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jeudi 8 août 2013

René Girard et Benoît Chantre sur France Culture - Europe, catholicisme et Hölderlin


René Girard et Benoit Chantre sont interviewés par Michel Cazeneuve dans son émission de France culture, "des hommes et des dieux" en 2008. Ce spécialiste de Schelling et de Jung les interviewe peu de temps après la sortie de "Achevez Clausewitz". Très rapidement, le thème central de la conversation sera Hölderlin. Et plus particulièrement, l'exégèse de Girard sur la retraite de Hölderlin durant toute la seconde moitié de sa vie. Girard y distingue un modèle de sainteté catholique et de rigueur intellectuelle. Il regrette seulement qu'Hölderlin n'ait pas rencontré Dostoïevski qui lui aurait parlé de son expérience personnelle d'homme moderne mais qui comprend l'instabilité de nos temps violents, mondains, vaniteux où tout devient montée aux extrèmes et défiguration du Christianisme.
Chantre et Girard en profitent pour définir un catholicisme qui est dans le monde et hors du monde. Dans le soutien à l'empire et contre l'empire. Car ce catholicisme est pour la stabilité et pour la vérité. Simple et compliqué......



 Selon Girard, Clausewitz est le prophète joyeux et tourmenté de notre époque de violence non limitée par les traditions et les règles rituelles. Clausewitz l’analyse principalement dans le domaine guerrier. C’est la vraie bascule de la révolution française et de Napoléon. Girard y analyse la « montée aux extrêmes » qui est la voie naturelle du désir humain et de la violence si celle ci n’est plus ritualisée et limitée par la religion.
Clausewitz est un ce sens le précurseur du totalitarisme, l’utilisation de la force de la foule nationale dans la guerre. Et en ce sens, le premier théoricien du nationalisme, la nation comme idole


Girard analyse brièvement la réaction de l’Allemagne et de ses intellectuels face à la révolution française. C’est leur grande question et leur grand défi.

Girard décrit la connivence première des intellectuels allemands avec la révolution (fascination de Kant) et Napoléon (fascination de Hegel). Souvent, pour eux, l’arrivée des français devait être un mouvement amenant une nouvelle humanité plus libre et fraternelle ou bien encore le signe de confrontation et de risque mimétique (Fichte). Hölderlin est le premier à s’attrister que la révolution française n’est qu’un événement politique et non métaphysique. Hölderlin est cet écrivain qui a partir de 1806 partit vivre les 36 dernières années de sa vie dans un moulin à Tübingen. Isolé et pris pour fou.


Girard admire ce personnage et son geste final. Il défend la thèse que ce n’est pas l’acte d’un fou mais est le geste le plus courageux et le plus respectable de la part de l’école intellectuelle allemande.

Hölderlin 1792
Girard comprend d’abord la retraite d’Hölderlin comme le fruit de sa déception de ses contemporains et de l’évacuation de leur part de toute transcendance, soit par un retour romantique au paganisme grecque soit un syncrétisme anti-chrétien. L’Allemagne plus religieuse essaie de créer une contre-bible, une amitié entre Jesus et Dionysos. Hölderlin n’y croit pas. Il a l’intuition de la violence du dernier et de l’incompatibilité entre les deux. Mais en réaction contre le protestantisme maternel, symbole de carrière, de piétisme, il n’a pu l’exprimer correctement, il a démissionné et s’est exilé. C’est ici qu’il faut prendre au sérieux sa phrase entendue lors de son exil intérieur, « Je songe à me faire catholique ».


Il s’est exilé, Girard y distingue aussi une sainteté particulière, là où Nietzsche est tombé dans la folie. Hölderlin a plutôt choisi le Christ et Nietzsche Dionysos.



Girard appuie aussi sur le fait du mimétisme puissant du jeune Hölderlin, de sa passion effrayante pour les grands hommes de son temps (Schiller et Goethe). Girard lit dans "Hyperion", la preuve et la description de la bipolarité, du syndrome maniaco-dépressif, symbole de sa phase mondaine. Mais paradoxalement, cette sensibilité puissante au mimétisme va aider Hölderlin à associer paganisme et mondanité, il va s’échapper de celle-ci, de son malheur et se rapprocher du Christ.


Hölderlin 1842
Pour Girard, Hölderlin éclaire la rupture propre à la révélation chrétienne. Une rupture comme forme d’équilibre spirituelle. Malheureusement pour lui, Hölderlin n’a pu connaitre Dostoïevski qui a pu analyser avec une incroyable force le sous-sol humain dans les notes dans un sous terrain.


On peut comprendre ce trouble bipolaire comme un mysticisme instable qui divinise le moi et l’autre frénétiquement et tour à tour. Tout devient sensibilité extrême et fluctuation de la bourse des valeurs du "moi" et des "autres". Tout intellectuel est peu ou prou maniaco-dépressif, il faut pour pouvoir penser l’expérience intime de l’exaltation et de la mélancolie, du mimétisme. C'est ce que Hölderlin a vécu passionnément et ce que Freud n’a pas vécu ou n’a pas traduit dans ses œuvres.



