrompt la créativité et produit le contraire, la défiance et la méfiance, opportunisme, donc la subsidiarité managériale et la confiance fonctionne vraiment quand elles sont risquées et vulnérables.

Paradoxe de la culture capitaliste, elle a la haine de cette vulnérabilité, ne voit que la partie négative de la relation. Telle est la pièce de la relation vraie : joie et blessure de la rencontre se partagent les deux faces.

Le contrat entreprise employé est souvent une rencontre narcissique. Moi élevé, les deux partis se mettent à la hauteur de ce moi rêvé. Cela ne peut pas marcher longtemps, on change alors de jeunes (consommation effréné de jeunes). Si nous voulons des personnes créatives, on doit prendre en compte la gestion des échecs. Parce que la relation arrive toujours à un moment de crise. La culture globale du management contemporain (idéologie neo-manageriale) n'a pas les catégories pour gérer les vulnérabilités et les crises de la relation narcissique.

Car il faut être invulnérable et sans limites (surtout pour les femmes). Les vulnérabilités sont pour la famille mais pas en entreprise.

II la culture de l'immunité

Pour expulser la vulnérabilité, on crée l'immunité. Toute culture se croyant invulnérable est immunitaire. Pour ne pas être blessé par l'autre, je dois l'empêcher de me toucher. Elle est absence d'exposition à la blessure de l'autre, immunita est la négation de la communita. L'immunité est l'anti don, ingratitude réciproque. Ces sociétés sont hiérarchiques et créent de la distance. On ne se mélange pas, pas de créativité et pas d'innovation. Manque de biodiversité, de rencontres de personnes diverses. Bruni y voit l'origine de la décadence. L'elite y entre par stérilité de créativité

Les franciscains ont créé le capitalisme en faisant rencontrer les banquiers, pauvres, artistes, saints. La fraternité est anti immunitaire, la solidarité peut l'être. Société immunitaires, pures et impures. Mais pourtant, il y a de l'interdépendance entre les castes, il faut des médiations et des médiateurs qui permettent cette séparation du travail. Les grandes entreprises sont plus ou moins mélangés. Souvent manager est faire contacter les différentes castes mais dans une culture de l'immunité.

Thèse : les entreprises perdent de la fécondité quand la culture immunitaire les portent à ne plus se contaminer.
nous avons un crise profonde du capitalisme non à cause de la finance mais de la décadence de l'élite appauvrie par l'immunité et plus fécondés par la vulnérabilités des relations vraies. Apothéose de cette culture de la non rencontre invulnérable et immunitaire est l'élimination de l'entreprise. disparition des lieux où on vit ensemble et où on travaille ensemble.

Car si je vois que la blessure de la relation et plus sa bénédiction et si je peux travailler chez moi avec open space virtuel où je ne rencontre plus personne en travaillant à distance. Si l'autre n'est vu que comme blessure, nous ferons tout pour l'éviter et construire résidence où on ne se croise plus. Si l'autre n'est pas positif et vulnérable, nous arriverons à ce monde de cauchemar décrit.

III Que faire ? :

Tout d'abord, nous devons réapprendre à donner une valeur positive à la vulnérabilité comme celle de la vulnérabilité des amis et des amours qui est bonne. Il n'y a pas de vie bonne sans exposition à la blessure. Si tu as peur de ce type de vulnérabilité, la vie ne fleurit pas, il existe de bonnes souffrances qui sont celles liés à la vulnérabilité dans les relations importantes de la vie. Redonner culturellement de l'espace à cette bonne vulnérabilité.

Esclavage des entreprises : éviter le monopole de la personne pour l'entreprise. Pour assurer une carrière, on achète la personne toute entière qui s'éteint

L'humanité a appris à travailler par l'accouchement. Femmes, mains vies, ingrédients disparus
Trop de symbole masculin (Problème de salaire homme femme, moins que femmes fécondes ou non)
Premières organisations complexes : monastères, durée 7 siècle, entreprise durée moyenne : 15ans. Ils recopiaient Ciceron et st Augustin. Il faut des managers humanistes, experts en humanité, en soin, en écoute en intériorité. Trop de concentration sur dimension technique convaincus de leur universalité (même cours pour entreprise et communauté religieuse, oui 90% la même chose comme l'adn de l'homme et du corail, mais on perd l'essentiel. )
On devrait regarder le travail

