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vendredi 26 juillet 2013

Hadjadj contre la "saine famille" de Michel Serres


Dans un article récent, Fabrice Hadadj réagit et contredit l'article de Michel Serres paru dans le magazine "Etude" sous le titre "La saine famille". Disputatio à quelques semaines d'écart pour éclaircir la nature de la Sainte Famille et la légitimation ou non du mariage homosexuel par la théologie catholique. Ces deux articles sont payants encore, je ne peux vous les mettre à disposition.
Parmi les catholiques, sans en connaître la proportion, il y a une séparation sur ce thème (dont voici deux exemples, ici et là), ces articles ne reprennent pas tous les arguments entendus, ils touchent plus particulièrement la délicate question de la défense de la famille "naturelle" et des liens du sang malgré tout.

Ici, Hadjadj fait oeuvre de santé publique en luttant contre les fausses évidences de notre temps. Les liens charnels, en plus d'être complétés et sanctifiés par le Christ dans ses liens avec Marie et Joseph, sont pris en exemple et utilisés par le Christ pour donner naissance à la fraternité universelle en lui, et non l'inverse. Ce n'est pas la fraternité universelle qui légitimerait les liens de sang.
Évitons tous les universalismes désincarnés qui, croyant offrir la paix au monde, éloignent de l'amour véritable qui est don reçu et, d'une certaine manière, toujours engendrement.
Les tendances modernes ne sont qu'un réchauffement de la gnose chrétienne méprisant l'incarnation, mettant en opposition la grâce et la nature, alors que cette première élève et guérit la seconde.
Cette gnose, en plus d'être une erreur est un chemin de fausse sagesse, de violence et d'indifférentiation, ne rendant hommage ni à Dieu, ni à l'homme.

In fine, la famille naturelle est l'icone de l'amour surnaturel. Saurons nous la protéger et l'honorer ?

Ci dessous, voici un résumé du texte de Fabrice Hadjadj.



Thèses de Michel Serres,
Serres prétend fournir un point de vue proprement théologique à la question du mariage homosexuel.
La thèse essentielle de Serres est que la Sainte Famille chrétienne déconstruit la famille naturelle. Il faudrait en tirer, alors, les conséquences.
En effet, en celle ci tout y est surnaturel, anormal, Il y aurait de la GPA dans l'annonciation, Joseph ne serait qu'un père adoptif. Les revendications homoparentales sont donc évangéliques.
Serres reproche à l'Eglise, dans ce débat, de se positionner sur des arguments anthropologiques et de refuser l'observation de l’Évangile.
Ensuite, Serres part des analyses de Francis Fukuyama sur le refus du moyen Age chrétien du mariage des hommes destinés à la prêtrise. Fukuyama pense que ce refus venait du désir d'empêcher la création de dynasties catholiques puissantes. Le célibat ne fut donc pas pour le "Royaume" mais contre les royautés dynastiques et surtout contre tout lien du sang.

Hadjadj diagnostique (en plus de la fragilité des arguments) un mépris de l'incarnation. Que sont devenus la généalogie des Évangiles ? Qu'est devenu le cousin Jean Baptiste ? La sainte famille refuse les liens de sang ?

Serres oppose les liens de sang raciaux, tribaux et excluant avec les liens choisis, liens libres et individuels, par amour. (ne parlons pas de la triade féminine perçue par Serres)

En quoi Serres est hérétique et est dans l'erreur par sa conception de la grâce.

Serres commet une erreur gnostique en mettant en contradiction le Dieu créateur et le Dieu rédempteur. En effet, il oppose Grâce et nature. Le surnaturel entre en concurrence avec le naturel et le culturel. La grâce chasserait l'ancien par le neuf (à l'encontre de Mt 13,5, du trésor sort du neuf et du vieux). Cette logique de la mode est aussi suggérée par le reproche fait à l'Eglise de s'appuyer sur des arguments anthropologiques. Or si l’anthropologie et la théologie diffère cela signifierait que l'incarnation de Jésus serait bancale et qu'il y aurait contradiction entre raison et foi. Le verbe incarné n'éclairerait pas vraiment le mystère de l'homme. Problème...

Serres voit aussi dans cette sainte famille une brisure avec l'ancien testament. Ce qui était exclusion tribale juive devient inclusion à tous.
C'est d'abord une vision étroite de l'élection juive qui oblige plus qu'elle n'exclut. (même si privilège, il y a) Puis, cela confirme la tendance gnostique de la pensée de Serres, qui voit dans la matière un piège créé par une entité mauvaise pour piéger les hommes destinés à être pur esprit. Dualisme de la liberté contre la nature, de la chair contre l'esprit, des liens de sang contre les essors de l'amour. Serres devient disciple de Valentin et Marcion.
Contre les cathares, Saint Thomas d'Aquin répétait : La grâce ne détruit pas la nature, mais l'achève, la comble.
La grâce complète la nature de l'homme. Elle l'affermit dans sa propre nature et la tire vers le surnaturel. Elle l'élève et la guérit. (Mathieu 5, 17, pas venu abolir mais accomplir.) Plus le Christ divinise, plus il humanise. Les deux vont ensemble. Tout homme est appelé à être greffé sur l'olivier franc.

