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vendredi 22 avril 2016

Alain Supiot et le travail

Cette vidéo du juriste français (le seul que j'ai trouvé avec Legendre à me faire aimer le droit!)
me fait penser aux enseignements de Pierre-Yves Gomez. Quête du travail réellement humain. Affinité avec Simone Weil, quantification extrême du monde du travail, perspective historique, nécessité pour le droit du travail d'être à la hauteur des révolutions que vivent le travail et conscience des impasses que nous vivons.
En plus de cela, le monsieur est plein d'élégance, donne beaucoup d'exemples et dispose d'une juste virilité de la science acquise, assimilée et proposée...

Depuis quand parle t-on de régime de travail réellement humain ?

L'office international du travail (L'OIT) en parle depuis 1918 au lendemain de la première guerre mondiale.
Il arrive comme un paradoxe car la première guerre mondiale fut l'événement où l'homme fut traité comme du combustible pour alimenter le front ou le marché. Junger l'a vu en premier, les pays produisait de l'armée à la chaîne. Ce mode d'organisation du travail fut généralisée. C'est la mobilisation totale. Contrairement aux guerres anciennes, toute existence de la communauté est convertie à l'énergie pour l'effort de guerre pour tout détruire chez le voisin. Junger l'a vu mais les ingénieurs américains furent les premiers à théoriser ce mode d'organisation. La guerre a vu l'extension des principes d'organisations industrielles développées  sous la forme des principes tayloriens. Ces principes ont trouvé aussi leurs justifications pratiques dans la guerre. Cette manière de penser s'est propagée dans la société entière.
Carl Schmitt théorise l’État total et la mobilisation totale prend aussi la forme d'un marché total. Toute existence est traduite en ressources quantifiées et engagent tous les hommes de toutes les nations du monde dans une guerre économique perpétuelle économique et sans merci. (vocabulaire de management proche du militaire, bataille de compétitivité, repos dominical...)

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Mais la première guerre mondiale apporte aussi L'OIT qui survivra à la Société Des Nations.
Cette organisme dit que la Paix est fondée sur la justice sociale. Il est urgent d'améliorer les conditions et cela ne peut marcher qu’internationalement.
Comment articuler un régime de travail réellement humain dans une époque de massacre unifiée.

I Ce qui doit être humain, c'est le travail.
Supiot tente alors de décrire gràce à Weil ce qu'est le travail humain.
Afficher l'image d'origineDeux limites aux delà desquelles, le travail méconnait la dimension humaine. Déni de la pensée et déni de la réalité.

Déni de la pensée :
Le travail permet à celui qui l’exécute de mettre un part de lui-même. Le travail prend racine dans la représentation mentale.
Inversement, l'homme peut délirer or l'univers du symbole nous permet d'être ailleurs, il faut accorder la représentation mentale et l'univers biologique, le travail est le lieu pour apprendre ce lien, travail pour se découvrir soi même.
Simone Weil le dit, c'est par le travail que la raison saisit le monde même et s'empare de l'imagination folle. On domestique l'imagination. Le travail humain, c'est l'imagination en mouvement.
Déni de pensée quand on pense aligner l'homme à la machine. L'efficacité peut requérir l'homme réduit à la machine. (petite partie pense pour les autres)

Déni de la réalité,  Être en réalité avec l'univers physique car le manipulateur de concept peut être le manipuler de symbole au risque de délirer. Comme dit Cioran, le tête à tête avec l'idée invite au déraisonnement, oblitère le jugement et produit l'illusion de la toute puissance. En vérité, être en prise avec une idée rend insensé, enlève à l'esprit son équilibre et à l'orgueil son calme... Le penseur en train de noircir une page sans destinataire se croit, se sent l'arbitre du monde.
Cette déni peut être celle des financiers, le retour à la réalité est terrible.

De toute façon, prévient Supiot, la folie est toujours latente, la raison une conquête de tous les jours. Les deux dénis peuvent aussi s'allier, le délire scientiste eut nourrir le délire religieux et inversement.

Est inhumain un travail qui ravale le travailleur comme pur instrument des pensées d'autrui ou qui le coupe de la réalité. Le travail est ambivalent, il est maîtrise du monde et soumission au monde. Œuvre et peine.


II Mais le régime d'un travail vraiment humain peut s'entendre différemment. Le travail reste inhumain mais le régime non. Rendre humainement acceptable ce qui ne l'est pas. Supiot pense que c'est le sens des rédacteurs de l'OIT.
Qu'est ce qui est plus mauvais ? Mal payer son ouvrier ou lui donner un travail inhumain ?
On oublie mais Lénine avait pris pour lui le taylorisme et sa vision de l'organisation du travail comme technique.
Cette fascination vient selon Weil d'une application d'une conception de la physique classique. On pensait comprendre et agir sur le monde par la masse et l'énergie. Le travail était d'abord déshumanisé par sa réduction à un état d'énergie mécanique. L'homme comme machine à étudier. Les sciences sociales comme outil de compréhension. Fantasme de l'intelligibilité humaine.

Le compromis fordiste est né aussi de cette idée :
Vous arrêter de penser (il y en a qui le font pour vous) mais en contrepartie, vacances, salaires, retraites, assurance maladie. Ne pensez plus, certains le font pour vous, mais en contrepartie, vous pourrez achetez votre voiture, prendre des vacances et avoir une retraite. (un travail est dit "technique" quand on veut le soustraire à la délibération démocratique.) Cela permet une délimitation de la justice sociale sur la sécurité et sur le salaire mais la direction sur le sens du travail fut limitée.