Le marché de demain a un besoin vital de personnes entières hors et dedans l'entreprise, qui cultive et active les dimensions fondamentales de l'humain que depuis des millénaires, on appelle don, réciprocité, intériorité qui rendent la vie digne d'être vécue dans l'entreprise et dans les maisons.

mardi 21 juillet 2015

Sa majestée des mouches - William Golding


Combien de fois, ai je vu la couverture de ce livre dans la bibliothèque de mon enfance ? Ces deux enfants qui se font face, le coquillage et l'ile tropicale.
Après en avoir entendu parler deux nouvelles fois, je l'ai trouvé chez un petit bouquiniste. Que dire ? Suis je heureux de l'avoir lu cette année ou triste de l'avoir raté à ma jeunesse?
Une vingtaine d'enfants de six à douze ans (trente, quarante, on ne sait, ils n'ont pas compté, à ce propos, qu'est devenu l'enfant à la tache de vin ????) sont rescapés d'un accident d'avion sur une île déserte, il y a de l'eau, des fruits en abondance, des cochons qui rôdent mais surtout leur propre violence qui sommeillait et revient. Les enfants vont tenter d'organiser leur vie autour d'un chef respectueux (Ralph) qui tente d'établir les priorités, construire un abri et entretenir un feu pour se faire remarquer des adultes qui passeraient par là.
Petit à petit, leur jolie démocratie se fissure, certaines violences affleurent, leur bras et leurs comportements ne sont plus retenus par la civilisation de leur enfance et les sentiments violents sont éveillés par la chasse. La crasse, les masques et les peintures prennent le pas sur leur uniforme d'écolier ou de choristes. Jack sera le représentant et le chef de ce mouvement vers la violence, son gout de la chasse, du pouvoir, du prestige de chef va conduire le groupe à se transformer en tribu primitive, violente et rempli de superstitions.
Le mécanisme vu par Golding est implacable et pour tout dire très girardien... Certes, vous connaissez mes défauts, je vois Girard partout, mais ici, c'est un cas d'école, ce livre étant écrit en 56 avant l’œuvre du bon René reprend énormément de thèse et d'observations girardiennes. Malgré tout, ce livre n'est pas complètement girardien mais très informé en terme d'anthropologie.

Le mouvement vers la violence est très intéressant, le mimétisme de Jack envers Ralph est passionnant ("Et puis, il y avait ce lien indéfinissable entre Jack et lui ; à cause de cela, Jack ne le laisserait jamais tranquille, jamais."), mais décrit plus l'origine de la violence comme un mouvement seulement naturel sans origine lié au désir. Certains l'ont plus que d'autres et savent le disséminer, voilà tout... Certains aiment la chasse tout au début et sont originellement dangereux. N'est ce pas une trace de romantisme ?
Étrange, alors qu'il ne l'est pas du tout concernant la construction d'une société, comment gérer la violence humaine ? Certes, fabriquer des logements pour s'abriter et faire du feu est la chose la plus sensée et la plus adulte, mais une société est d'abord sa gestion de la violence... On peut pleurer la perte de pouvoir de Ralph et de Porcinet, gros garçon qui procure le feu grâce à ses lunettes, très raisonnables sauf sur son incompréhension de la raison des sociétés. Bref, nos "adultes" ne comprennent rien et vont devoir passer le relais à Jack qui lui propose un vrai projet de société. Certes il oublie de faire le feu alors qu'un bateau passait à l'horizon, mais il propose de l'amusement, des rites amusant comme la danse, une répartition des taches, il explique les peurs (le monstre de l'île, parachutiste en masque mort...) et gère la violence, il crée communauté par le festin et provoque le meurtre du bouc-émissaire à la suite d'un festin et des danses folles.


Certes, il y a Simon, garçon curieux, sage, faisant confiance, il est le petit garçon ne cherchant pas de fausses assurances, il va au bout de la rencontre avec la violence. C'est lui qui discute avec "Sa-Majesté-des-Mouches" tête de cochon offerte au monstre par les chasseurs avec qui il dialogue et qui symbolise le lien entre la violence et le sacré que les hommes ne veulent plus voir. Il est celui qui enquête sur le monstre, apprend la vérité et veut la proposer. Il est celui qui va se faire lyncher au moment du climax du rite de la danse des enfants qui vont le tuer et le dévorer. Simon, prend ici la figure du prophète bouc émissaire. Les enfants vont cacher l'assassinat et ne retenir que la version du mythe, seul Ralph parle d'assassinat.
Si ce repas et ce meurtre fondateur va relier tous les jeunes, il restera Ralph qui va se découvrir paria en raison de la rivalité entre lui et Jack. Au cours d'une chasse à l'homme, les enfants vont mettre le feu à l'île et chasser Ralph qui en courant désespéramment arrivera sur la plage où il rencontrera un marin anglais ayant vu le feu provoqué par la chasse à l'homme. Tous les enfants pleurent devant ce marin n'y comprenant rien et regardant son cuirassé où il va les reprendre.