Certes, le naturel humain est introuvable. Quelques fois réduit au  biologique et à l'animal ou bien en un ensemble d'invariants transculturels que l'on continue de chercher. Certains alors souhaitent le rayer de la carte. Car, en effet, la famille naturelle comme la raison, ne se trouve que rarement à "l'etat naturel". Mais la grâce ne vient pas renverser une nature perverse, elle vient guérir une nature blessée. L'affirmation du naturel est toujours un combat. Surtout quand la raison devient utilitariste... La "famille naturelle" devient autant trésor de la culture que don de la nature.

Amour de sang / Amour de charité

Mais pourtant le Christ ne nous a-t-il pas appris à aimer universellement quelle que soient nos identités non choisies ? Certes, cet amour dépasse les promiscuités mais il ne les défait pas.
De même, tout lien d'adoption se fabrique à partir d'un lien de sang préexistant. De même encore, la famille naturelle demeure l'analogie majeure pour exprimer le Royaume.
De même toujours, c'est au prix de son sang qu'il rachète tout homme et fait d'eux des frères. C'est par ce lien de sang tant honni par Serres que Jésus justifie la fraternité humaine, plus encore cette fraternité n'est pas un choix, une décision individuelle mais un fait auquel nous devons consentir et qui est difficilement choisissable vu le nombre d'enquiquineurs....
il y a un écart entre la fraternité chrétienne et "l'universalisme philanthropique, volontariste et plein de bonne conscience".
Pourquoi Serres a la certitude que les liens de sang seraient le principe de la violence et les liens adoptifs, choisis, les prodromes d'une civilisation de bonté ? Or les liens individuels purs sans lien de parenté est proche de la situation totale d'indifférentiation et donc propice à la guerre du tous contre tous.
N'est ce pas non plus dans ces horribles liens de sang que l'on peut découvrir l'amour le plus universel et l'amour sans condition, sans arbitraire, sans performances. L'adoption prend modèle sur cette parenté et non sur un marché des orphelins.
la charité trouve son analogie première dans les amours familiales les plus charnelles. Le Dieu qui veut nous ouvrir à l’amour inconditionnel de chaque visage savait ce qu’il faisait lorsqu’il créait l’homme et la femme : comment y aurait-il meilleure preparatio evangelica que ce qui procède des sexes ?

Les liens familiaux dans l'Evangile
Le terme adoption est utilisé par Saint Paul pour parler de notre vocation d'enfant de Dieu. Adoption qui nous permet de percevoir l'héritage divin. Cela est si proche de la filiation par engendrement que Saint Jacques préfère utiliser ce lexique. (Jc 1, 18)

Il ne faut pas diminuer, non plus, la paternité de Joseph. C'est de lui que Jésus retire sa généalogie. Jésus n'a pas d'autre homme pour père, Jésus est le fils de sa future femme légitime (et quelle légitimité!). Ce n'est pas de la nature qu'il tient sa paternité mais de l'auteur de la nature.Sa paternité est donc plus que naturelle.

Serres prétend aussi que Marie n'est pas absolument la mère, alors qu'elle est la mère absolument.
L'annonciation n'est pas vraiment un "choix individuel par amour" mais est le couronnement de l'ancien testament. Marie, nouvel Ève, qui ne dit pas "j'ai acquis un homme de par le Seigneur" (Gn 4,1) signe d'une possessivité étouffante qui explique souvent la stérilité débutante des matriarches, sevrage pour mieux accueillir le don du Tout Autre. Marie est le symbole extrême de cet accueil. L'annonciation est le contraire d'un planning, d'une PMA ou d'un GPA, d'une volonté démiurgique et de fantasmes de papa-maman.
Quel est, alors, le sens de l'Annonciation pour la famille naturelle ? Hadjadj répond :
Non pas défaire les liens du sang, mais rappeler, selon la constante affirmation juive, que le sang, c’est la vie, et que la vie ne nous appartient pas, qu’elle est mystère dans sa source et dans son embouchure, et que nous ne saurions avoir sur elle la mainmise sans la détruire.


Conclusion

La saine famille de Michel Serres ne vas pas dans la direction de la sainteté mais d'un certain hygiénisme psychologique, d'une normalisation technique et illusoire de la parenté. Rien ne remplacera l'accueil de ce qui nous est donné (malgré ses bêtises, ses péchés, ses faiblesses). Ce n'est pas en choisissant sa famille que l'on arrête ses névroses. C'est imaginer une cure radicale à nos maux intimes venant de la furie ténébreuse des sexes.
En croyant "rationnaliser" les relations, on va contre la révélation pour qui la famille "naturelle" est l'icone du surnaturel. La différence des sexes est cette ouverture folle au mystère d'amour constitutif de notre vie. Mystère si souvent broyé par non reconnaissance de l'amour et différence souvent reniée par l'orgueil du refus de l'insupportable fait.

mercredi 19 septembre 2012

Serres, la tête de Saint Denis et le savoir


Ci dessous une émission de 5 min de Michel Serres sur le savoir.