Le droit du travail a donc tenté de réconcilier deux approches inconciliables. La réification du travail et l'insertion du statut salarial pour protéger de cette réification.
Cela rejoint les travaux de Polanyi disant que le capitalisme a pour propre de traiter la terre, le travail et la monnaie comme des produits qui ne le sont pas car ce sont des choses qui nous possèdent plus que nous ne pourrions les posséder. Ces "possession" se retournent contre nous. Pollution, perte de sens et crise économique. Le droit du travail par exemple a rendu possible et rendu humainement vivable l'existence d'un marché du travail. Mais peut on se différencier de soi-même ?


III Nous vivons actuellement la destruction du compromis fordiste. 
Deux raisons
-Raisons politiques
Après la chute du communisme et le développement de la circulation des capitaux, les législations fiscales et professionnelles sont entrés en concurrence, il y a du tax shopping. Que peut on construire sur ces sables mouvants ?
Tout code du travail devient inadapté. Les acteurs de la course à la prospérité deviennent prêts à tout à l'encontre quelquefois de toute logique.
-Raisons technologiques
Nous sommes passés du fétichisme de la physique classique (l'horloge, monde comme horloge divine, univers comme engrenage) vers le fétichisme de la cybernétique. Le monde comme réseau, comme cerveau. Norbert Wiener, penseur du cybernétique, observe que le cerveau comme les nouvelles machines technologiques luttent contre l'entropie par système de rétroaction. Il agit selon son environnement et ce que lui renvoie celui-ci.
Que nous soyons horloge ou ordinateur, ces deux visions sont des boucles fictives. L'homme invente quelque chose et dit je suis comme cela. dans les deux cas, la société est une vaste machinerie régulable.

Dans le cas cybernétique, la division du travail est petit à petit enlevé mais on garde l'idée continuelle d'amélioration par calcul quantifié permanent de la performance. Tout est quantifié même dans le travail intellectuel, les managers sont jugés par le cours de la bourse, tout est remis à la temporalité du court terme, puis le travail et ensuite la politique. Lénine voyait le monde entier comme une usine Ford, désormais nous la voyons comme une entreprise moderne.
On le voit aussi dans la création européenne et le traité de stabilité. Si le pays s'écarte des bons indicateurs, il faut un pilote automatique qui remet la jauge au bon endroit, et donc une dépolitisation.
La vie devient une course mortelle avec une exigence totale de nous-mêmes. Ce n'est pas la vie de Chaplin dans les Temps Modernes mais il y a aussi un risque d'abrutissements et des risques physiques. Risques psycho-sociaux, perte de sens et exigence des neurones, performance ou humiliation....

Ces nouvelles organisations obligent à penser un nouvel ordre de protection. Quelles nouvelles dispositions sont nécessaires pour renouer avec un travail réellement humain, concilier performance des entreprises et de protection des travailleurs. Supiot invite enfin à la réalité de l'objet propre de l'entreprise. Objet dont les membres sont convaincus qu'il est bon, bien et beau où le rendement financier serait une condition mais pas un objectif et le temps un allié.

jeudi 22 octobre 2015

Pierre Yves Gomez présente la théorie des conventions

La première vidéo plus bas a été prise lors de l'université d'été de l'association des recherches mimétiques dédiés à la pensée de René Girard.
Intervenant lors de cette université, Pierre-Yves Gomez est interviewé.
Il raconte d'abord sa rencontre intellectuelle et personnelle avec René Girard par la médiation de Georges-Hubert de Radkowski.

En fin de vidéo il donne un résumé intéressant et original de son livre le travail invisible :
Le travail réel, véritable producteur de richesses a été plongé dans l'abstrait par les croyances développées de la "performance", "l'innovation" etc... l'ensemble de ces croyances construisent la financiarisation. Pourtant tout cela est basé sur quelques croyances jamais remises en cause d'autant plus qu'elle sont souvent autoréalisatrice du fait du pouvoir mimétique de celles-ci.

Oui, Gomez parlait de croyances, dans le cœur de la vidéo il nous expliquait ce qu'était la théorie des conventions en économie et en quoi la source était la pensée de René Girard.

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 Cette théorie des conventions part sur l'étude des sociétés à partir de l'individu en relation et non de l'individu autonome. Cela part de l'axiome que toute décision économique part de l'autre.
Il nous initie à la notion de trou noir de rationalité. Une convention sert à ne pas voir ces trous noirs, lieu où on commence à interroger que chacun pense que l'autre pense que chacun pense que chacun pense..... pour pouvoir décider. Cela donnerait la possibilité aux autres agents d'agir d'une manière que je n'attends pas. Les conventions existant pour mieux nous cacher que je ne peux décider de manière autonome sans tenir en compte les décisions des autres au même moment.
Ce trou noir de rationalité fait penser à celui que nous trouvons dans la théorie de la victime émissaire. C'est parce que je ne dévoile pas le mécanisme du bouc émissaire que le bouc émissaire fonctionne.(on peut penser au conte des habits du roi aussi...) La convention comme le processus victimaire est ce qui me permet d'oublier ma méconnaissance fondatrice.
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La convention élabore un système de rationalisation partagée. Si je remets en cause la convention, l'espace social peut redevenir un lieu de tension et de violence.

Comme chez René Girard où le fait de s'interroger sur la victime et de ne pas accepter le mécanisme victimaire renvoie à la violence sociale. le sujet n'est plus alors le désir mais la raison.
La modernité dans ce cadre peut être vue comme illusion de sa propre autonomie de rationalité et sa foi que les sociétés sont fondées dessus. Or plus il y a autonomie apparente de l'acteur, plus il se réfère à des systèmes de croyances communes. L'époque moderne a aboli les grands systèmes partagés. Nous démultiplions les lieux de croyances. (Les marchés, les qualités, les forces, les stratégies.)


 Je souhaite aller plus loin en lisant ce document qui regroupe des articles de P-Y Gomez sur ces théories.






encore une vidéo pour continuer...