Pour Golding, le sacrifice et le prophète viennent après le dieu, c'est une différence de taille avec Girard mais cette compréhension de la violence sacrificielle dans la politique est très forte, puissante et très naturellement mise en scène... Il n'a pas le temps de montrer la paix évidente de la communauté après le sacrifice, il se concentre sur la dimension dictatoriale de la tribu et sur la rivalité entre Jack et Ralph. Cela me semble être un contre-sens. 
Ou plutôt, c'est le personnage de Ralph qui est le plus incroyable. Mais il est peut-être le plus nécessaire. Il est l'auteur ou le modèle que l'auteur souhaite donner aux lecteurs. Démocrate, sensible, apprenant, leader dans l'âme, défendant la loi et les légitimités de chacun, il reste concentré sur la fumée (ironie magnifique, c'est le feu de l'incendie qui retiendra l'attention du cuirassé), la dimension existentielle de leur présence sur l'île, s'il participe au festin, il ne participe pas au lynchage et sait y reconnaître un assassinat... Dans un certain sens, il est le meilleur de notre société et en même temps sa représentation parfaite dans son ignorance sur la violence fondatrice. Il suffit de se faire élire et d'être raisonnable et tout ira bien... Cette subtilité est elle voulu par l'auteur ? 
Je ne sais, mais c'est extrêmement brillant comme tout ce livre merveilleusement construit, intelligent et plus profond que l'on peut le croire, malgré les défauts (?) que je viens de souligner.




 Ps :Dans la violence révélée, Gil Bailie parle de ce roman. Même si le roman est symbolique, il voit la fin du livre comme un retour à la paix miraculeuse d'une sorte que l'humanité rêve de trouver, un rêve de retrouver ses esprits, le rêve d'une autorité morale surplombante. Mais Bailie cite William Auden parlant du livre. L'officier prenant les enfants dans son cuirassé ne joue t il pas le même jeu que celui des enfants sur leur île ? Qui va s'occuper de l'officier et de son cuirassé ? Et que se passerait il si les enfants se posait cette question et remettait en cause l'autorité de l'officier ?



Plus bas, certains extraits que je souhaite garder...

dimanche 19 juillet 2015

Todd girardien ?

(Tiens, au fait, c'est ma 200ème note...)
Revenons si vous voulez bien sur la polémique du livre "qui est Charlie" d'Emmanuel Todd.

Il me semblait aussi qu'Hadjadj avait dit l'essentiel comme souvent.
Les interventions de Todd me choquèrent un peu au début. Je ne comprenais pas tout (et même encore...) mais il m'ouvrait les yeux sur une partie de la France et me permit plus de précisions sur mon analyse. Replongeons dans l'ambiance.
Je conseille surtout la vidéo entre 52.30 et 1.00