Au centre de l’interview, Girard et Chantre introduisent une pensée catholique politique. Le rapport entre la papauté et l’empire est simple et compliquée. C’est un rapport d’union et de conflit. Etre pour l’empire, c’est échapper du mimétisme originaire européen entre Charles le Chauve et Louis le germanique, la division franco-allemande. L’Eglise peut être du coté de l’empire pour éviter les guerres et toujours en conflit contre l’empire pour refuser sa main mise. Position simple mais très compliquée pratiquement. La division des fils de Charlemagne s’est faite au détriment de l’Europe. Refus de l’équilibre et de la continuité de l’empire romain.

Je découvre aussi grâce à cette interview la volonté de la part de Girard et de Chantre de définir leur catholicisme.

A travers la revue en accéléré de l’histoire européenne, le catholicisme est le créateur du désordre et la stabilité possible dans ce désordre. Le seul lieu tenable dans un monde de la démystification qu’il crée. Tout le magistère, la tradition, la logique, l’institution sont les symboles de ce petit repère de stabilité, c’est la stabilité dans un monde profondément déstabilisé par sa propre révélation. Loin des ambitions sociologiques de Gauchet, il faut voir le Christianisme porteur de sa propre critique et voir qu’elle maintient ses affirmations. Comme le dit Chantre, être catholique, c’est avoir un pape, un magistère qui ne dépend pas de soi. C’est aussi ce qui demeure de ce qui aurait pu être l’empire s’il ne s’était pas effondré. La catholicité se prend aussi dans sa romanité, dans son souci de stabilité.



Bref, la catholicité est essentielle anthropologiquement pour échapper à toutes le bipolarités, individuelle ou sociale



Il faut prendre au sérieux le désir de Dante, guelfe, d’être du coté de l’empire contre la papauté. Il refusait au pape Boniface VIII, ses espoirs politiques et mondains et donc théocratiques. C’est un appel à l’autonomie temporelle de l’Eglise et même à l’idée européenne qui a son origine au Vatican.


vendredi 3 mai 2013

Philippe Muray et revolution francaise

Sur cette page du café du commerce, une reproduction commentée d'un article de Philippe Muray sur la révolution française. Même s'ils sont intéressants (mais un peu ésotérique...), j'ai mis de coté les commentaires pour me concentrer sur l'article.
L'objectif de Muray est divers et très classique pour ceux le connaissant déjà un peu. Protestantisation du monde doublé de la croissance du phénomène religieux contre la conscience même de l'homme moderne. L'incarnation est bafouée et l'homme devient un imbécile heureux.
C'est dans cette direction que l'on retrouve cet article. Muray continue perpétuellement sa guerre contre la gnose et l'ignorance moderne de la religiosité naturelle de l'homme.
Sur la révolution française, on peut regretter que Muray évacue toute analyse historico-historique, mais il ne faut jamais perdre une occasion de redire que c'est un événement religieux non chrétien.
Le progressisme devient constamment une triste idolâtrie...



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La révolution est religieuse même si elle s'en défend. Elle s'écarte des religions officielles pour retrouver les religions des tripes, celle du sang, de la foule, du mystère et du délire.
Muray fait part de la différence entre la religion et le religieux. La religion est cette marque des religions établies comme le catholicisme, qui institutionnalise le long processus de désacralisation et le religieux qui sans en avoir l'air nous y replonge. ("Le religieux révolutionnaire croît et embellit du refus de s'avouer par lequel il se fonde et se confirme.")

Retour à l'age d'or, aux sentiments adorés, à l'inconscience lumineuse d'un sacré caché par un fausse plénitude, souvent signe du refus de cette désacralisation. Or la révolution française c'est cela. Au delà de tous les causes historiques, il y a au cour de celle-ci la volonté de s'accrocher au sacré déliquescent pour le faire revenir avec son enchantement, la mort de Louis XVI étant le signe essentiel.

Ce religieux est diabolique (De Maistre avant Dostoïevski l'avait démontré...) car il veux enfermer l'homme dans le sacré. Puis il semble poisseux. Car il est provocateur d'ordre et symbole du désordre...
La guerre à la religion, c'est toujours la guerre pour le sacré.
La révolution est toujours le moment panique contre la sortie du religieux, refaire de l'idole tranquille dans l’intérêt  de l’humanité, of course.

Or, ce n'est plus trop crédible, ni légitime, d'où l'horreur de l'art révolutionnaire qui sent le figé, l'hyperréaliste ou bien le maquillage post mortem, elle est une étape dans l'histoire du rationalisme protestant. Angélisme, iconoclasme (comme l'a montré le vandalisme révolutionnaire...) refus de l'imperfection...

Si la révolution fut dans des pays catholiques, c'est qu'elles n'étaient pas nécessaires dans les pays protestants puisque celui-ci est la tentative de renverser la religion au profit d'un religieux présenté sous une forme rationnelle et sociale. En cela, elle est une "poussée du nord"...


Bref, pour Muray, la révolution est une tentative de revenir sur le processus de décomposition. Le but est alors faire honte aux représentants de la religion et de prendre la place.

Oui, Pour Muray, on ne comprend rien à la marche du monde si on n'écarte le champ religieux.