(NdPC: elle n'existe plus....)


Rapidement, l'académicien relie le savoir avec l'histoire de son support. Il détermine alors 4 temps.

1) Au départ est le stade oral, les "artistes", les "anciens" pouvait chanter et réciter par coeur les histoires, mythes, souvenirs de la communauté, celui qui savait était celui qui se souvenait. Il avait la mémoire et la confiance de la communauté.

2) L'écriture vint, ce fut l'âge des scribes, Bible, Babylone, vélin, rouleau, tablettes. Le savoir est la rare bibliothèque

3) Puis l'imprimerie ! Tout devient plus accessible dans ma propre bibliothèque. Montaigne commence à dire : Je préfère une tête bien faite qu'une tête bien pleine.

4) Pour introduire le quatrième temps, Serres parle de Saint Denis.
Persécuté à Paris autour de l'an 250, cet évêque de Paris est condamné à la décapitation à Montmartre. Décapité en chemin, il prendra sa tête et montera au sommet de la colline.
Serres compare cette tête désolidarisée à un ordinateur portable et donc l'homme moderne à Saint Denis.En effet, cet ordinateur devient le siège de notre mémoire. Mais pas seulement mémoire personnelle, mémoire mondiale. Il dit que tout savoir est objectivé sous nos doigts. Serres va plus loin, il dit que nous sommes condamné à devenir intelligent. En effet, nous serions les enfants gâtés du savoir, nous n'avons plusqu'à ! Plus qu'à devenir intelligent, intuitif et innovant.


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Beaucoup de réactions en écoutant cette émission.
Le savoir serait une connaissance stockée et prête à être utilisé. Les capacités de stockage externe se développant, la notion de savoir s'est transformé et externalisé.
La conclusion de Michel Serres est paradoxalement optimiste. La condamnation à l'intelligence. Face à l’extériorité infinie des informations, nous, qui avons tout à notre disposition, nous n'avons plus qu'à être parfait. Mais la condamnation sonne comme une menace.
N'est on pas devenu des Saint Antoine du désert perçu par Flaubert. (cf: note précédente). Nous sommes face à une montagne de savoirs, d'opinions, de gens intelligents se contredisant. Face à cette montagne, nous sommes peut être condamnés à être intelligent ou bien à voguer dans les eaux tièdes du relativisme ou du parti pris. Je suis surpris que Serres ne parle pas de la confiance ni de la sagesse. Qui peut nous guider devant cette bibliothèque universelle ?
Cela aussi est lié avec les désirs de cerveau globale que nous partageons avec la communauté internet (n'ai je pas trouvé cette vidéo sur Twitter ?). Cerveau global théorisé par Howard Bloom, désiré par HG Welles.


Je repense à ce premier temps du savoir, le temps du "par  cœur ". Je pense à Fahrenheit 451 de Bradbury par Truffaut où les livres étant menacés, certains hommes devenait hommes-livres et apprenait par cœur un livre pour le conserver et se promettait de la transmettre à un jeune homme.
Je pense à un chef de chœur nous racontant l'histoire de la musique occidentale et de ces lignes mélodiques du grégorien parvenu jusqu'à nous sans écriture mais seulement par la répétition et la transmission de bouche à oreille avant la notation musicale.
Je me souviens de ce prêtre nous disant que la Bible n'est qu'un aide mémoire... Appuyant bien sur ce fait, il rappela que nous ne sommes pas une religion du livre mais une religion du verbe incarné. Le livre n'est que le moyen de transmettre une parole qui n'a plus qu'à s'incarner en nous.

Internet, la nouvelle technologie, comme le dit Serres, fait bien de nous des décapités. Le cerveau mondial technologiste et internetisé n'est il pas la montagne éloignées de nos têtes décapitées pour une communauté d'acéphale cher à Bataille (cf note précédente) ? Monstres défigurés par Internet ? Le geste de Saint Denis que nous rapporte la tradition prend de plus en plus de sens. Il reprend sa tête !
Tout d'abord, ce geste témoigne de la volonté de ce saint à se conformer au Christ. Mourir en haut de la colline comme Lui, témoigner de la foi en Lui. Ensuite, mourir et conserver sa tête avec Lui. Comme si la séparation du corps et de la tête était l'objectif ultime du mal. Comme si la sainteté de Denis nous indiquait que son unité corporelle en était le plus beau symbole.


Si nous allions au bout de la comparaison de Serres. Ne nous faut il pas reprendre notre tête, veiller sur elle?
Regoûter à l'apprentissage par la mémoire. Car tout ce que nous avons, n'est ce pas ce que nous sommes capable de donner, de transmettre à l'oreille d'un autre comme au temps oraux ?