Cela va mal. Nous sommes pris dans un carcan monétaire. Partout, il y a de l'islamophobie, antisémitisme, état de rupture.
Journée où tout le monde se réconcilie, ce 11 Janvier ?
Non, ce n'est pas vrai, c'était la grande fête des classes moyennes qui soutiennent les politiques qui les avantagent plutôt et qui massacre toutes les périphéries. Se réunir entre gens qui vont pas trop mal pour dire que l'on veut que cela continue d'aller comme cela. C'est le moment où les classes moyennes commencent à voir que cela ne va plus.
Le fond du problème est l'euro ? Ou crise religieuse ? Crise des valeurs qui nous fédères et nous réunissent. Pas un problème de communauté ou de système économique dit Jean Pierre Denis.
Oui, répond Todd, le vide religieux est le moteur principal qui est lui même le moteur de l'euro. l'euro unique est un substitut du Dieu unique.
Quand on voit des sociétés qui tournent mal ou qui entrent dans des confrontations violentes pour des valeurs positives ou non. Il y a toujours combinaison de vide religieux et de crise économique.
Exemple de la révolution française, entre 1730 et 1740, recrutement de prêtres chutent, le territoire se déchristianise. Le vide religieux est le facteur fondamental qui mène à la révolution (avec l'alphabétisation).
Exemple de l'Allemagne et un des déclencheurs importants du nazisme, toute la partie protestante de l'Allemagne entre 1880 et 1930, la pratique religieuse s'effondre. La carte du nazisme, c'est la carte du protestantisme en Allemagne. Non pas que les protestants soient des nazis en puissance, ce serait une interprétation fausse de la carte, elle est le signe de la désintégration de la pratique religieuse protestante en Allemagne nous dit Todd. La religion est dangereuse quand elle s'éteint. Puis ils ont eu la crise de 29.
Je ne sais pas quoi faire pour le vide religieux mais il faut faire quelque chose pour la crise économique. les sociétés ont besoin de croyances collectives, d'être ensemble. Quand crise, montée en puissance d'une idéologie de substitution. Ce qui est spécifique de la France actuelle, c'est que la crise religieuse du XVIIIème siècle se passait sur deux tiers de la France. Mais l'Eglise n'avait pas complètement abandonné la France, la France laïque aimait se frotter avec la France catholique. la laïcité s’arque boutait contre l’Église. Elle avait quelque chose contre qui lutter. Mais depuis 1960, il y a un effondrement global de la pratique religieuse partout. Ce qui est important. Mais ensuite cela a déstabilisé les régions qui étaient déjà laïques qui n'avaient plus leur bouc émissaires. Une bonne partie de la fixation de l'Islam est du au fait que les laïcs n'ont plus les cathos contre qui taper, on cherche un substitut et les musulmans peuvent en être un.


La logique de Todd est je trouve girardienne. La religion est un outil contre la violence, la France se structurait dans son conflit catho anti catho, la violence était recyclé. Désormais il n'y a plus de catholiques mais des laïcs qui se sont transformés en catho sans la foi et sans la structure religieuse. Bref, une foule dans un désert métaphysique, social et qui n'a plus rien pour ajuster sa violence. Todd affirme qu'il y a grand danger. Je trouve que son livre est très proche des thèses girardiennes de Gil Bailie sur le religieux et le sacrifice comme matrice de l'histoire humaine. Arrêtons d'être satisfait de nous. L'euro, selon lui, est le symbole de cette foule illusoire. Un projet qui a tout pour lui sur le papier et qui semble révéler le manque de Dieu unique, idole monétaire, technocratique, inégalitaire et bien sur par définition sacrificatrice. Selon Todd, tant qu'on ne réfléchit pas à l'Euro et à l'argent aujourd'hui, on ne révèle rien de la société et de notre santé métaphysique. (N'y a-t-il pas urgence à lire André Orléan ?)

C'est un bel appel.
A un moment dans l'interview, il dit, je suis mécréant, je n'ai rien à proposer pour la métaphysique, mais je veux me battre sur la justice économique... Il voit que c'est lié mais n'ose pas faire le pas... 
Nous verrons dans une prochaine note la réaction de Benoit Chantre sur les événements... Elle répond plus à la question métaphysique en réfléchissant plus sur le lien de la politique, la religion et la violence. (n'y a t il pas des désaccords ou plutôt, beaucoup plus de subtilité ?...)


On peut écouter aussi Michel Drac sur sa réaction du livre de Todd à partir de 18.35 :

Ce qui est intéressant chez Todd, Il a systématisé les travaux démographiques. Il a compris le truc curieux qui se passait. ex : ce parti socialiste, qu'est ce que c'est ? Valls qui attaque Dieudonné, délire religieux. Le laïcisme français reprend les logiques profondes du catholicisme d'état français. Tout est inversé. Procession à Saint Charlie ! Bientôt, il y aura une icône. Todd dit : ces laïcistes, il ne faut pas les comprendre comme les continuateurs des bouffeurs de curé du temps jadis. Avant dogmatisme catholique et dogmatisme anticlériclal l'un en face de l'autre. C'était avant.
Le PS est le résultat d'une fusion bizarre venu de la gauche anticléricale et des gens qui sont sortis du catholicisme dans les années 60, 70 et qui viennent des vieilles régions catholiques du pays.

jeudi 25 juin 2015

Olivier Rey - Illich

Voici un très beau texte sur Ivan Illich, il est dans la suite de cette dernière note. Il permet aussi de mieux connaître le très intéressant Olivier Rey et son dernier livre sur la mesure. (voir ici et ici ou encore , on peut aussi écouter d'autres conférences sur ce sujet, ici ou )
Il prend du temps pour résumer l'histoire de la pensée d'Illich dans son combat pour ouvrir les yeux de l'homme moderne sur les danger du développement. Il veut nous ouvrir les yeux su notre hubris, notre mépris pour la juste proportion de toute chose, et finalement nous inviter à retrouver le présent dans sa simplicité et sa joie offerte. Ne soyons pas des technocrates mais de simples vivants.
Le texte est ici




Ivan Illich (4) - « L’unité d’inspiration de la pensée d’Ivan Illich » par Olivier Rey from CMSG on Vimeo.

I Paradoxe de la réception de la pensée d'Illich
Paradoxe d'Ivan Illich : sa critique radicale de la modernité et du développement a suscité de l’intérêt dans les 70's puis au moment des principales crises mettant en cause ce développement, un large consensus s'est formé pour appeler à plus de rétablissement de la croissance, sa critique a été mise de coté et a été vu comme un souci d’esthètes ou d’irresponsables coupés du seul vrai problème, celui qui conditionne tout le reste : la croissance.
Comme dirait Georges W Bush : my approach recognizes that economic growth is the solution not the problem.

Pourtant, il semblerait que nous soyons entrés dans une période où, il devient difficile d’ignorer que les problèmes engendrés par un certain type de développement croissent plus vite que les moyens que ce développement nous fournit pour les résoudre. Dans les termes d’Illich :
C’est la contre-productivité spécifique qui s’installe dans un secteur après l’autre. Ce sont les pompes qui font couler le bateau.
La pensée d'Illich s'est marginalisée par la panique d'une solution qui a marché et que nous avons adorée sans distance. Plus il y a la crise, plus nous essayons de faire toujours plus la même chose. Si la crise persiste c'est que nous n'avons pas su relancer l'économie comme il l'aurait fallu.


II Pourquoi et comment Illich a changé de stratégie mais comment il est resté lui-même.
Illich a eu aussi le sentiment que son concept de contre productivité a été utilisé contre lui. Ce concept semblait être utilisé au premier degré pour retrouver la joie de la productivité toujours plus efficace alors qu'il se mettait sur le terrain de la pensée quantitative qu'il combattait pour lui montrer sa contradiction propre (comme Pascal avec son pari). Même celui qui ne croit qu’au développement par la croissance économique devrait, par simple fidélité à ce qui fonde ses convictions, être amené à comprendre que la voie suivie n’est pas la bonne.

Illich cherchait un point extérieur pour prendre prise sur le monde moderne. Il a cherché parmi les grecs, le temps médiéval pour trouver le "miroir du passé" qui nous permettrait de comprendre l'originalité de notre topologie mentale.
Il n'y a donc pas deux Illich, c'est le même avec le temps mais avec des stratégies différentes de conviction. Cette évolution n'a pas marché mais a permis de lever des ambiguïtés. Méprisée par la droite intellectuelle et la droite attachée aux affaires courantes, la gauche va se détacher de lui, car Illich bien que non réactionnaire aime la tradition comme lieu de résistance au développement et comme socle pour un nouveau monde. Il allait à contre courant de la hantise du passé et de l'amour du changement de la gauche.
"Cette propension à réduire la convivialité à l’économie primitive, jointe à une horreur de la tradition travestie en volonté de contribuer au progrès d’autrui, engendre la destruction inconsidérée du passé. On en vient à regarder la tradition comme une expression historique du déchet, dont il faut se défaire en même temps que des immondices du passé. »
Pour aggraver son cas, Illich identifie dans le passage d’un monde genré, peuplé d’hommes et de femmes, à un monde sexué, peuplé d’être humains affectés, secondairement, d’un sexe masculin ou féminin, la condition de possibilité de l’arasement de toutes les différences ontologiques, ouvrant sur un monde où plus rien ne fait limite et de ce fait entièrement livré aux entreprises techniques et aux échanges économiques.
Olivier Rey insiste ensuite sur l'importance de l'attachement d'Illich à l'Eglise catholique malgré ses difficultés avec elle. Elle demeurera toujours la base de sa pensée.


III La recherche de la bonne mesure et écologie
Il insiste ensuite sur l'importance de l'amitié. En particulier de l'amitié de Léopold Kohr qui théorise non pas vraiment le small is beautifull mais l'importance du proportionné dans toutes les choses sociales et économiques. Partout où quelque chose ne vas pas, quelque chose est trop gros. Illich développe Kohr, il cherche partout la notion d'échelle. Au delà de la juste mesure, ce qui servait tend à nuire.
La société moderne a la frénésie des mesures mais jamais l'intérêt de la juste mesure.

"Il y a certains seuils à ne pas franchir. Il nous faut reconnaître que l’esclavage humain n’a pas été aboli par la machine, mais en a reçu figure nouvelle. Car, passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l’équilibre global, ce seuil critique. "

Ce monde technique démesuré crée de l'exclusion, ne peuvent qu'en profiter, ceux qui ont passé les concours suffisant. Les inclus eux deviennent parfait engrenage.
Ce respect du proportionné n'est pas soumission à la nature, il s'agit de respecter les limites au delà tout dépassement devient délétère. Illich prend au sérieux l'autonomie moderne mais réfute le chemin de l'hubris. Ne soyons pas antimoderne mais respectons pour que les promesses d'émancipation de la modernité soient tenues.


Sagesse ?
Illich voyait le "développement" comme un désastre. Aveugle comme les hommes sont, il pense que nous passerons par un désastre.
La transition est trop lourde, il y aura du sevrage douloureux Le passage à une économie de convivialité se fera dans la souffrance. Cependant Illich détestait les appels à la responsabilité. Le bon comportement doit découler du sens de ce qui convient, non de la responsabilité. L'acceptation maussade ne marche pas.
Ou, comme dirait Saint Thomas d'Aquin : L’austérité, en tant que vertu, n’exclut pas tous les plaisirs, mais seulement les plaisirs artificiels et informes. Par quoi elle semble se rattacher à la convivialité, qu’Aristote appelle amitié, ou à l’humeur enjouée.
Le monde moderne dans sa manière de penser un sauvetage général poursuit encore ce qu'elle veut enrayer, une persévération dans l'hubris. Les appels pour le monde et pour les générations futures induisent un mauvais rapport au monde et aux autres en anesthésiant la sensibilité au général.
L'idée du pilotage de la planète est fausse, ne sauve rien mais détourne de la bénédiction du présent

Le sentiment éprouvé à l’idée d’être à même de célébrer le présent et de le célébrer de la manière la plus humble qui soit, parce qu’il est beau et non parce qu’il est utile pour sauver le monde, pourrait créer la table du repas qui symbolise l’opposition à cette danse macabre de l’écologie, la table du repas où l’on célèbre le fait d’être vivant en opposition à celui d’être “en vie”. 

Rey conclut :
L’avenir ne résultera pas de notre souci pour lui. Ce qui nous appartient, c’est de vivre le présent comme il convient. L’avenir, s’il y en a un, nous sera donné par surcroît.


Pour la bonne bouche voici une citation de Weil contenue dans le texte
« Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. »


mardi 16 juin 2015

Nous sommes riches. Michel Drac


On peut reprocher beaucoup de choses à Michel Drac...
Mais il tente toujours de rationaliser et de rendre accessible ses arguments.
Il tente dans ce texte, de donner quelques bases de réflexion sur la pauvreté en France et surtout tente de nous convaincre (si besoin est) que la France est encore un pays riche. Ses conclusions ensuite l'orientent vers une vision pessimiste qu'il développe depuis de longues années. Nous ferions une bonne Argentine. Notre situation économique, pour de nombreuses raisons, n'est pas viable et nous ne nous en sortirons pas sans une crise saignante. A discuter... Notamment avec cette vidéo...

Mais restons sur le sujet de la pauvreté

Suite à une conférence sur le monde économique, Drac avait dit des français que nous sommes incroyablement riches. Il fallait 25 min de travail pour se procurer un œuf, il n'en faut plus que trente secondes. Nous sommes riches à un point que nos arrière grands parents ne peuvent pas imaginer. Cela a choqué...

Sommes nous riches ?
L'expension 1982 Deux siècles de révolution industrielle

L'étude, dont est sorti ce tableau, du journal l’expansion nous montre que la rémunération du travail des populations européennes est plus élevé aujourd'hui qu'hier.
Mais qu'est ce que la richesse ? 
Prenons nous la définition de Thoreau, "Un homme est riche de tout ce dont il peut se passer" ?
Ce qui nous ferait penser que toute vie qui s'éloigne de l'idéal monastique est un appauvrissement.
Mais dans notre monde, elle est basée sur la possession. 
La possession de ce dont nous avons besoin pour couvrir nos besoins de base puis les besoins complémentaires puis les besoins à fortes valeurs symboliques, il y a ensuite les biens de production et les biens de production des biens de production.
En ce qui concerne les bien de besoin de base, nous sommes plus riches que dans les sociétés passées.
L'insécurité alimentaire demeure mais personne ne meurt de faim et l'espérance de vie augmente. Plus personne n'est pauvre comme on pouvait l'être au XIXème encore...

I Nous sommes riches alors, mais pourquoi nous sentons nous pauvre ?

Dans les sociétés traditionnelles, 70 % de la rémunération allait vers l'alimentation, le logement (sans aucun réseau raccordé) et peu de dépenses de loisirs.
Aujourd'hui l'alimentation représente 15% de la rémunération. (10% si on enlève le restaurant et la boisson) mais 30% pour le logement.
Nos besoins de base nous coutent plus cher mais la frontière entre biens de base et biens complémentaires et de standing se brouillent. Ce qui était exceptionnel devient de base. Construction mimétique normale .
Si la pauvreté absolue est objective (faim, froid) la pauvreté relative dépend de considération subjectives (notamment son évolution). L'impression d'être moins riches que nos grands parents est trompeuses. Nous serions surpris de la vie dans les 60's....
Première raison de notre sentiment de pauvreté : Nos besoins se sont accrus. L'extension progressive du domaine des bien complémentaires et de standing.

Ensuite après nous être enrichie, nous vivons aujourd'hui une stagnation, et même inversion de sens. (on le voit avec le salaire moyen net). Régression qui fait très mal au cœur d'une population ayant en tête la progression des années 70. Dans un système où sur le plan symbolique, l’appartenance à telle ou telle classe est de moins en moins manifestée par un rôle objectif dans la production et de plus en plus par un niveau de pouvoir d’achat, et où, par ailleurs, on assiste à une opposition entre des baby-boomers qui ont bénéficié de la période de forte croissance et leurs enfants entrés dans la vie active après le début de la stagnation.
Deuxième raison de notre sensation de pauvreté : nous vivons une période de stagnation, voire de lente régression, faisant contraste avec une période d’expansion dont nous gardons collectivement la mémoire.

En parallèle, la répartition des revenus est devenue plus inégalitaire. La croissance des inégalités engendre un décalage de perception de la richesse globale et de sa réalité.
Un bon exemple des mécanismes à l’origine du décalage entre perception de la réalité économique par la majorité et la situation générale réelle est fourni par l’augmentation des loyers. Pour les locataires, c’est un appauvrissement, donc ils ont tendance à penser que tout le monde s’appauvrit – par réflexe, nous projetons tous notre situation sur notre environnement.
Pour les propriétaires, c’est un enrichissement, mais comme la valeur des biens s’est envolée sur le marché, ils ne voient pas que le taux de rendement de leur bien, qui leur paraît normal eu égard à sa valeur de marché, correspond en fait à un loyer très élevé. Donc ils ne se rendent pas forcément compte qu’ils sont, d’une certaine manière, plus riches, puisque leurs revenus augmentent.
Troisième raison de notre sensation de pauvreté : l’accroissement des inégalités fait que la majorité s’appauvrit même quand la collectivité s’enrichit.

Dans le passé, les français pouvaient être plus pauvres en biens de couvertures des besoins de bases et des besoins complémentaires. Ils pouvaient être plus riches en biens de production.
Ils pouvaient entretenir seul leurs biens. Ils maîtrisaient l'intégralité des processus de production. Nous sommes pauvres en comparaison et nous le sentons.
Quatrième raison de notre sensation de pauvreté : notre aliénation s’accentue avec la complexification et la virtualisation des processus économiques.  

Au XIX, les prolétaires trouvait leurs richesses dans la certitude de leur place dans le monde, parce qu'ils le faisaient aussi. La pauvreté était contrecarré par la possession de soi et à travers la dignité que l'on retire de son travail.
Probablement, les contemporains sont plus riches mais ont cette pauvreté psychologique d'un monde qui se fait sans eux, ils sont injustifiés dans ce monde. Le monde n'a plus besoin d'eux. On compensait cette exclusion dans l'ordre de la production par leur intégration dans celui de la consommation. Mais les pauvres, exclus de la production, le sont tout autant de la consommation ; ils n’ont donc plus aucune place dans le cycle de l’échange. Et pour l’être humain, animal social, intelligence communicationnelle, ne plus échanger, c’est être mort vivant.
Cinquième raison de notre sensation de pauvreté : pour des raisons psychologiques, notre aliénation croissante renforce notre sensation générale de frustration.

II Mais au fait qui est pauvre en France ?
Distinguons.
La pauvreté de survie : sa précarité le met en danger         
La pauvreté de vie décente : sa précarité met sa dignité et son confort en péril          
La pauvreté de vie normale : sa vie n'est pas "normale"

Pauvreté de survie, c'est les personnes sans domiciles, environ 0,25%
La pauvreté de vie décente, 3,6 millions de personnes vivent dans des conditions malsaines. Ils se concentrent sur le logement et l'alimentation. Cela représente 5,25% de la population (les mal logés en France). C'est trop mais à l'époque de l'abbé Pierre, le chiffre n'était pas comparable.
La pauvreté de vie normale est marqué par l'INSEE. fraction de la population vivant avec moins de 60% du revenu médian. en France, cela fait 13,5% de la population. 8% si on enlève les deux premières pauvretés.
En France donc, 86,5% de la population n'est pas pauvre.
Drac considère de même que les problèmes de la Grèce sont des problèmes de riches au regard d'un africain. Mais des problèmes quand même. "Mais les français peuvent se plaindre d'insécurité croissante et surtout de vivre dans des sociétés absurdes qui les rend pauvres."

L'avantage d'être relativement riches
En France 5% des français sont millionnaires en dollar. Pour le revenu médian, les français sont dans le tiercé de tête. Le taux d'endettement est raisonnable. Notre état est ruiné mais pas nous.
Les français peuvent faire face
Nous vivons un contexte instable économiquement et géopolitiquement, la zone euro devrait exploser (tellement mal foutu). Mais cette explosion est tellement crainte à raison... mais désirable pour les possibilités politiques permises...
Qui vivra verra...

jeudi 4 juin 2015

Puisque tout est en voie de Destruction - Hadjadj

Dans son dernier livre, "Puisque tout est en voie de destruction", Fabrice Hadjadj recueille quelques dernières conférences données en France, quelques articles au départ confidentiels. Il y a une merveilleuse conférence parmi celles-ci. Éduquer à la fin du monde.
Dans cette conférence, il y a une partie qui synthétise à merveille une des ambitions de ce blog (de plus en plus paresseux, pardonnez-moi) : l'appréhension de l'apocalypse. (et non du millénarisme...)
La fin du monde à l'origine de l'éducation chrétienne.
La fin du monde se trouve à l'origine du christianisme (c'est d'ailleurs cela qui le rendait si scandaleux aux yeux des païens, lesquels croyaient à l'ordre immuable et référentiel du cosmos). La destruction de toutes choses est même l'horizon sous lequel se déploie son éducation. Qu'on écoute la seconde épître de Pierre : Puisque tout est en voie de destruction, voyez quels hommes vous devez être, vous qui attendez avec tant d'impatience la venue du jour de Dieu (2P3, 11. 12). "Voyez quels hommes vous devez être", il s'agit bien de devenir homme, il s'agit très exactement d'éducation. Et ce devenir homme n'a pas pour critère la voie de progrès, mais la voie de destruction.
Il n'y a toutefois pas ici la destruction seule. Il y a aussi la "venue du jour de Dieu" (ce qui est encore plus destructeur pour l'orgueil). Afin de dire cette ambivalence, tout ensemble le versant de ténèbres, le versant de lumière, la double croissance de l'ivraie et du bon grain, nous avons un mot : apocalypse. Il signifie étymologiquement "révélation". Il s'est mis à désigner couramment la "dernière catastrophe". L'apocalypse n'est pas ce qui stérilise ou rend triste. C'est le principe de la fécondité et de la joie du fidèle. C'est parce que la fin du monde est imminente qu'il faut commencer quelque chose dans le temps, quelque chose qui n'est pas du temps.
Que veut dire Apocalypse ? A travers le désastre, l'astre d'en haut qui vient nous visiter. A travers la prolifération de la mauvaise herbe, la moisson toute proche. A travers la mort temporelle, la vie éternelle. L'apocalypse annonce le triomphe de la charité parmi les tribulations. Et c'est pourquoi elle nous ordonne de participer à ce triomphe. Tout en nous dégageant du monde, de ses pompes, de ses prestiges, de ses "valeurs", elle nous engage dans le monde, à y faire luire la charité qui ne passe pas


Vaste programme....